Les confidences d’une  »laveuse de morts »

A l’hôpital Fann de Dakar, elles sont deux grandes damesàfaire les toilettesmortuaires des musulmanes etchrétiennes : Mesdames Fatou Ndoye et Zi. Il est 12 h dans lamorgue. Les tiroirs ne sont pas tous occupés. Pas de bain non plus dans les toilettes (chrétiennes etmusulmanes). C’est parti pour une petite visite avec Mme Zi. L’ambiance est sinistre et l’endroit est dans un très mauvais état. Fatou Ndoye aaccepté, elle, de se confier…

Son nom est Fatou Ndoye, elle s’occupe de la toilette mortuaire des musulmanes. Energie débordante, rigueur et fort caractère, ce sont les premières impressions qu’on retient d’elle, au premier abord. Mais elle est simple et taquine. Dans ce métier depuis 23 ans, Maman Fatou met tout sur le compte du destin. “C’est ma mère qui m’a initiée à ce métier, puisque je l’accompagnais toujours depuis toute petite. C’est le destin’’, confie-t-elle. Enfin décidée à s’assoir sur son lit, dans sa petite chambre à l’intérieur de la morgue et qu’elle nomme fièrement son “petit bureau’’, elle chante les louanges de ce métier “noble et très rare’’, mais non rémunéré. Un dernier détail qui est loin de décourager la dame. Elle quitte chaque jour sa petite famille à Pikine, à 6 h du matin, pour ne rentrer qu’au soir. Elle n’a ni fête ni congés. Sollicitée par tout le monde et partout dans le pays, elle se déplace avec ses propres moyens. “Ce sont des personnes qui n’ont confiance qu’en Mère Fatou, pour faire la toilette de leurs morts’’, justifie-t-elle ainsi son devoir d’être loyale et serviable. “Aussi, je reçois des dons, après chaque toilette, c’est selon les moyens et la satisfaction de la personne qui m’a sollicitée’’. Mais ce sont des cadeaux car personne ne peut nous payer…Si ce n’est Dieu.’’ “Non, ce n’est pas une passion…’’ L’on pourrait penser que Maman Fatou est une passionnée dans ce qu’elle fait. Elle coupe : “Non, ce n’est pas de la passion.’’ Elle pense plutôt à un don divin. Ce n’est pas donné à n’importe qui d’être en constant contact avec des morts. Une personne ordinaire, en tout cas, n’y arriverait pas… Elle coupe encore : “Non, il n’y a rien de mystique. Pourtant, la seule condition, c’est d’être pieuse et de bonne foi.’’ Mais n’empêche, cela doit être pesant… “Cela n’a aucun impact sur ma vie’’, abrège-t-elle une énième fois, le regard fixé sur la petite foule d’hommes venus récupérer leur corps à la morgue. Un regard inexpressif, aucune émotion sur son visage ; elle n’est point touchée. C’est son quotidien. La preuve, elle s’est vite reconcentrée sur le petit écran de sa télévision. Le générique de l’émission “Wareef’’ de la Tfm couvre vite le brouhaha des hommes au dehors. Elle reprend : “Certes, ce n’est pas donné à n’importe qui… J’ai eu à former des jeunes filles, mais elles fuient après quelques semaines. Regarde celle-là par exemple…’’, pointe-t-elle du doigt une jeune dame à travers les persiennes de la fenêtre. Cette dernière est sa stagiaire du moment ; elle l’aide parfois dans son boulot. “Il faut que les gens nous considèrent…’’ Le seul vrai problème de Fatou Ndoye, c’est la stigmatisation de la société. “Le gouvernement ne sait même pas qu’on vit, parce que tout simplement, on s’occupe des morts’’, déplore-t-elle. Cette fois, son visage montre de l’expression… mais toujours indescriptible. “Il faut que les gens nous considèrent. C’est la même chose pour les gardiens de cimetière’’. Elle ne cesse d’insister, en se désolant des billets distribués au Grand Théâtre. “Ne savent-ils pas que c’est nous qui allons nous occuper de leurs corps, après leur mort ?’’. Le ton est interrogateur… Elle attend en vain une réponse, mais… “Hum, tout le monde y passera’’, poursuitelle. “Heureusement qu’il y a des bonnes volontés’’. Enfin, une bonne nouvelle… ! Ce sont, en général, des personnes de la diaspora qui lui donnent des percales, de l’eau de javel et du savon. Elle est reconnaissante : “Ces personnes, au moins, n’ont pas oublié la mort…’’ Fatou ne perd aucune occasion pour sermonner et ramener à la raison, et ceci même pour les personnes avec qui elle partage le métier. “Qu’ils arrêtent de dire qu’un tel corps a bougé ou parlé lors de la toilette. C’est faux !’’. Elle met ces incidents sur le compte de la manière de faire la toilette. Elle insiste sur le massage avant toute action, puisque le corps sans vie a tendance à être flasque. “C’est tout simplement psychologique. Je suis dans le métier depuis plus de vingt ans, voyons…’’. Et elle s’y plait. Elle le fait avec plaisir. “Je suis une femme, ce n’est jamais évident…’’ En tant que femme, ses horaires n’arrangent pas beaucoup. “C’est difficile vraiment, mais bon…’’. Elle se veut fataliste. “Dieu est grand’’, dit-elle. Mariée et mère de famille, sa situation est tout sauf enviable. “Les moyens manquent et… je suis une femme… Ce… n’est jamais évident d’être sollicitée partout et n’importe quand’’, confie-t-elle. A la question de savoir de quoi elle a envie, la réponse fuse : “Ma propre maison, bien sûr, où je serai en paix avec mes enfants. J’aimerais bien aller à La Mecque aussi.’’ Ses derniers mots sont accompagnés d’un rire contagieux, avant qu’elle ne se lève d’un bond… Très dégourdie, Fatou Ndoye.

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