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«Yambo OUOLOGUEM et son «devoir de violence», Prix Renaudot en 1968 : entre gloire, honneur, déchéance et réhabilitation» par Amadou Bal BA –

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«Il est des livres qui vous accompagnent toute votre vie, qui à un moment éclairent votre chemin, et ne cessent de le faire» écrit Joël BERTRAND à propos de «devoir de violence» de l’écrivain malien Yambo OUOLOGUEM. Récit romanesque, sociologique, politique et philosophique, roman policier, entre allégorie, parodie et légende, «le devoir de violence», relate la période du XIIIème siècle, depuis le règne de Soundiata KEITA, à travers le destin épique de l’empire imaginaire du Nakem (sultanat de Kanem), jusqu’au XXème siècle. Ce roman psychologique, hautement subversif, déganté, lyrique et grandiloquent, raconte la brutalité de l’Afrique précoloniale, depuis Soundiata KEITA, puis l’ère coloniale jusqu’au moment des Indépendances. «Par le détournement incessant du langage et par la parodie généralisée, Le Devoir déroute le lecteur; et la représentation par les mots semble elle-même mise en doute. On assiste à une métaphore, un transport généralisé d’un discours à l’autre sans qu’il soit possible de définir un lieu d’origine, un sens propre de l’Histoire. La question du sens propre est-elle encore pertinente puisque l’écriture vit de l’interstice entre l’Histoire et sa mise en fiction ?» s’interroge Josias SEMUJANGA. Récit narratif, sans chronologie, avec des évènements imbriqués, la relation est assurée par des personnages aussi différents que Saïf roi du Nakem, l’ethnologue Shrobénius, Kassoumi fils de l’esclave du même nom ou l’évêque Henry. Comme tous les personnages se situent par rapport au projet de Saïf, ils lui sont alliés ou opposés. Malgré ses violences et ses cruautés, Saïf gagne tous les combats jusqu’au match nul l’opposant à l’évêque Henry, au dernier chapitre. Politicien rusé, il élimine tous ses adversaires ou alliés devenus inutiles à son projet. Ce roman est une synthèse de l’Histoire africaine, de l’Antiquité, en passant les empires précoloniaux, la colonisation et notre temps présent. Composé de trois parties, la première retraçant la légende des Saïfs, une histoire mouvementée et cruelle d’une dynastie et d’un peuple qu’elle asservit. La seconde partie est concentrée sur la colonisation, avec un souverain fourbe, des violences politiques et des assassinats. La troisième partie traitant de la décolonisation, voit les enfants Saïf envoyés en France, en vue d’être préparés pour une indépendance factice.

Les thèmes abordés concernent la religion, la culture l’Islam et l’esclavage. On y note quelques scènes érotiques très crues, y compris à propos de l’homosexualité d’un jeune Africain contraint de se prostituer pour terminer ses études à Paris. Servi par une culture générale et un style exceptionnel, la narration de Yambo OUOLOGUEM s’accompagne de l’hyperbole, le grossissement des violences, la satire et le sarcasme. Le style de Yambo OUOLOGUEM, un « Spartacus » de la littérature africaine, est reconnu de tous pour sa grande qualité «Un livre qui vous prend aux tripes, où les mots ne sont pas seulement des signes alignés, ils vivent, ils brillent et saignent» écrit C. PEYRE dans «Jeune Afrique» du 6 octobre 1968.

Né le 22 août 1940, à Bandiagara, en pays Dogon, au Soudan (Mali), une partie de ses parents, dont sa première épouse, Adama DIALLO, sont Peuls. Son grand-père, est un garde forêt et son père, Boucari OUOLOGUEM, inspecteur d’académie de l’éducation nationale, est un intellectuel en charge de la réforme de l’éducation. Yambo OUOLOGUEM avait pour ambition de mieux faire que ses parents et devenir un écrivain. Après les études primaires à Bandiagara, puis au Lycée Askia, il s’inscrit, dans les années 60, au lycée Henri IV, à Paris et réussit au concours de l’école normale. Il commence à écrire de nombreuses nouvelles et obtient, le 18 novembre 1968, le premier Prix Renaudot attribué à un Africain, par 7 voix contre 3, pour son roman, paru chez Seuil, «le devoir de violence». Jean-Pierre ORBAN considère ce roman comme «un livre culte, un livre maudit». Par conséquent, au début, il avait des éloges. «Voilà un être d’élite, et sans doute, après Léopold Sédar Senghor, l’un des rares intellectuels d’envergure internationale que l’Afrique noire ait donnés au monde. À vingt-huit ans, cela tient du prodige» écrit Alain BOSQUET dans «le Monde». Son style est loué «Yambo Ouologuem a uni le français le plus pur et l’Afrique la plus noire dans Le Devoir de violence» écrit dans «le Figaro Littéraire». Bien avant le Renaudot, certains critiques étaient enthousiastes «Un grand roman africain. Voici peut-être le premier roman africain digne de ce nom. Et un roman tout court comme on n’a pas souvent le bonheur d’en découvrir dans le fatras d’une rentrée» écrit Mathieu GALEY du «Monde». Robert KANTERS du « Figaro littéraire » dans un article «Mes ancêtres, les Nègres» est plus sarcastique «Tout n’est pas bon dans ce roman, parfois M. Ouologuem semble vouloir nous prouver qu’il peut écrire aussi mal et dans un jargon aussi prétentieux que n’importe quel petit Blanc intellectuel. Ce qui vient de son souffle profond, de sa race et de son cœur, est toujours excellent» écrit-il. Jean CHALON, du « Figaro littéraire » sera plus enthousiaste «Yambo Ouologuem a uni le français le plus pur et l’Afrique la plus noire dans Le Devoir de violence» écrit-il. Le succès de ce roman est fulgurant ; il est traduit dans dix langues, l’ouvrage dépasse les frontières françaises, des États-Unis au Japon. Mais le 5 mai 1972, le «Times Literary Supplement», T.L.S, londonien accuse Yambo OUOLOGUEM de plagiat à l’encontre de l’écrivain britannique Graham GREENE. Léopold Sédar SENGHOR, visé par ce roman, donne une rude estocade à Yambo OUOLOGUEM : «Je ne nie pas son très grand talent, mais il n’y a pas que le talent, il n’y a pas que le génie littéraire, il y a aussi une attitude morale, en face de la vie, en face des grands problèmes. Je pense que c’est affligeant. Je ne veux pas employer un mot sévère, quand on voit des nègres puisqu’il faut les appeler par leur nom, qui ont un succès littéraire et qui disent aux blancs ce qui est agréable aux blancs, et qui n’osent pas affirmer leur foi dans leur ethnie, dans leurs idées. On ne peut pas faire une œuvre positive quand on nie tous ses ancêtres» écrit Léopold Sédar SENGHOR, dans le n°33 de «Congo-Afrique» de mars 1969. Ce scandale et cette polémique éclabousseront l’auteur ; l’éditeur Seuil, retire l’ouvrage de sa distribution.

Roman de combat et à revers de la pensée dominante venue d’Afrique, Yambo OUOLOGUEM en dénonce l’essentialisme, impliquant à la fois une vision idéaliste et une identité immuable figée dans la confrontation à l’Autre, origine de tous ses maux. Face à cette pensée, dénoncée comme idéologie au service des pouvoirs issus des Indépendances, Yambo OUOLOGUEM propose une approche historique, hors de toute transcendance, où l’Afrique serait un continent comme les autres, régi par les mêmes dynamiques que les autres, et ne tenant sa spécificité, réelle et non fantasmée, que de son histoire. En effet, dans ce roman, Yambo OUOLOGUEM, Prix Renaudot, à 28 ans, seulement, un deuxième grand prix littéraire français, après le Goncourt, a décidé de s’attaquer à cette image idéalisée d’un passé africain que la Négritude considérait comme une «Afrique harmonieuse» avant les colons. Dans ce roman, à la Jorge Luis BORGES (1889-1986), la frontière entre le réel et le fictif est tenue. Pour Yambo OUOLOGUEM, les grands empires précoloniaux sont issus d’une classe féodale rapace et esclavagiste qui a organisé sa survie pendant la colonisation. Ainsi, le roi Saïf Ben Isaar El Eit, incarnation de la responsabilités des rois Nègres dans le malheur des Africains, vaincu par les colons, a su s’adapter. Le colonisateur n’a pas donc ne s’est donc attaqué à ces structures féodales qui lui serviront d’intermédiaires avec les populations. Les fils des chefs traditionnels sont instruits à l’occidentale. Le colonisateur s’assure ainsi, par la ruse, au sein de l’empire du Nakem, à sa disposition «de marionnettes dociles» pour mieux le servir. Le monarque du Nakem, dans sa folie des grandeurs et sa soif du pouvoir, organise la traite des Nègres avec les Arabes et les Occidentaux. Quand cette source se tarira, les monarques du Nakem, allouent un lopin de terre à leurs esclaves, restés liés par des chaînes invisibles que l’islamisation perpétuera. Après les indépendances, les nouveaux maîtres de l’Afrique, combattant les idées progressistes, ont fait appel «à la tradition africaine, à la Négritude». Le personnage de Saïf, est un héros obscur de la négritude qui, tout en contestant la colonisation et les valeurs de l’Occident et en affirmant la spécificité des valeurs nègres, milite pour la civilisation de l’Universel. Léopold Sédar SENGHOR (1906-2001) est donc directement visé. Ainsi à travers ces attaques de la Négritude, Yambo OUOLOGUEM considère que les présidents de l’Afrique nouvellement indépendante, veulent occulter les vrais problèmes, les souffrances de «la Négraille».

Après la gloire, le déshonneur : Yambo OUOLOGUEM est accusé de plagiat, d’abord aux États-Unis, puis en France, où son livre est bientôt retiré de la vente. On lui reproche notamment de s’être beaucoup inspiré de Graham GREENE (1904-1991), avec son roman «C’est un champ de bataille» et d’André SCHWARZ-BART (1928-2006) et son roman «Le Dernier des Justes», sans les citer. Amer, l’ancien élève du Lycée Henri IV, docteur en sociologie de l’École Normale Supérieure, se retire dans ses terres du Mali, où il finira sa vie, le 14 octobre 2017, à Sévaré, commune de Mopti, au Mali.
Mais bien avant sa disparition, de nombreuses voix s’étaient élevées au Mali, dont sa fille Awa et son fils Ambibé, pour réclamer la réhabilitation de Yambo OUOLOGUEM. Ce mouvement relayé en France par de nombreux intellectuels, dont Alain M’BANCKOU et l’éditeur Jean-Pierre ORBAN, connaîtra son point d’orgue avec le Prix Goncourt décerné le 3 novembre 2021 à l’écrivain sénégalais, Mohamed M’Bougar SARR et son roman, «la plus secrète mémoire des hommes». Ce Prix Goncourt a réhabilité, magistralement, Yambo OUOLOGUEM.

Références bibliographiques sommaires

1 – Contributions de Yambo Ouologuem

OUOLOGUEM (Yambo), Le devoir de violence, Paris, Seuil, 1968, 304 pages ;

OUOLOGUEM (Yambo), Les mille et une bibles du sexe, préface Jean-Pierre Orban, et Sami Tchak, 1969, éditions du Dauphin, et La Roque-d’Anthéron, Vents d’Ailleurs, 2015, 313 pages ;

OUOLOGUEM (Yambo), Lettre ouverte de la France de la Négraille, Paris, éditions Nalis, 1969, 195 pages.

2 – Autres références

BERTRAND (Joël) «Ouologuem à boulets rouges», Fabula, les colloques, 16 avril 2019 ;

BOUYGYES (Claude) «Yambo Ouologuem ou le silence des canons», Revue canadienne des études africaines, 1991, vol 25, pages 1-11 ;

ELAHO (Raymond, O), «Le Devoir d’amour dans le devoir de violence de Yambo Ouologuem», L’Afrique littéraire et artistique, 1979, vol 56, pages 65-69 ;

ERYO SANZIRI (Gabriel), La rhétorique de l’expression et de l’inexprimé dans le devoir de violence de Yambo Ouologuem, Strasbourg, Université Marc Bloch, 1981, 530 pages ;

GREENE (Graham), C’est un champ de bataille, traduction de Marcelle Sibon, Paris, Robert Lafon, 1953, 317 pages ;

HABUMUKIZA (Antoine, Marie, Zacharie), Le devoir de violence de Yambo Ouologuem, une lecture intertextuelle, thèse, Kingston, Ontario, Canada, Queen’s University, septembre 2009, 141 pages ;

ORBAN (Jean-Pierre), «Livre culte, livre maudit, histoire du devoir de violence de Yambo Ouologuem», Continents manuscrits, hors-série, 2018, 57 pages ;

SARR (Mohamed, M’Bougar), La plus secrète mémoire des hommes, Paris, Philippe Rey-Jimsaan, 2021, 456 pages ;

SEMUJANGA (Josias), «De l’histoire à sa métamorphose dans «le devoir de violence » de Yambo Ouologuem», Etudes françaises, 1995, vol 31, n°1, pages 71-83 ;

SWARTZ-BART (André), Le dernier des Justes, Paris, Seuil, 1959, 350 pages ;

WISE (Christopher), A la recherche de Yambo Ouologuem, traduit par Hortense Djomeda, Rueil-Malmaison, éditions de Philae, 2018, 85 pages ;

WOLITTZ (Seth), «L’art du plagiat ou une brève défense de Ouologuem», Research in African Literature, 1973, vol 4, n°1, pages 130-134.

Paris, le 12 novembre 2021 par Amadou Bal BA – http://baamadou.over-blog.fr/

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