«Je salue la mémoire du grand musicien africain, le célèbre saxophoniste, Manu Dibango. Sa longue carrière est un exemple d’audace créatrice, d’innovations et de constance» écrit le président Macky SALL, à l’annonce du décès de l’artiste.

Manu DIBANGO, saxophoniste et légende de l’afro-jazz, a été initialement hospitalisé à l’hôpital Lariboisière, pour cause de coronavirus. A la suite de folles rumeurs, l’artiste franco-camerounais avait annoncé, lui-même, sur sa page Facebook, qu’il «se repose et récupère dans la sérénité». Cependant, ce que nous redoutions est bien arrivé. Notre cher Manu est bien décédé du Coronavirus, ce mardi 24 mars 2020, et sa famille a confirmé cette bien triste nouvelle. En effet, Manu DIBANGO, un artiste talentueux, jovial, fort sympathique, généreux, ouvert d’esprit, était surtout engagé pour de nobles causes. Très proche des Socialistes, et admirateur de François MITTERRAND (1916-1996), Manu était un grand humaniste. «Manu Dibango, au-delà de son talent de musicien, était un humaniste, un homme de progrès, un artiste engagé en particulier au sein de SOS Racisme. Il a participé aux combats essentiels pour les droits de l’Homme tout en affichant une joie de vivre à nulle autre pareille» écrit Jacques LANG, dans son hommage à l’artiste. En effet, le 14 mai 1986, Jacques LANG, alors ministre de la culture, avait décoré Manu de la médaille des Arts et des Lettres. Je m’incline très respectueusement devant la disparition de ce géant de la musique, un immense précurseur qui a ouvert les portes pour les autres.

Emmanuel N’Djoké DIBANGO, dit Manu DIBANGO, est né à Douala, au Cameroun, le 12 décembre 1933. «Je suis un animal ! Je suis Djoké, l’éléphant et ma trompe c’est mon saxo» dit-il. Manu, ce Parisien d’adoption, a réussi à marier le Jaz et la musique traditionnelle africaine : «Grâce au Jazz, j’ai pu découvrir et aimer toutes les musiques que j’aime à commencer par la musique classique. Le Jazz est une musique beaucoup plus rigoureuse qu’on le croit habituellement» dit-il. En effet, Manu DIBANGO se définit comme «un vrai cow-boy, toujours à cheval» entre plusieurs cultures, entre vin de palme et beaujolais, bals provinciaux et gris-gris africains.

Manu DIBANGO a toujours prêché la diversité culturelle, le respect mutuel et la tolérance : «On ne peut pas peindre du blanc sur du blanc, du noir sur du noir ; nous sommes tous des révélateurs les uns des autres» dit-il. La musique est un moyen de surmonter les différences «le dialogue, c’est d’abord une musique» dit-il. Manu, dans sa profonde soif de rencontrer l’autre, ne s’adresse ni aux Africains, ni aux Occidentaux, mais à l’humain. «Manu Dibango incarnait l’âme de la musique africaine en France et en Europe. Sa voix profonde et chaleureuse, le son authentique de son saxophone, ont été autant de traits d’union entre les musiques africaines et le jazz, entre celui-ci et les musiques populaires» écrit Jack LANG. Dans un pays miné par des conflits ethniques, ses parents sont pourtant d’originaires différentes : son père, Michel Manfred N’Djoké DIBANGO, est Yabassi, et sa mère Douala. Sa famille, de confession protestante, est bien investie dans l’animation des églises. Son père, d’une grande rigueur morale, est un exemple pour son fils. Sa religion n’y est sans doute pas étrangère. En effet, la famille est protestante. Le soir, Manu va au temple, sa mère s’occupe de la chorale, et lui enseigne des rudiments de musique : «Une fois mes classes terminées, je me rendais au temple. Ma mère y dirigeait la chorale des femmes. C’est là que j’ai été touché par le virus de la musique» dit-il au Courrier de l’UNESCO. Son père était fonctionnaire «une situation rare et valorisante. A l’époque, il n’y avait pas de radio. Mais nous avions la chance d’avoir un gramophone. Je m’en servais, en douce, pendant l’absence de mes parents. Je faisais le chef d’orchestre. Ce que j’appréciais avant tout, c’était de marier les voix, d’en faire un instrument humain, qui sonne juste et fort. J’ai fini par m’approprier les mélodies que j’apprenais» dit-il. Dans ce Cameroun, sous protectorat français, le jeune Manu entendait la musique occidentale, que les musiciens africains des bars et hôtels reprenaient : «Nous, les gosses, nous transformions, à notre tour, «c’est à peu près». D’un côté, il y avait la musique d’initiation, avec les tambours ou les instruments en bois, comme les tams-tams. Enfin, aux noces ou aux funérailles, nous entendions jouer des guitaristes traditionnels» dit Manu DIBANGO.

Sa scolarité commence par l’école du village et se poursuit à l’école française. Une fois son certificat réussi, son père veut l’envoyer faire ses études en Europe, estimant que c’est dans la haute administration que l’on pouvait réussir sa vie. C’est ainsi qu’en mars 1949, le jeune Manu, à 15 ans, après 21 jours en bateau, débarque à Marseille. Sa famille d’accueil, les Chevalier, se trouve en réalité à Saint-Calais dans la Sarthe, un département de l’ouest de la France. Il offre à ses hôtes 3 kilos de café, une denrée rare après la guerre, ce sera également le titre de son autobiographie où sont puisées l’essentiel des informations.

Après l’internat, à Saint-Calais, Manu poursuivra ses études au lycée à Chartres (Eure et Loire). Il y retrouve quelques Africains, généralement des fils de bonne famille. Manu séjournera aussi à Château-Thierry et Reims. C’est dans les colonies de vacances réservées aux enfants camerounais, notamment à Saint-Germain-en-Laye, que Manu DIBANGO commence à faire valoir ses talents musicaux en grattant la mandoline, et en jouant au piano. Manu a toujours la chance de faire la bonne rencontre, au bon moment. C’est ainsi qu’il fait la connaissance de son idole, Francis BEBEY (1929-2001), qui lui fait découvrir la musique noire américaine (Sidney Bechet, Louis Armstrong). Manu DIBANGO n’est pas connu pour ses talents de chanteur, mais de saxophoniste, un instrument qu’il apprend à maîtriser. Un petit groupe de musique est alors formé. Manu fait un peu de musique à Monaco et souhaite engager des études de commerce, sans succès.

Après avoir obtenu sa première partie de baccalauréat, Manu, passionné par la musique, s’en va en Espagne. Son père lui, qui croyait peu au destin d’un artiste, lui coupe les vivres. Qu’à cela ne tienne, saxophone en main, il écume les boîtes et autres bals de campagne et se fait connaître grâce à son art.

En 1956, Manu DIBANGO décide d’aller tenter sa chance à Bruxelles. Par le biais d’un ami, il est embauché au «Tabou», cabaret à la mode dans la capitale belge. Il fait la connaissance d’un mannequin, Marie-Josée dite Coco, une blonde belge, son ange gardien qu’il épousera le 6 mars 1957. Coco, disparue en 1995, lui donne 3 enfants (Michel, Marva et Géorgia) et Manu a un quatrième fils, avec Hélène WOBE, James, ainsi que 7 petits-enfants. Après une brouille avec le patron du Tabou, on lui propose une mini-tournée avec un orchestre sur les bases américaines en Europe. Manu se produit au Moulin Rouge d’Ostende et au Scotch d’Anvers. En en 1958, il signe un contrat de deux ans au Chat Noir à Charleroi.

En 1960, il est embauché dans une boîte bruxelloise, les «Anges noirs», une boîte de nuit créée par un Sénégalais d’origine cap-verdienne, Luiz VIEIRA DA FONSECA, et fréquentée par d’éminents hommes politiques et intellectuels zaïrois, venus à Bruxelles négocier l’indépendance de leur pays. Manu DIBANGO, qui jouait jusqu’ici pour les Occidentaux (Cha Cha, Tango), découvre une musique africaine élaborée, notamment celle du Congo. Là aussi, il fait une rencontre décisive, avec Joseph KABASELE (1930-1983), dit Grand Kallé, le chef d’Orchestre congolais, venu, à Bruxelles, enregistrer avec des moyens modernes, des morceaux, pour la célébration de l’indépendance du Congo : «Il y a eu la fameuse table ronde en 1960. Je jouais à Bruxelles chez un Sénégalais, métis du Cap vert qui s’appelait Fonseca. Il avait un club où se retrouvaient le soir les Congolais qui étaient là à l’époque : Patrice Lumumba, Kalondji, Mobutu était encore journaliste d’ailleurs. Lumumba était venu avec Joseph Kabasélé. Kabasélé avait besoin d’un saxophoniste. Le sien était malade. Le destin est passé par là» dit Manu DIBANGO. En effet, Manu DIBANGO remplace au pied levé le saxophoniste de Joseph KABASELE et en 15 jours, ils enregistrent plus de 40 morceaux, dont le fameux «Indépendance Cha Cha», un tube d’un succès planétaire.

Manu DIBANGO séjournera deux ans, de 1961 à 1963 au Congo belge : «C’était la guerre Il y avait déjà les Casques bleus là-bas. Quand je suis parti en août 61 on venait de tuer Lumumba six mois avant. On était jeunes et inconscients. Avec ma femme belge, on était le seul couple mixte dans tout ce bazar ! Je vous garantis qu’à l’époque ce n’était pas une petite affaire ! On était censé rester un mois. Je suis resté deux ans ! Mon aventure africaine a commencé comme ça» dit-il. Manu DIBANGO retourne de 1963 à 1965 au Cameroun, mais dans un contexte de guerre et de résistance, il sera obligé de regagner la France.

En 1972, Manu DIBANGO lance la «World music», faisant de lui un musicien majeur de la fin du XXe siècle. À l’occasion de la Huitième coupe d’Afrique des Nations, grand événement footballistique qui se déroule à Yaoundé en 1972, Manu DIBANGO compose un hymne dont la face B du 45 tours, «Soul Makossa», un énorme succès : «J’étais parti faire un single : «L’hymne de la huitième coupe d’Afrique», dont personne ne se souvient aujourd’hui !». Comme il faut bien une face B. j’avais composé ce morceau que je jouais dans le quartier à Douala. On perd la coupe. Le Congo nous bat 1 à 0. Personne ne voulait plus entendre parler de ce disque ! Un ou deux ans après-c’était l’époque de « Black is beautiful», du livre «Racines» d’Alex Haley- les noirs américains sont venus en France chercher des disques d’Africains. Dans le lot il y avait ce petit 45 tours. And the winner is», dit-il. En effet, un disque jockey américain, venu à Paris, a écouté «Soul Makossa». C’est la révélation, et Manu DIBANGO est invité à New York, pour faire la première partie des «Temptations». Ce titre, plagié par de nombreux artistes noirs américains, notamment par Rihanna avec «Please Don’t Stop the Music» et Michael JACKSON (1958-2009) avec son morceau «Wanna Be Starting Something», qui sera contraint à un arrangement financier.

Manu DIBANGO est fier de découvrir que les grands musiciens noirs américains écoutent également la musique africaine, et s’en inspirent, sans le dire. Decca prend contact avec Atlantic, pour une tournée de 10 jours de Manu DIBANGO ; il va se produire au mythique Apollo à Harlem. En France, et en raison de cette notoriété américaine, on lui permet, enfin, en 1973, de se produire, à Paris, à l’Olympia. Par conséquent, Manu est un précurseur ; il a ouvert la voie pour tous les musiciens africains, qu’on écoutait en France, mais dont la musique n’était jamais produite et exploitée, commercialement : «La musique africaine a commencé à être connue en France avec Myriam Makéba et le combat qu’elle menait contre l’Apartheid. Elle a été la première Africaine à jouer à l’Olympia. Des gens comme moi qui sont partis aux États-Unis dans les années 70 ont donné une certaine image de l’Afrique» dira Manu DIBANGO. L’artiste accompagne alors les musiques de films africains : «L’Herbe sauvage», en 1975, de l’ivoirien Henri DUPARC, «Ceddo», en 1976, du Sénégalais SEMBENE Ousmane, et en 2003, «La colère des Dieux» d’Idrissa OUEDRAOGO. De 1974 à 1979, Manu DIBANGO dirigera l’orchestre de la télévision ivoirienne.

Manu DIBANGO, c’est avant tout un immense militant de la cause africaine et de sa diaspora. En effet, en 1992, Manu DIBANGO enregistre «Wakafrica» ou «l’Afrique en route», un album de reprise de grands tubes africains, avec la collaboration de divers artistes africains (Youssou N’Dour, Salif Keita, Angélique Kidjo) et d’autres pays.

Homme de radio, de télévisions et de riches rencontres, il a notamment participé à l’émission, «Pulsations» produite par Gésip LEGITIMUS (1930-2000). Ami de Hervé BOURGES, il a collaboré avec de nombreux artistes, notamment avec Baaba MAAL, Nino FERRER (1934-1998) et Dick RIVER (1949-2019), la carrière musicale de Manu DIBANGO, n’a pas été toujours linéaire, mais c’est un grand précurseur et d’une longévité sur la scène exceptionnelle, de plus 60 ans. Il veut réussir sa vie de grand-père, pour sept petits-enfants. Manu DIBANGO estime qu’il a eu une vie bien remplie.

Manu DIBANGO a livré son testament à tous les Africains. En effet, plus de 60 ans après l’indépendance, il pose cette redoutable question, sans réponse : «Qu’est-ce qui cloche ?». Il faut construire, au lieu de démolir. Tel est son message contre la servitude et l’esclavage.

Bibliographie sélective

DIBANGO (Manu), «Au fil du Jazz», interview, Courrier de l’Unesco, mars 1991, pages 4-7 ;

DIBANGO (Manu), ROUARD (Danielle), Trois kilos de café : autobiographie, Paris, Lieux communs, 1989, 221 pages.

Paris, le 21 mars 2020, actualisé le 24 mars 2020, par Amadou Bal BA – http://baamadou.over-blog.fr/

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