Trouvé dans un hôtel de Dakar, la toge rangée, un ensemble costume sombre taillé sur mesure enfilé, chemise blanche, chaussures bien astiquées, Me Thomas Amico jette un regard positif sur la justice sénégalaise. Laquelle se situe, à son avis, dans le gotha des standards internationaux. Avocat de l’Etat du Sénégal dans l’affaire de la Caisse d’avance de Dakar, la robe «blanche» estime que justice sera rendue dans toute sa rigueur le 30 mars prochain eu égard au bon déroulement du procès. Tel que le juge Lamotte l’a promis mais aussi, à la suit des débats de haute facture.

Dans cet entretien qu’il nous a accordé, Me Amico estime que la sentence qu’il plaira au juge de prononcer, ne «doit pas faire peur». Car c’est le Sénégal qui en sortira vainqueur. Si bien que désormais, ceux qui sont appelés à gérer les affaires de la cité, sauront «comment se comporter avec les deniers publics».

Quid de la présence d’avocats français dans les prétoires africains, Me Amico est sans équivoque et soutient que la robe est noire pour tout le monde. Pis, vouloir chasser les avocats blancs des prétoires africains, n’a aucun sens». Entretien !!!

XX : Au terme de 21 jours d’audience, que retenir du procès du maire de Dakar en prison depuis bientôt, un an ?

Me Thomas Amico : Je pense que c’est un procès dont tout le monde peut être fier.Aussi bien les avocats que les prévenus.Mais aussi, le procureur de la République et les juges. Les débats ont été de très haut niveau. Chaque partie a pu s’exprimer longuement et débattre des points et faits du dossier. C’est un procès historique qui sera regardé à travers le monde, notamment en ce qui concerne la gestion des fonds publics et le rôle de ceux qui en sont responsables. Ce sont des problématiques que tous les pays se posent. Ce procès est très salutaire. Cette jurisprudence fera avancer les choses. Au Sénégal. Dans chacune des communes et mairies. Même au niveau de l’Etat pour les comptables publics. Et au-delà. Le monde entier regarde le Sénégal. Je crois que c’est un procès dont chacun des acteurs peut être fier.

Ce procès est qualifié de politique par les partisans du maire de Dakar et du Sénégalais lambda. En tant qu’avocat, que répondez-vous ?

Non ! Certains ont voulu en faire un procès politique. Mais je pense qu’ils ont confondu procès d’un homme politique et procès politique. Un procès politique est procès expéditif, dans lequel les droits des prévenus ne sont pas respectés. Dans lequel les prévenus sont déjà coupables avant le début de l’audience. Comme on peut le voir en Turquie en ce moment par exemple.

Khalifa Sall est-il condamné avant la lettre ?

Pas du tout ! Là, tout est possible. J’ai une très grande estime, une grande confiance dans le Tribunal qui dira le droit. Il pourra relaxer ou condamner les prévenus. La décision est ouverte. Il n’y a pas de préjugés. Le juge Lamotte l’a dit et redit tout au long du procès. Ce n’est pas un procès politique mais un procès judiciaire avec ses règles, sa sociologie, sa psychologie et ses émotions. Néanmoins, c’est le droit qui primera à la fin.

Argument contre argument. Les fonds alloués à la Caisse d’avance sont tantôt des fonds politiques, tantôt des fonds appartenant à l’État du Sénégal. Qu’en est-il exactement pour le juriste que vous êtes ?

Plusieurs choses. Les fonds politiques n’existent pas au niveau des communes et des villes. La loi est très claire là-dessus.Les fonds politiques n’existent que pour l’Etat, l’Assemblée nationale et d’autres Institutions au niveau régalien. Les mairies n’ont pas de fonds politiques. On peut demander un changement au législateur. Mais pour l’instant, les mairies n’ont pas de fonds politiques. Les prévenus ont produit un courrier que le maire Pape Diop avait adressé au Ministre des Finances en 2002 et dans lequel, ce dernier a répondu qu’il n’y a pas de dépenses secrètes ni de fonds de fonds politiques dans les mairies. Et qu’il faut que chaque dépense budgétaire soit dûment justifiée pour se conformer à la réglementation sur les finances publiques.

L’existence des fonds politiques – et cela a été la grande carence de la défense – n’a pas été prouvée ni établie à la mairie de Dakar. Ils (Ndlr : avocats de Khalifa Sall) se sont basés uniquement sur un compte rendu d’une réunion du Conseil colonial de 1923. Mais cette réunion ne concernait malheureusement que des fonds politiques au niveau du Gouverneur et de son représentant, c’est-à-dire à des représentants de l’Etat, pas de la Ville de Dakar. Tous les ans, lors du vote du budget, des fonds politiques au niveau l’Etat sont débattus et votés par le Parlement. Il n’en est rien en ce qui concerne les collectivités locales.

Ces fonds politiques dont parlait le Conseil colonial de 1923 ne concernaient-ils pas la ville de Dakar ?

Non ! Ce Conseil colonial ne parlait pas de mairies. Il s’agissait des fonds alloués au délégué du Gouverneur, qui était le représentant de l’État ce, pour rémunérer des informateurs de police. Et jusqu’à ce jour, en France, au Sénégal et dans d’autres pays, les fonds secrets n’existent qu’au niveau de l’État. Lorsqu’il faut payer des rançons pour un otage qui est fait prisonnier ou des informateurs en pays étrangers ou hostiles, cela se fait avec des espèce qui sont issues de ce qu’on appelle les fonds secrets ou fonds spéciaux. Un tel mécanisme n’existe pas au niveau des collectivités locales et il faut justifier de chacune des dépenses engagées avec des pièces comptables.

Plus le procès se poursuivait, plus il y avait des incidents d’audience. A votre avis, qu’est-ce qui a pu expliquer cette montée d’adrénaline ?

Je crois que c’est un peu normal dans ce genre de procès d’avoir des incidents d’audience. Quand on a autant d’avocats avec autant de personnalités différentes, il est normal qu’à moment donné, l’émotion l’emporte. Nous ne sommes pas des robots appliquant le droit de manière mécanique et dépassionnée. C’est naïf de penser que c’est comme ça. On a des prévenus qui risquent de lourdes peines de prison. Des destins sont en jeu. Les avocats sont des être passionnés.

A vous en croire, ni plus ni moins, la passion pour le droit a expliqué les incidents d’audience…

Exactement ! L’avocat il porte la voix de son client. Même s’il doit conserver une certaine distance, l’avocat ne peut complètement s’abstraire de la cause du client. En plus, dans la défense, il y avait des avocats qui étaient de la même famille que certains prévenus (Ndlr : Me Khassimou Touré et le prévenu Mbaye Touré). Donc on comprend que l’émotion était très forte. Cela dit, ça n’explique pas tout. Certains incidents ont été inacceptables. Les sorties de Me El Hadj Diouf par exemple qui s’est permis d’insulter les avocats de l’Etat. J’ai trouvé ça absolument inacceptable. Tout comme celle de Me Francis Jackson Kamga, Bâtonnier du Cameroun, qui a tenu des propos racistes à mon égard et insultants à l’endroit du peuple sénégalais. Alors, il était normal et salutaire que le juge Lamotte (Ndlr : président du Tribunal) qui est chargé de la police de l’audience et de faire respecte la dignité des débats soit intervenu en rappelant à l’ordre les avocats qui dérapaient. Il a d’ailleurs rappelé chacun à l’ordre, comme le parquet à l’ordre ou des avocats de l’Etat, tel que moi-même. Tout le monde a été rappelé à l’ordre. Et je crois c’est ça le rôle du président du Tribunal.

Le juge Lamotte a-t-il été à la hauteur de ce procès tant médiatisé ?

Le juge Malick Lamotte a été plus qu’à la hauteur. Il a été admirable. Il n’est pas dans mes habitudes de flatter les magistrats. Mes rapports avec les magistrats ne sont pas des rapports de conivence mais là, à l’occurrence, je tiens à dire que j’ai été impressionné par sa rectitude, par sa résilience face aux attaques. Et Dieu sait qu’il en a eu, dans la salle d’audience et en dehors. Il l’a dit lors du procès. Il a dit qu’il avait lui aussi une famille et des amis qui lisaient la presse mais qu’en raison de son devoir de réserve, il ne pouvait pas répondre. Sa réponse serait de dire le droit, de façon équitable et sans passion. Ces remarques valent aussi pour ses deux juges assesseurs qui ne se sont jamais départis de leur attitude neutre et bienveillante à l’égard de chacun des intervenants de ce procès.

«C’est un grand procès dont sortira la vérité judiciaire»

Le Tribunal n’a en effet jamais montré le moindre signe de partialité. Il a toujours traité tout le monde avec un grand égard. Il a laissé tout le monde s’exprimer. Il a été d’une grande patience durant plus de cinq (5) semaines pour que chaque point de vue, chaque argument soit exprimé. Il a mobilisé policiers, gendarmes, greffiers pendant 5 semaines pour ce procès hors normes. C’est énorme.

Vous semblez ébloui par la manière dont la justice est rendue au Sénégal. N’est-ce pas le cas ?

Absolument ! Je suis admiratif. Et je pense que comme l’a dit le juge Lamotte, c’est au niveau des meilleurs standards internationaux. Je crois qu’il est important que cela soit dit et répété. Ce procès en soi n’est pas un procès politique mais un procès d’une grande qualité dans lequel les débats ont été de haut niveau. Et à la procédure a été respectée à la lettre. Personnellement, j’ai été honoré et fier de pouvoir jouer un petit rôle dans ce grand procès. C’est un processus dont la vérité judiciaire sortira.

Le juge Lamotte a tenté par moments, de recadrer les plaidoiries des avocats. Etait-ce dans son rôle ?

Il aurait peut-être dû attendre la fin des plaidoiries pour faire un rappel global mais il a choisi de le faire après chaque propos pour marquer qu’il était là, donner les limites et éviter que ça explose. Quand on a une trentaine d’avocats, un public chaud-bouillant, les incidents qui sont prêts à déborder en permanence, laisser monter la température jusqu’à ce que la situation devienne irréversible, c’est très dangereux. Et si tout le monde se sent comme dans un ring de boxe et qu’on en vient à s’invectiver, à personnaliser les attaques, on est plus dans le combat judiciaire. Heureusement, c’est ce qui a été évité grâce au doigté du juge Lamotte.

La présence d’avocats français comme vous (Me Amico) dans les prétoires africains a été déniée par le bâtonnier du Cameroun. Que répondez-vous ?

Je trouve que ces propos racistes ont été inacceptables. Vouloir chasser les blancs des prétoires africains n’a aucun sens. Je crois que ce n’est pas la couleur de la peau qui importe mais la couleur de la robe. Elle est noire pour le monde. Et nous parlons tous le même langage du droit. Le droit, c’est une matière que nous pouvons construire ensemble. C’est une science qui s’enrichit en permanence. Un dialogue entre les juges, entre les textes, entre les lois.

«Vouloir chasser les blancs du prétoire africain, n’a aucun sens»

Le droit français et le droit sénégalais sont cousins. Je dirai même qu’ils sont frères. Ce sont des textes très proches. Donc, ce qui peut inspirer le juge français peut aussi inspirer le juge sénégalais. Et l’inverse.J’espère que ce procès pourrait permettre l’occasion de voir des avocats sénégalais en France venir enrichir le droit français avec un éclairage différent.

Au finish, qu’est-ce que vous retenez de ce procès impliquant le maire de la ville de Dakar, Khalifa Sall ?

Historique dans tous les sens du terme.Historique dans le sens qu’il marquera l’histoire, changera sans doute la manière dont beaucoup de gens se comportent avec les fonds publics. Historique dans la mesure où il a réuni dans un même prétoire, des avocats d’une grande valeur pour débattre d’une cause importante. Historique aussi dans la mesure où ce procès a permis d’évoquer l’histoire du Sénégal. Du côté de la défense tout comme du côté de la partie civile, l’histoire ne doit pas faire peur. Il faut l’aborder avec sérénité. Il faut la regarder en face. Corriger ce qui doit être corrigée. Et en faire un meilleur ingrédient de vivre ensemble pour le présent et le futur.

Seriez-vous satisfait du procès quel que soit le verdict final ?

Je serai satisfait de la décision qu’il plaira au Tribunal de prononcer. Je saurai que justice a été rendue. Je saurai que le droit a été dit. Des recours seront sans doute exercés. Celui qui perdra, aura toujours la tentation de faire appel. Je ne suis pas là pour me satisfaire de peines de prison. La prison, personne ne peut souhaiter à son semblable d’y aller. Mais je souhaite que le droit soit dit, que les délits soient punis et que cette affaire, qui fera jurisprudence, soit l’occasion d’améliorer la transparence et la gouvernance de la gestion des deniers publics, fondements du pacte républicain.

Propos recueillis par Gaston MANSALY

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