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« Shoki ALI SAID et son conte éthiopien, le voyage de la Reine de Saba» par Amadou Bal Ba

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«Je suis noire, mais je suis belle. Ne me dédaignez pas parce que je suis un peu noire : c’est que le soleil m’a brûlée» mentionne le Cantique des Cantiques (II, 1-5 et 6), une série chants d’amour, à propos de la Reine de Saba, une monarque belle, indépendante, aristocratique, juste, intelligente, savante, généreuse et surtout féministe, avant l’heure. «Elle était noire. Elle était belle. L’Ancien et le Nouveau Testament ainsi que le Coran l’attestent. Grâce à elle, l’homme africain se marie à la mythologie de l’homme blanc. Contrairement aux reines grecques qui mettaient au défi leurs soupirants sur les champs de batailles, la reine de Saba met au défi le roi Salomon sur le champ de l’intelligence» écrit Marek HALTER dans sa «Reine de Saba». L’Afrique, un continent maternel, loin de la misogynie, a connu des reines fortes, de «Grandes royales» de femmes fortes, pour reprendre une expression d’un écrivain sénégalais, Cheikh Hamidou KANE, tirée de son «aventure ambiguë». Or, jusqu’ici l’Histoire a été écrite par les vainqueurs. Nos enfants ont tendance à ingurgiter et célébrer les séries des héros glorifiant parfois leur infériorité ou leur servitude, sans même s’en rendre compte : «Dans toutes les sociétés et au fil des temps, les contributions des femmes ont été occultées. Triplement victimes (colonisation/esclavage, idéologies d’infériorisation et domination mâle), de grandes figures féminines Africaines restent méconnues et/ou peu valorisées» écrit, en 2017, la sociologue Mme Aoua Bocar LY-TALL dans son livre «De la reine de Saba à Michelle Obama : africaines, héroïnes d’hier et d’aujourd’hui : à la lumière de l’œuvre de Cheikh Anta Diop». C’est dans cette droite ligne, qu’un conte éthiopien, «le voyage de la Reine de Saba» venant d’être publié par Souphian NOUH et Shoki ALI SAID, nous révèle qu’après avoir envoyé́ un parfum au roi Salomon, à Jérusalem, la Reine de Saba partit avec sa compagne sur une pirogue pour le rencontrer.

Après un diner le roi invita Saba et sa compagne dans sa couche. «Une si belle princesse est venue me voir du bout du monde. Qui sait si Dieu ne me réserve pas une postérité par elle, comme il est dit dans le Livre des rois ?» se dit le Roi Salomon. De retour dans leur royaume, les deux femmes mirent au jour un enfant chacune. Baina- Lekhem, le fils juif de la Reine de Saba, retournera, à l’âge de 20 ans, revoir son père, le roi Salomon, en lui indiqua que sa mère a renoncé au polythéisme des Egyptiens, son peuple adore «le soleil, les arbres, les rochers, les idoles et de vains simulacres» dit «le Kebra Nagast». Eblouie par le Roi Salomon, la Reine Saba se convertie alors au monothéisme. Baina-Lekhem a donc demandé à son père la bénédiction du temple du grand prêtre : «L’histoire éthiopienne veut que Salomon ne se soit point contenté d’exaucer un désir si pieux. Afin de lier plus étroitement la fortune de son fils avec les destinées d’Israël, il aurait résolu d’élever avec des pompes de trônes et des titres de rois douze représentants des douze tribus jacobites au-dessus des provinces d’Ethiopie. Il aurait complété l’organisation qu’il créait en plaçant son propre fils, Baina-Lekhem, oint de Juda, au sommet de cette hiérarchie. Il l’aurait honoré du titre de Négus des Négus, c’est-à-dire de Roi des Rois. Ainsi cette dénomination correspond en somme» écrit, en 1917, Hugues LE ROUX. Par conséquent, un descendant de la Reine de Saba, Ménélik 1er, «le lion vainqueur de Judas», est à̀ l’origine d’une longue et royale lignée. Par la suite, la dynastie Salmonide a régné, sans discontinuité sur l’Ethiopie du XIIIème siècle, jusqu’en 1974, date de la chute de l’empereur Haïlé Sélassié (1892-1975), ou Ras Tafari Makonnen, considéré comme une divinité par les rastafaris, dont Bob MARLEY.

La Reine de Saba fait donc partie du cercle restreint des personnages féminins de l’Ancien testament comme Eve, Sarah, Hagar, Rebecca ou Suzanne, et figure dans la littérature religieuse judaïque, qui parle d’elle de façon élogieuse. En vertu du «droit au retour», Israël avait rapatrié, entre 1984 et 1991, sur son territoire 20 000 Juifs noirs éthiopiens (opérations Moïse et Salomon) appelés les «Falachas «Falashas» ou «Betas», exilés ou errants, ainsi que 17000 juifs christianisés. Les descendants de Salomon en Ethiopie ont conservé leur identité juive : «J’ai rencontré celles qui peuvent prétendre l’honneur d’avoir servi par leurs mains leurs aïeules l’amoureuse de Salomon. Je pense aux Béni-Israël que j’ai rencontrés dans l’Afrique méditerranéenne, où des Juifs qui ont renoncé au mosaïsme, continuent de se marier entre eux» écrit, en 1917, Hugues Le ROUX, dans son ouvrage «Chez la Reine de Saba». Cependant, ces Juifs noirs d’Ethiopie, rapatriés en Israël, ont été confrontés à de problèmes graves d’intégration, avec un taux de suicide élevé, certaines écoles ou communes refusant de les accueillir ; ils ont été refoulés à la périphérie, dans des bidonvilles. Le gouvernement israélien a admis qu’il avait instauré un système de contraception des femmes immigrées d’origine éthiopienne avant leur arrivée en Israël, une injection du Depo-provera.

En France, Charles GOUNOD (1818-1893) a composé le 28 février 1862, un opéra à la gloire de la Reine de Saba. Dans cet opéra, en quatre actes, méconnu, inspiré de récits bibliques, émerveillée par le génie de l’architecte Adoniram, Balkis, la Reine de Saba, pourtant promise à Soliman, tombe sous son charme. Mus par une passion réciproque, Balkis et Soliman décident de s’enfuir. Or, la vengeance effrénée des trois ouvriers d’Adoniram les en empêcheront. L’opéra s’inspire d’un texte en prose de Gérard de NERVAL, le livret est de Jules BARBIER et Michel CARRE, dans lequel cependant, la Reine de Saba, descendante d’Abraham et de Kétura, serait originaire du Yémen. Arthur RIMBAUD, est également arrivé le 13 décembre 1880, à vingt-sept ans, en Abyssinie, à Harar, aux confins désertiques de l’Est éthiopien.

Ce conte de Shoki ALI SAID s’inspire de la légendaire vie de la légendaire vie de la Reine de Saba qui a vécu au Xème siècle avant J-C, appelé Makéda en Ethiopie, dont le palais se situe à Aksoum. Le «Kebrä Nagast» ou «Gloire des rois», un texte éthiopien du XIVème siècle, dont les sources égyptienne, arabe et éthiopienne, ainsi que l’Ancien et le Nouveau Testament, a établi la biographie. Le «Kebra Nagast» relate, en détail, le voyage de la Reine de Saba, en Israël pour rencontrer le Roi Salomon, et la naissance du roi Mělník I, fondateur de la dynastie des Salomon, dont Haïlé Sélassié est l’héritier. Cette rencontre est présentée par le Coran, comme un acte de piété, de soumission à Dieu «Seigneur, je me suis fait du tort à moi-même ; et avec Salomon, je me soumets à Dieu, le Maître du monde» Coran, Sourate 27, Verset 44 dite «Les Fourmis». En effet, la Reine de Saba est émerveillée par les pouvoirs magiques et spirituels du Roi Salomon. Dans le récit biblique (I Rois, X, 1-13), la Reine de Saba se rend à Jérusalem accompagnée d’une caravane transportant de l’or, des pierres précieuses et des aromates. Le Roi Salomon étant considéré comme sage, la Reine de Saba lui soumet des énigmes à résoudre. Salomon, dit-on, comprenait le langage des animaux et des oiseaux.

Le Coran est également mentionne le nom de la Reine de Saba, désignée par Bilkis, et célèbre le triomphe de la diversité, du multiculturalisme et de la tolérance. «Si Dieu l’avait voulu, il aurait fait de vous une seule communauté. Mais il a voulu vous éprouver par le don qu’il vous a fait. Cherchez à vous surpasser les uns les autres par les bonnes actions. Votre retour à tous se fera à Dieu, il vous éclairera au sujet de vos différends», Coran, Sourate 48, Verset 5, dite «La Victoire». Par ailleurs, le Coran, loin de la misogynie que lui prête, présente cette femme monarque comme juste et éclairée. «En vérité, dit la Reine de Saba, lorsque des rois s’emparent d’une cité, ils y sèment la perversion et asservissent les meilleurs jusqu’à les rendre sans dignité aucune» Coran, Sourate 27 Verset 34. Loin du despotisme de ses contemporains mâles, la Reine de Saba est considérée comme juste, éclairée et équitable. Bien que dirigeante forte et puissante, la Reine de Saba consulte ses conseillers avant de prendre ses décisions empreintes de pondération et de sagesse : «Dignitaires ! dit la Reine, conseillez-moi dans cette affaire ; je ne prendrai aucune décision avant de prendre votre avis» Coran, Sourate 27, Verset 32.

Nous avons tous rêvé́ à l’aventure de la Reine de Saba, reine légendaire d’Arabie venue, selon la tradition, du royaume d’Ethiopie pour rendre visite au roi Salomon, fils et successeur du roi David, troisième roi des hébreux, au début du premier millénaire avant notre ère, qui fit construire le temple de Jérusalem.

L’Ethiopie est le seul pays africain qui n’a jamais été colonisé ; c’est en raison de cette aspect hautement symbolique, que Addis-Abeba, sa capitale, abrite le siège de l’Union africaine. Le roi Mélénik II (1889-1913), fondateur de l’Etat moderne éthiopien et descendant de la Reine de Saba, a vaincu le 2 mars 1896, à la bataille d’Adoua, les troupes coloniales italiennes. Bénito MUSSOLINI, en 1935, avait occupé, provisoirement, l’Ethiopie, de juin 1936 à mai 1941. Le président Léopold Sédar SENGHOR (1906-2001) a consacré un poème à la Reine de Saba. Inspiré des récits bibliques, le président-poète a chanté sa beauté, son intelligence, sa bravoure, sa sagesse et son sens de la Justice (extraits) :

O Mémoire, mémoire, qui brûle dans la nuit trop bleue, pour chanter le printemps souffle sur mes narines. Quand éclate l’écorce, et ma bouche est blanche de bave, odeur de la semence odeur de la parole. Que je me place sous ton dôme, étoile étincelante, pour guider mes pas sur la terre froide. Donc des caravaniers m’avaient dit sa beauté, fille de l’Éthiopie pays de l’opulence, de l’Arabie heureuse.

Je ne sais plus. Les hommes de vermeil y sont bien de quatre coudées, et les hommes d’ébène bleue Les hommes d’ambre et ceux d’olive mûre, et leurs cheveux sont noirs, et raides parfois. Ils m’ont dit les formes des femmes ainsi que des palmiers, et leur charme de gaze. Et la plus belle est la fille du Roi des rois, la Reine-Enfant, reine du Sud ombreux et du matin en l’an de l’ascension.

Son nom est cousu dans les bouches : j’en donne les masques mouvants. Elle a l’éclat du diamant noir et la fraîcheur de l’aube, et la légèreté du vent. Comme l’antilope volante elle bondit au-dessus des collines, et son talon clair dans l’air est un panache de grâce. Genoux noirs devant les jambes de cuivre rouge, élan souple du sloughi aux chasses de la saison Mouvement musique harmonie, que je vous chante de la voix d’or vert du dyâli ! Ils m’ont dit sa bravoure d’amazone, sa langue de soie fine, la poseuse d’énigmes.

Je retins mon cœur au bord du ravissement. Les six mois furent longs à ma poitrine. Jusqu’au jour où je confiai ma récade au Maître-des-Secrets : Gueule du Lion et Sourire du Sage. Elle attendit trois six mois, battant mon impatience mais son impatience. Et sa nourrice, noire comme la Grande-Prêtresse de Tanit, me remit deux écrins. Et j’ouvris la gueule du lion avec la clef parfumée du sourire. Et je souris au sourire du « Oui ! » striquant et modulant le cantique de joie : O Roi de la Sagesse, tu es bien plus subtil que le serpent Mais lion qui fais face et debout quand on te charge, lycaon qui dévores ta proie au galop. Tu es plus fort que l’arc bandé par l’Ethiopien ; ton odeur est forte à l’égal du lys Que tu es beau lorsque tu danses ! Tu virevoltes comme le papillon Comme l’oiseau royal les ailes déployées, tu tournes lentement. Lentement, non ! comme le possédé du Dieu qui le cherche à l’entour. Que tu es beau, soleil au zénith sur le silence sacré O mon Poète, ô qui danses penché sur les cordes hautes de ta kora ! De l’Abysse de sa sagesse, Nourrice qui m’a nourrie, m’apprenant à puiser d’un œil clair de guépard. Car tu es splendide en l’aurore juvénile, et jasmin sauvage au matin sonore. O mon Sage ô mon Poète, ô ! faisant danser tes doigts sur les cordes de ta kora».

Shoki ALI SAID de Villeurbanne, est un militant de la diversité, antiesclavagiste que je rencontre souvent le 10 mai au Jardin de Luxembourg, à Paris, lors des cérémonies de commémoration de l’abolition de l’esclavage. Shoki ALI SAID est aussi un militant associatif de la solidarité internationale et de la coopération décentralisée. Par conséquent, une partie des bénéfices de ce conte éthiopien, sur la Reine de Saba, sera reversée à des projets solidaires en Ethiopie et à l’ Ecole Aba Johannes de Dire-Dawa qui accueille des enfants en situation de handicap.

Références bibliographiques,

NOUH (Souphian) ALI SAID (Shoki), Le voyage de la Reine de Saba, 2020 ; Vous pouvez commander chez «France-Éthiopie corne de l’Afrique», 58 rues Docteur Ollier, 69100 Villeurbanne Ou par mail : franceethiopie2008@gmail.com ;

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LY-TALL (Aoua, Bocar), De la reine de Saba à Michelle Obama : africaines, héroïnes d’hier et d’aujourd’hui : à la lumière de l’œuvre de Cheikh Anta Diop, préface de Serge Bouchard, Paris, L’Harmattan, 2017, 257 pages ;

MAHLER (Samuel), Kebra Nagast, La Gloire des Rois d’Éthiopie, La boutique des artistes, 2007, 166 pages ;

MAR (Jakoub, Adol), Makéda ou la fabuleuse histoire de la Reine de Saba, avant-propos de Makéda Ketcham, Paris, Michel Lafon, 1997, 413 pages ;

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NERVAL de (Gérard), Histoire de la reine du matin et de Soliman, prince des génies, Paris, Garnier, 1909, 156 pages et résumé Revue Nerval, 2017, n°1, pages 197-199 ;

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RENAN (Ernest), traduction de l’hébreu, Le Cantique des Cantiques, Paris, Calmann-Lévy, 1884, 5ème édition, 210 pages, spéc pages 152-153 ;

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VOLKOFF (Charles), D’où vient la Reine de Saba ?, Paris, Institut français d’archéologie orientale, 1972, 71 pages.

Paris le 7 février 2021 par Amadou Bal BA – http://baamadou.over-blog.fr/

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