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«Peter BROOK (1925-2022) sa constante et indéfectible solidarité avec les racisés. Abattre les cloisons artificiels» par Amadou Bal BA –

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Né à Chiswick, à Londres, le 21 mars 1925, de parents Juifs originaires de Lituanie, Peter BROOK, vivant à Paris depuis 1971, s’est installé au théâtre des Bouffes du Nord. «Le Paris que j’ai découvert dans ma jeunesse était une plaque tournante et un centre bouillant pour la culture. A Londres, je trouvais que la culture était refermée sur elle-même. Mon désir de dépasser les frontières avait aussi un sens politique car on ne peut pas se contenter de rester sur son quant-à-soi» dit-il.

Ses parents, Ida JANSON et Simon BROOK, de petits commerçants, après la Révolution de 1917 en Russie, sont venus s’installer, d’abord à Paris, puis à Londres au début du XXème siècle. Ses parents destinaient son frère Alex, à la médecine et Peter devait devenir un avocat. En 1942, à 17 ans, il se révolte et veut devenir un metteur en scène pour réaliser des films. «Je voulais être écrivain, journaliste, compositeur, musicien, peintre mais je me suis vite aperçu que je ne pourrais jamais rivaliser avec les artistes qui étaient mes références à l’époque» dit-il. Dans son livre autobiographique, « oublier le temps» paru en 2017, Peter BROOK relate combien une vie peut être habitée par une vocation autant qu’elle peut la faire. L’artiste raconte dans cet ouvrage ses débuts à Londres, son installation à Paris, ses rapports avec le groupe Gurdjieff, ainsi que ses rencontres avec des figures culturelles marquantes de la vie culturelle française et internationale. En effet, Peter BROOK avait pour ambition d’aider les autres à se faire entendre. A Paris, Peter BROOK est à l’aise dans ce multiculturalisme «C’est à l’invitation de Jean-Louis Barrault, qui me proposait de diriger un atelier dans le cadre du Théâtre des nations, que j’ai commencé à rencontrer à Paris des acteurs américains, portugais, français, africains et japonais, qui, à l’époque, n’étaient présents sur aucune scène de théâtre. Ce qui m’intéressait, c’était de réunir des gens de cultures différentes pour les faire travailler ensemble sur une même histoire» dit-il.

Peter BROOK s’est d’abord essayé en Grande-Bretagne à diverses œuvres occidentales, comme Hamlet ou l’opéra de Dom Juan. Spécialiste de William SHAKESPEARE, il s’est frotté à sa production littéraire, à travers ses nombreuses dimensions, toujours insaisissables et inaccessibles «Les pièces de Shakespeare sont comme des planètes. Dans un incessant mouvement, elles s’approchent un moment de nous, puis s’éloignent en tourbillonnant sur leur orbite» écrit-il. Esprit mobile, en lutte contre le conformisme, et parfois aventureux, Peter BROOK est constamment en lutte contre la routine «le diable, c’est l’ennui» tel est le titre d’un de ses ouvrages «tout le problème est de savoir s’il y a cette étincelle, cette petite flamme qui s’allume et qui donne une intensité à ce moment ramassé ou pas» écrit-il. Aussi, pour tenir, constamment en éveil son public, il combat sans cesse l’ennui, afin de maintenir la flamme : «Au théâtre, l’ennui, tel le diable, peut surgir à chaque moment. Il suffit d’un rien et il vous saute dessus. Il guette, il est vorace ! Il cherche le moment pour se glisser de manière invisible à l’intérieur d’une action, d’un geste, d’une phrase. Au théâtre, dès qu’apparaît en moi l’ennui, c’est un clignotant rouge !» écrit-il.

Confirmé à 16 ans, comme adepte de l’église anglicane, Peter BROOK, dans ses convictions a continué à s’interroger, à haute voix, sur le sens de l’engagement spirituel «Cela m’a conduit à penser, «pourquoi ce serait mieux que l’Islam ? » Alors j’ai lu sur l’Islam, et puis sur le Bouddhisme. Et cela m’a conduit en Inde. Mais je suis toujours à la case départ. Goûter, tester, questionner et jamais arriver à une conclusion» dit-il. Peter BROOK a fait triompher, à Avignon, son «Mahabharata».

S’agissant, en particulier, de ses rapports avec les Africains, Peter BROOK a toujours considéré que la différence, loin de constituer un Mal, est une extraordinaire source d’inspiration, une façon de renouveler constamment son art, fuyant l’ennui et le conservatisme. Peter BROOK s’est fixé comme objectif : abattre les cloisons artificiels établis entre les Hommes par les forces du Chaos. L’Afrique, continent des forces de l’esprit, berceau de l’Humanité, concentre et réunit, en elle seule, le profane et le sacré, le visible et l’invisible. Il s’agit de révéler au spectateur ce qui est caché. Par conséquent, Peter BROOK, animé par un esprit de Fraternité et de Justice, a remarqué, qu’en raison de graves préjugés coloniaux, l’Afrique et ses artistiques ont été dans les capitales occidentales souvent marginalisés et ostracisés : «Peter Brook est le metteur en scène des points de vue changeants et des vérités multiples. Pendant sa carrière, il a souvent surpris la critique avec des variations soudaines et imprévues. Toutefois, dans le mouvement continuel qui caractérise son théâtre, apparaît une présence constante : l’Afrique. Brook instaure avec ce continent un rapport privilégié fait de nombreux voyages, de mises en scène d’ambiance africaine et d’une longue collaboration avec des acteurs africains.

Dans sa recherche de régénération, Brook se détache des tendances théâtrales de l’époque et entreprend un parcours tout à fait original : il est le premier metteur en scène à s’adresser à l’Afrique, tandis que la plupart des artistes de théâtre se tournaient plutôt vers l’Orient, afin de saisir les secrets des anciennes traditions scéniques riches d’une codification millénaire écrit Rosaria RUFINI, dans «Africultures». En effet, à Paris, recherchant une renaissance culturelle, Peter BROOK a mis de la couleur dans l’espace théâtral parisien «Peter Brook a été un des premiers à introduire de la diversité, et ça n’a pas été une petite révolution, un théâtre qui était essentiellement blanc» dit Olivier PY, directeur du théâtre national d’Avignon.

Passionné du piano, Peter BROOK, metteur en scène, acteur, réalisateur et écrivain, estime qu’un bon comédien doit pouvoir habiter son personnage tout en le remplissant de la plénitude de son vécu et pour cela l’artiste doit se jeter à l’eau. Il renouvelle la mise en scène par une écriture contemporaine, un décor audacieux. «Au début de ma carrière, en Angleterre, je me suis vite rendu compte que le théâtre était totalement bloqué par des conventions préétablies. Mon boulot a toujours été de m’en libérer pour le sortir des ornières de la tradition» dit Peter BROOK. Il se libère alors de l’autorité du plan de mise en scène préalablement établi pour se fier aux rapports directs avec les comédiens et renouveler le processus d’élaboration du spectacle. Adoptant un parti pris d’éclectisme, il présente successivement des auteurs aussi divers que Jean-Paul Sartre, André Roussin, Dostoïevski ou Jean Anouilh. «Maître de l’espace vide, Peter Brook fut l’un des premiers à jeter aux orties l’apparat des décors et du rideau de scène pour placer le comédien au premier plan et témoigner de la diversité des cultures en s’entourant d’une troupe internationale» écrit Marie-Hélène ESTIENNE dans «Les Inrockuptibles» du 25 juin 2019.
Pour Peter BROOK le théâtre est un équilibre du lointain et du proche, dans le but de révéler quelque chose d’inattendu, de non banal, mais l’exotique doit ramener le spectateur, non pas à l’étrangeté mais à la banalité du quotidien. «Je peux prendre n’importe quel espace vide et l’appeler une scène» disait-il. Par conséquent, Peter BROOK monte des pièces de théâtre nourries d’exotisme, avec des acteurs de différentes cultures, et tournera dans le monde entier, souvent dans des lieux inédits : des villages africains jusqu’aux rues du Bronx, en passant par la banlieue parisienne.

Parlant plusieurs langues et beaucoup voyagé et riche de ses rencontres, Peter BROOK, curieux de tout et des autres, a fait du théâtre un puissant outil de rapprochement et de compréhension entre les peuples. Peter BROOK fut l’un des premiers grands metteurs en scène à s’adresser à l’Afrique, en adaptant en 1979, avec Michael BOWENS, «l’Os» de Birago DIOP : «J’ai toujours été fasciné par la tradition du conte. C’est comme ça que je me suis intéressé aux écrits d’Amadou Hampâté Bâ, Birago Diop ou Thierno Bocar. J’aimais la capacité qu’ont les conteurs africains d’inventer des situations comiques pour capter l’attention de leur auditoire» dit Peter BROOK. Il s’intéresse aussi aux artistes sud-africains noirs au temps de l’Apartheid, «En Afrique du Sud, avec l’apartheid, c’était infiniment plus compliqué. Dans cette société à la cruauté sans pareil, toute forme d’art était interdite aux Noirs. Mais j’ai découvert une exception à la règle. Par nécessité commerciale l’espace du marché de Johannesburg était un endroit qui ignorait la discrimination raciale. Les Noirs et les Blancs pouvaient s’y côtoyer et c’est ce qui avait conduit Barney Simon à y créer le Market Theater avec la possibilité de réunir une distribution mixte et de jouer devant un public mixte. Nous sommes devenus amis, c’est là que j’ai découvert les pièces d’Athol Fugard que nous avons fait venir plus tard aux Bouffes du Nord» dit-il.

Peter BROOK avait monté, en 2003, une pièce de théâtre sur un des ouvrages de Amadou Hampâté BA, et concernant son guide spirituel et mentor, Thierno Bocar. En effet, Peter BROOK est un partisan de l’humanité du sourire : «Être trop sérieux n’est pas très sérieux» disait Amadou Hampâté BA. Dans sa solidarité constante et indéfectible avec les racisés, Peter BROOK est en fait un grand humaniste. Dans son livre, «l’espace du vide. Ecrits sur le théâtre», il a de plus grandes ambitions. Le théâtre est pour lui, à coup sûr, une fin. Mais il est aussi le moyen de fonder et d´entretenir une communauté d´hommes et de femmes capables de porter atteinte, par leur seul exemple, à un ordre établi, d´apporter une inquiétude et un bonheur que d´autres arts du spectacle, trop dépendants des forces économiques qu´ils pourraient dénoncer, ne peuvent faire éclore. Aussi, Peter BROOK avait aussi fortement appuyé Fifi, une des filles de Djibril Tamsir NIANE.

Dans son humanisme et devant le triomphe parfois des forces du Chaos, Peter BROOK nous invite en permanence à garder l’espérance et à persévérer «Ne t’arrête jamais. On recule toujours dès que quelque chose est sur le point de se produire» disait-il.

Peter BROOK est mort à Paris le 2 juillet 2022, à l’âge de 97 ans. Ses enfants voulaient conserver pendant un certain temps le secret de cette disparition, mais il y a eu des fuites dans la presse.

Peter BROOK était marié à Natasha PARRY (1930-2015) qui lui a donné deux enfants Irina, née le 5 avril 1962 à Paris, une ancienne directrice du théâtre de Nice et Simon, né à Londres, un réalisateur, scénariste et producteur.

Références très brèves

1 – Les ouvrages de Peter Brook

BROOK (Peter), L’espace vide. Ecrits sur le théâtre, traduction de Christine Estienne, Paris, Points, Poche, 2014, 192 pages ;

BROOK (Peter), La qualité du pardon : Réflexions sur Shakespeare, traduit par Jean-Claude Carrière, Paris, Seuil, 2014, 112 pages ;

BROOK (Peter), Le diable, c’est l’ennui. Propos sur le théâtre, Arles, Actes Sud, 2015, 128 pages ;

BROOK (Peter), Oublier le temps. Une autobiographie, Paris, Seuil, Points, essais, 2017, 288 pages.

2 – Critiques

BABLET (Denis), «Rencontre avec Peter Brook», Travail théâtral, octobre janvier 1973, n°10, pages 3-29, spéc sur l’expérience africaine pages 23-25 ;

BANU (Georges), Peter Brook. Vers un théâtre Premier, Paris, Seuil, 2005, 256 pages ;

CHEVILLEY (Philippe), «Peter Brook, le faiseur de théâtre universel», Les Echos, du 3 juillet 2022 ;

DESORGUES (Pierre), «Peter Brook, géant inspiré par l’Afrique», TV 5 Monde, du 3 juillet 2022 ;

ESTIENNE (Marie-Hélène), «Notre entretien avec la légende du théâtre, Peter Brook», Les Inrockuptibles, du 28 juin 2019 ;

HUNT (Albert), Peter Brook, New York, Cambridge Press, 1995, 288 pages ;

KUTOSW (Michael), Peter Brook, New York, Saint Martin’s Press, 2005, 334 pages ;

RUFFINI (Rosaria), «Les Afriques du théâtre de Peter Brook», Africultures, 2013, vol 2-3, n°92-93, pages 284-291 ;

RUFFINI (Rosaria), Les Afriques du théâtre de Peter Brook, thèse université de Paris III avec l’université de Bologne, 2010, 607 pages ;

TREWIN (John, Courtney), Peter Brook, London, Macdonald and Co, 1971, 216 pages.

Paris, le 3 juillet 2022 par Amadou Bal BA – http://baamadou.over-blog.fr/

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