DERNIERES INFOS
S'informer devient un réel plaisir

«Léo FROBENIUS (1873-1938), anthropologue, explorateur, ethnologue, historien de l’art, et son histoire de la civilisation africaine» par Amadou Bal BA –

0

Avant les expéditions de Léo FROBENUIS, à partir de 1904, l’Afrique était couverte d’opprobre, de préjugés coloniaux, d’infériorité. La civilisation c’est l’Europe. L’Afrique c’est la sauvagerie, c’est la barbarie : «Ni traditions anciennes, ni monuments envahis par les herbes. Il y a peu de temps, l’Afrique était, pour nous, une masse noire, énigmatique et irréelle, jusqu’à ce que Frobenius entre en scène et que l’Afrique soit placée dans le champ de l’histoire officielle», écrit, en 1938, Walter BECK. «Depuis la genèse de l’empire du sucre et du royaume du coton, il y a eu un effort soutenu, pour rendre rationnel l’esclavage du Nègre, en excluant l’Afrique de l’Histoire mondiale. Il en résulte qu’on admet presque universellement aujourd’hui que cette histoire peut être véridiquement écrite sans référence à des peuples négroïdes. Je cherche à rappeler combien décisif fut le rôle joué par l’Afrique dans l’histoire de l’humanité, et combien il est impossible, en l’oubliant, d’expliquer correctement la condition de l’humanité», écrit WEB du BOIS, en 1947, dans, «The World and Africa», reprenant et valorisant ainsi le travail de Leo FROBENIUS, un Européen, un humaniste, qui a proclamé que l’Afrique est un continent de culture et de civilisation. En révolte contre le concept de supériorité de la race blanche, libre de tout préjugé, FROBENIUS a démontré que partout où vivent des hommes, il y a un Païdeuma, une théorie de sa philosophie de la civilisation. «Chaque peuple possède son Païdeuma, c’est-à-dire sa faculté et sa manière d’être ému. Cependant, l’artiste (danseur, sculpteur, poète) ne se contente pas de revivre l’autre, il recrée pour mieux le vivre et le faire vivre. Il le recrée par le rythme et il en fait, ainsi, une réalité supérieure, plus vraie, c’est-à-dire plus réel que le réel factuel», écrit Leo FROBENIUS. Il a redonné à l’Afrique sa prise de conscience, son identité et sa fierté : «Mais quel coup de tonnerre, soudain, que fut celui de Frobenius ! toute l’histoire et toute la préhistoire de l’Afrique en furent illuminées, jusque dans leurs profondeurs. Et nous portons encore, dans notre esprit et dans notre âme, les marques du maître, comme des tatouages exécutés aux cérémonies d’initiation dans le bois sacré.», écrit Léopold Sédar SENGHOR, dans «Liberté III». Aimé CESAIRE d’ajouter, «Le grand mot est lâché par l’Allemand Frobenius. Lui, le premier si je ne m’abuse s’enhardit à parler d’une civilisation africaine, d’une grande civilisation africaine», dit-il dans une conférence, «Y a-t-il une civilisation ?».

Anthropologue, explorateur, ethnologue et historien de l’art, Leo FROBENIUS, en pleine période coloniale, est un savant allemand d’envergure, le premier à avoir valorisé la culture, l’histoire et la civilisation africaines ; ce faisant, il a rendu aux Africains leur dignité et leur humanité. «C’est aux savants d’apprécier à sa juste valeur l’œuvre de l’ethnographe Léo Frobenius, qui m’apparaît bien considérable. L’essentiel, à mes yeux, c’est qu’elle fut en même temps une œuvre de justice et une œuvre de vérité. Nul moment plus que le présent n’est en mesure d’en saisir la portée. Nous sommes asphyxiés par ces questions de race, qui semblent être le cri de ralliement de toutes les haines dont notre temps est chargé. Un écrivain qui essaya de retrouver dans le noir, lui aussi, un être capable de haute civilisation, peut bien intéresser les temps présents», écrit Arturo LABRIOLA, à la disparition, le 9 août 1938, de Leo FROBENIUS, dans un article en hommage, «un savant, un Juste pour les Noirs». En effet, Leo FROBENIUS est le premier ethnologue à faire la promotion des valeurs culturelles africaines en réaction contre les méfaits du colonialisme, et il devient donc le premier africaniste authentique.

Les pères de la Négritude, Léopold Sédar SENGHOR et Aimé CESAIRE, ont vu en Léo FROBENIUS, dans sa condamnation radicale du colonialisme, en raison du «silence sournois de la nuit d’Europe» suivant SENGHOR, comme l’inspirateur de leur mouvement. «Jeune professeur de français et de langues classiques au Lycée de Tours, je reçus, un jour, en présent d’un de mes anciens condisciples du Lycée Louis-le-Grand, l’Antillais Aimé Césaire, un livre intitulé «Histoire de la Civilisation africaine». C’était la traduction d’une œuvre du grand ethnologue allemand Léo Frobenius (…). Dans la préface rédigée pour l’anthologie éditée à l’occasion du centenaire de la naissance de Frobenius, j’ai écrit que j’avais ressenti cette œuvre comme un «coup de tonnerre». Il ne faudrait pas se méprendre sur le sens de l’expression. Les thèmes de la préhistoire et de l’histoire, des valeurs de la civilisation africaine n’étaient pas nouvelles pour moi en 1936 ; j’y avais, déjà, longuement réfléchi. Ma surprise, c’était de trouver confirmation de mes intuitions, comme de mes certitudes, chez un philosophe, doublé d’un savant, qui représentait une civilisation étrangère à la mienne», écrit, en 1979, Léopold Sédar SENGHOR, dans un retentissant article, «Les leçons de Léo Frobenius». Africains, comme Allemands sont souvent qualifiés, à tort, à cette époque de barbes «Il m’était arrivé de me faire traiter de «petit sauvage» par un bon Père de l’école de Ngasobil, mais, déjà frondeur, je m’étais demandé si ces Blancs, qui revendiquaient le monopole de la civilisation, n’avaient pas été, eux-mêmes, tout récemment encore, des sauvages. Je ne savais encore comment exprimer cette intuition, mais j’avais commencé à réfléchir. L’impulsion de Césaire contribua à radicaliser, à rendre militante la jeune «Négritude». C’est dans cette atmosphère de jeunesse militante, dans l’ivresse brûlante de la «Négritude» toute neuve, qu’éclata le «coup de tonnerre» de la thèse de Léo Frobenius», ajoute le président-poète, Léopold Sédar SENGHOR. En effet, la théorie du «Païdeuma», cette force vitale ou ce qu’on apprend, développée par Léo FROBENIUS, dont le pays est confronté à la suite de différentes guerres, à des calomnies, est audacieuse «Quelle était donc cette thèse? Celle-ci, que l’âme nègre et l’âme allemande sont sœurs. Le «Paideuma», de «l’Éthiopien», entendons, par-là, le Négro-Africain et de l’Allemand, sont identiques. Allemands et Négro-Africains ont pareillement souffert de l’histoire: l’Allemagne par sa défaite en 1918, le Négro-Africain, par la Traite des Nègres et l’oppression du régime colonial. La propagande ennemie a calomnié les Allemands pendant et même après la Guerre, les appelant «barbares». Frobenius nous dit, d’autre part, que la représentation du «Nègre barbare» est une «invention de l’Europe», dans le but de justifier les crimes commis à l’égard de l’Afrique noire», écrit SENGHOR. En effet, la contribution littéraire et artistique de Léo FROBENIUS est une brillante plaidoirie en faveur des valeurs culturelles africaines : «Dans de grandes envolées lyriques, Frobenius ne tarit point d’éloges sur les vertus de notre culture, de la «civilisation éthiopienne», et pourquoi ne dirions-nous pas : de la Négritude ? Partout où les explorateurs européens de la fin du Moyen Âge et du début de la Renaissance ont débarqué en Afrique noire, ils ont trouvé une société brillante, riche à tous les points de vue : champs bien cultivés, population nombreuse, richement vêtue de soie et de velours, magnifiques plantations d’arbres. Et tout cela dans le cadre d’États bien organisés, bien administrés, «civilisés jusqu’à la moelle des os». Cette floraison, conclut Frobenius, a été détruite par l’esprit de lucre. Les conquistadors avaient besoin de main-d’œuvre pour l’Amérique; on en trouvait en Afrique. Pour justifier ce commerce de chair humaine, on prétendit que le Nègre n’était, au fond, qu’une espèce d’animal. Et les descendants des négriers se sont mis à enseigner aux descendants des esclaves que leurs ancêtres n’avaient jamais rien pensé, jamais rien bâti, jamais rien chanté, jamais rien dansé !», précise SENGHOR. Par conséquent, les pères de la Négritude ont reconnu l’immense dette qu’ils ont à l’égard de Leo FROBENIUS, leur maître à penser. «En tout cas, l’influence de Frobenius, au-delà des incompréhensions et des contresens, avait été décisive. Les militants avaient retrouvé leur orgueil. Le monde d’hier préfigurait la cité de demain. Si l’Afrique avait, seule, développé une civilisation si originale, si belle, elle saurait, une fois recouvrée la liberté, tenir sa place dans le monde, jusque-là dominé par les Blancs, et elle serait, au moins, l’égale du conquérant d’hier. Frobenius, maître à penser, réactif, catalyseur, propre à découvrir, réveiller, affermir les énergies donnantes de l’Homme noir, avaient déclenché une avalanche. Aimé Césaire proclama les Nègres «Fils aînés» de la terre, ces Nègres qui avaient dominé le monde jusqu’au Néolithique, fécondant les civilisations du Nil et de l’Euphrate», écrit Léopold Sédar SENGHOR.

Léo Vikto Karl August FROBENIUS est né le 29 juin 1873 à Berlin. Deuxième fils d’une fratrie de trois enfants, son père Hermann FROBENIUS (1841-1916) est un officier prussien, originaire d’Erfurt. Sa mère est Mathilde BODINUS (1843-1885), et fille d’Heinrich BODINUS, directeur d’un jardin zoologique à Berlin. Léo FROBENIUS est un autodidacte. Après le lycée, il suit une formation de commercial à Brême et entreprend une thèse audacieuse sur les «sociétés secrètes africaines » que l’université refuse de valider. De 1894 à 1896, il travaille pour des musées à Bâle et commence à travailler en ethnologie et ethnographie ; il publie en 1898, «Les masques et les sociétés secrètes d’Afrique». En collaboration et l’appui du musée d’ethnographie de Leipzig, il fait paraître, en 1898, son ouvrage majeur, «l’origine des civilisations africaines» et fonde à Berlin, «Les Archives africaines».

Chercheur conventionnel, contestant l’ordre établi, notamment la façon dont les ethnologues conçoivent leur mission et leur regard sur la culture africaine, considérée sous l’angle primitif, de la curiosité si ce n’est la sauvagerie, Leo FROBENIUS est également révolté contre les zoos humains de son grand-père maternel, Heinrich BODINIUS, exhibant comme des bêtes, les Africains, à travers toute l’Europe. Cumulant en un seul homme le génie scientifique, de novateur et le don de l’organisation, Leo FROBENIUS finança presque continuellement lui-même ses nombreux voyages, pour expérimenter, au contact des populations, ses théories de la civilisation africaine. Précurseur de génie, il avait pour ambition de théoriser un ensemble cohérent de la civilisation africaine. Aussi, Leo FROBENIUS, s’appuyant sur l’expérience concluante de grands explorateurs occidentaux, effectuera douze expéditions en Afrique entre 1904 et 1935. Au Kasaï, Léo FROBENIUS «Je ne connais aucun peuple du Nord qui se puisse comparer à ces primitifs par l’unité de civilisation. C’est un fait que l’exploration n’a rencontré, en Afrique équatoriale, que d’anciennes civilisations vigoureuses et fraîches, partout où la prépondérance des Arabes, le sang hamite ou la civilisation européenne n’ont point enlevé, aux Noirs phalènes, la poussière de leurs ailes, jadis si belles. Partout !», écrit Léo FROBENIUS. Missionné par la société de géographie, en 1904, pour un son voyage, au Kasaï, en République démocratique du Congo, Leo FROBENIUS a trouvé dans ce pays des richesses spirituelles et culturelles, ainsi que de fabuleux contes et mythes de nature à attester de l’originalité de leur culture. «J’écoutais, oui auditeur attentif, j’ai pu gagner la sympathie et la confiance en Afrique», dit-il, dans sa récolte de la culture orale. Il revient en Allemagne transfiguré «L’Afrique m’a initié, elle m’a enseigné la force des civilisations», dit-il. Aussi, FROBENIUS revient en Allemagne, avec son serviteur Joseph Lucianus TCHICAYA, originaire de Pointe-Noire et père du saxophoniste de Jazz, John Martin TCHICAYA (Né le 28 avril 1936, à Copenhague, d’une mère danoise – mort le 8 octobre 2012, à Perpignan), qui a joué avec John COLTRANE (1926-1967). Joseph TCHICAYA après un séjour à Berlin, aux Pays-Bas et en Scandinavie, reviendra s’installer au Congo.

Lors de son deuxième séjour, de 1907 à 1909, Leo FROBENIUS se rend au Sénégal, au Mali et au Togo, et en 1908, il récolte des contes mossis au Burkina Faso. En 1910, il sera à Alger et en Kabylie et entreprend d’écrire les contes kabyles. En 1912, en pays yoruba, au Nigeria, il s’intéresse au mythe de «l’Atlantide» et, en 1918, ira au Soudan. Il fait paraître son ouvrage, «Et l’Afrique parla». Entre 1913 et 1935, il effectuera d’autres expéditions au Maroc, au Sahara, en Abyssinie, et en particulier en Afrique du Sud, en Namibie et au Zimbabwe concernant les peintures rupestres. «Derrière moi, de nouveau, se situe une période de joies spécifiques qui reposent sur la possibilité de voir, de faire des , d’apprendre. Mais si on me demande quelle a été la trouvaille la plus importante de cette expédition à tant de points de vue bénéfiques, je répondrai, sans avoir besoin de réfléchir : la communauté d’élan et la bonté des âmes humaines», dit Léo FROBENIUS.

Leo FROBENIUS meurt à Biganzolo, sur Le Lac majeur (Lombardie), en Italie, le 9 août 1938, et il est inhumé au cimetière principal de Francfort-sur-le-Main. La légende veut qu’il soit victime d’une crise cardiaque, due à une flèche empoisonnée l’ayant atteint à la jambe, lors de son expédition au Congo. «Nous resterons éternellement reconnaissants à Léo Frobenius d’avoir été le fer de lance dans la lutte que nous avons menée pour notre émancipation, pour que nous fût restituée notre vérité dans notre dignité. C’est grâce à lui que nous nous trouvons «au rendez-vous du donner et du recevoir», les mains pleines de l’apport de nos valeurs de civilisation. Grâce à Frobenius, l’humanisme du XXème siècle sera plus humain, donc plus vrai, parce que formé par la totalité des hommes sur la totalité de notre planète Terre», écrit Léopold Sédar SENGHOR. Leo FROBENIUS, en dépit des débuts difficiles, une violente contestation d’une partie de ses pairs, notamment le français Marcel MAUSS (1872-1950), un académicien conformiste qui enseignait «L’histoire des religions des peuples non civilisés», mais aussi LEVY-BRUHL, et son livre «La mentalité primitive». Cependant, FROBENIUS connaît la consécration dans son pays, de son vivant, en devenant ami et protégé de. Guillaume II (1859-1941), 3ème et dernier empereur allemand, passionné d’ethnologie. Après avoir créé les «Archives africaines», devenues «Institut de recherche en morphologie des civilisations» puis, par la suite, en 1946, «Institut Frobenius», le savant africaniste allemand est nommé, en 1932, professeur honoraire à l’université de Francfort, et publie, en 1933, son ouvrage majeur, «Histoire de la civilisation africaine». Génie, mystique ou charlatan, Leo FROBENIUS a été encensé par une partie de ses contemporains «Des feux d’artifice, souvent d’une rare beauté, s’y déploient, pétaradant, crépitant, étourdissants», dit Paul HAMBURCH, un ethnologue de Hambourg.

La recherche sur Leo FROBENIUS n’est pas aisée. En effet, bon nombre de ses travaux ne sont pas accessibles en langue française. Par ailleurs, ses ouvrages majeurs, traduits en français, comme «Histoire de la civilisation française», n’ont pas été réédités, et ne sont pas même disponibles sur Amazon. Cependant, certains de ses documents sont disponibles dans les bibliothèques de la Ville de Paris.

I –Léo FROBENIUS et son «Histoire civilisation africaine», une approche culturaliste et historique

Lorsque Leo FROBENIUS arrive, en 1904, au Kasaï, au Congo, il relate avoir trouvé de magnifiques villages, avec des rues bordées de superbes allées de palmiers. Les hommes avaient des armes luxueuses, véritables œuvres d’art aux lames niellées. Les poignées des sabres étaient enveloppées de peaux de serpent. Ces guerriers portaient de riches vêtements de soie et de velours. Chaque coupe, chaque pipe, chaque cuiller était un vrai bijou, digne en tous points de la comparaison avec les produits de l’artisanat d’art européen. Depuis les plus petits enfants jusqu’aux vieillards, tous étaient pleins de grâce et de dignité, et cela aussi bien chez les princes que dans les couches les plus humbles de la société : «Lorsqu’ils arrivèrent dans la baie de Guinée et abordèrent à Vaïda, les capitaines furent étonnés de trouver des rues bien aménagées, bordées sur une longueur de plusieurs lieues par deux rangées d’arbres ; ils traversèrent pendant de longs jours une campagne couverte de champs magnifiques, habités par des hommes vêtus de costumes éclatants dont ils avaient tissé l’étoffe eux-mêmes ! Plus au Sud, dans le royaume du Congo, une foule grouillante habillée «schallancheed velours», de grands États bien ordonnés, et cela dans les moindres détails, des souverains puissants, des industries opulentes. Civilisés jusqu’à la moelle des os ! » écrit Leo FROBENIUS. Leo FROBENIUS s’interroge «Que voyons-nous ? Comment voyons-nous ? telles sont les questions qui ne cessent de nous obséder, nous autres enfants d’une époque située au tournant du siècle, d’une civilisation», écrit-il. Ce livre est l’aurore de la recherche historique africaine. Grâce à FROBENIUS, «toutes les civilisations du monde allaient apparaître désormais comme grandeurs égales en droit : elles sont seulement différentes dans leurs expressions et leurs catégories de pensée. Les civilisations ont des «âmes» différentes, et tenir compte de leurs vocations particulières n’implique aucun jugement de valeur», écrit Eike HABERLAND, dans le Courrier de l’Unesco.

Dans son approche culturaliste et historique de l’ethnographie, il considère que c’est avant tout une idée d’ordre et d’harmonie, dans la conception du monde : «Tous les pays de l’Afrique sont sereins, polyglottes et joyeux de vivre. Mais, aujourd’hui, comme dans un passé très lointain, le style qui exprime dans sa plénitude leur expression d’âme est âpre et grave. Ce style a dû, une fois né, persévérer dans sa caractéristique ! Il y a en lui le charme d’une naissance énigmatique et très lointaine. Est-il possible de pénétrer la spiritualité d’une chose aussi éloignée dans le temps ?», écrit Leo FROBENIUS, dans «Histoire de la civilisation africaine». Léopold Sédar SENGHOR, dans ses concepts «d’enracinement» et «d’ouverture», est bien un disciple de Leo FROBENIUS, habité par le saisissement, la vision en profondeur. Dans sa Païdeuma et ses affrontements contre Oswald SPENGLER (1880-1936), philosophe pessimiste, FROBENIUS considère que l’Occident, dans son mythe eurocentrique, s’adore lui-même, et pour revitaliser sa culture, par un métissage, «en s’ouvrant à la vigueur des autres civilisations, l’Europe pourrait retrouver sa propre vocation». Il recommande la sortie de soi-même, «le moi n’est qu’un nom. Il n’est qu’une illusion «Nous ne voyons pas des hommes, nous contemplons des cultures», dit Leo FROBENIUS. «Lorsque le passé n’éclaire plus l’avenir, l’esprit entre dans l’obscurité», dit Alexis de TOCQUEVILLE.

Cet ouvrage, «Histoire de la civilisation africaine» a, dès le départ, reçu des éloges «Le meilleur, c’est le souci de servir chaud et entier l’objet dont on parle, de ne pas l’escamoter au profit d’une théorie brillante et facile, c’est cet orgueil amoureux et jaloux du savant qui se laisse vaincre par son sujet pour en triompher ensuite plus glorieusement le drame d’une émotion qui cherche à devenir idée», écrit René DAUMAL dans la N.R.F de 1936. Cependant, c’est également un livre déroutant à lire «Le pire (car l’émotion ne devient jamais idée, si raffinée, subtilisée, comprimée et ingénieusement compliquée qu’on la présente) le pire, c’est le vague, le désordre, le pathos, et l’aberration d’un penseur en nation close qui nous annonce l’avènement d’un «Troisième Reich» de l’Histoire humaine, dont l’Allemagne actuelle serait l’avant-garde. J’étouffe dans ce livre, je réclame de l’ordre, de l’air, un plan, des principes impassibles», rajoute René DAUMAL.

Traditionnellement les ethnologues du XIXème et du début du XXème siècle avaient dénié à l’Africain toute civilisation, en raison du triomphe des idées colonialistes «Il peut sembler étrange d’entendre parler de civilisation africaine. Nous avons, en effet, pris l’habitude de considérer qu’il n’y a pas d’autre civilisation digne de ce nom que l’européenne, l’asiatique, peut-être l’américaine. (…) En un mot, il ne paraît pas que l’Afrique ait connu une civilisation originale et proprement africaine», écrit, dans la revue Esprit de janvier 1937, Jacques MADAULE, avec une certaine distance ironique. «C’est là un préjugé auquel les travaux de Léo Frobenius nous obligent à renoncer. Je n’entrerai pas dans la discussion de cet ouvrage volumineux et parfois confus, parce que j’y suis incompétent. Mais ce que je veux dire, c’est le prodigieux enrichissement que j’ai tiré de sa lecture. Non seulement Frobenius connaît le monde dont il parle ; il le connaît en savant, et il le connaît en voyageur, mais encore, il fait appel, pour éclairer ses notions, à tout le matériel que mettent entre nos mains les récentes découvertes préhistoriques. (…) C’est la préhistoire qui se trouve presque jusqu’à nos jours dans l’art, les coutumes et le style des peuples africains. La grande idée de Léo Frobenius, c’est que l’homme est passé, au cours des siècles, de l’émotion et de la participation, à la connaissance et au spectacle. Au style mystique, s’oppose le style magique, un moyen d’imposer à la nature la volonté des hommes. Une chose demeure pour moi hors de doute, c’est la puissance de l’originalité du style africain», dit Jacques MADAULE. «Frobenius le mérite de rester géographe dans l’ethnographie», écrit Paul VIDAL de la BACHE.

Il a été reproché à Leo FROBENIUS d’avoir une démarche décousue dans son livre. «L’ouvrage n’est guère historique d’esprit la manière en est plutôt esthétique, lyrique, avec quelque chose du ton prophétique de Nietzsche et de la méthode descriptive de Husserl on n’y trouvera ni dates, ni histoires chronologiques», écrit René DAUMALE, dans la NRF. Paul VIDAL de la BACHE parle de «digressions». En réalité, dans son style poétique, Léo FROBENIUS dans sa savante démonstration, chargée d’émotion et du sacré, fait recours aux contes, aux métaphores, aux symboles et images de la culture africaine. Il ne sépare pas la préhistoire, l’histoire et la culture. «Ce serait la force, essentiellement d’émotion, qui pousserait l’humanité à prendre position à l’égard de la réalité et à affirmer ses formes de culture. Frobenius a le grand mérite de poser en principe, que l’humanité sent et crée avant d’exprimer et de représenter. Ce postulat me soulage. En voulant rompre avec l’intellectualisme de ses prédécesseurs, Frobenius ne se noie pas, tout à fait dans le langage du sentiment. Il retrouve le fil du bon sens historique, qui est simplement le respect de toute création humaine, le parti-pris d’y reconnaître une intention que le fait de «jouer son rôle» se trouve à la source de toute Civilisation. Cette notion tout affective, si l’on peut dire, de la civilisation, aurait besoin encore de quelque clarté intellectuelle. Elle nous permet pourtant déjà de voir l’Afrique noire comme autre chose qu’une collection de peuples «sauvages». L’idée du Nègre barbare est une invention européenne de naguère, destinée à justifier la traite des Noirs (…).Une fois oublié ce qu’il y a d’emphase ou de fouillis dans cette œuvre, il reste ainsi le souvenir d’avoir parcouru une jungle de symboles toujours vivants, et le sentiment qu’il y a une civilisation africaine, qu’on l’a flairée, touchée, goûtée, et qu’on a été tout juste sur le point d’y voir clair», conclut René DAUMALE. D’autres auteurs ont vanté la qualité des recherches de FROBENIUS «C’est par la Préhistoire que Frobenius aborde l’Afrique, dans l’art, les coutumes et le style. Trop d’historiens ne sont d’autres que des collectionneurs. La grande idée de Frobenius, c’est que l’homme est passé, au cours des siècles, de l’émotion et de la participation, à la connaissance et au spectacle. . L’Afrique représente un pays qui a traversé bien des phases d’une évolution civile et un trésor qui cache les souvenirs de tous les temps possibles. Au style mystique, s’oppose le style magique, un moyen d’imposer à la nature les volontés de l’Homme. C’est qui fait l’intérêt du livre de Frobenius, c’est la puissante originalité du style africain ; dans ses profondeurs, longtemps ignorées, ont subsisté des formes de vie, plus anciennes que l’Histoire, un portrait de l’Afrique la plus secrète, et cela est sans prix, qui veut mesurer, au plus juste, les véritables pouvoirs de l’Homme», écrit, en 1937, dans Esprit, Jacques MADAULE. «Nous ne voyons maintenant plus dans l’Africain et dans l’Afrique, une stérile et stagnante une partie de la terre achevée et indifférente toujours endormie et sommeillante et, en dehors de toute évolution historique, : au contraire, nous voyons dans l’Africain, dans sa civilisation, une puissance digne d’intérêt. Ce qui dans le cours des millénaires de civilisations asiatique et européenne fait frémir l’humanité», dit, en 1938, Arturo LABRIOLA (1873-1959), économiste et ministre italien des Affaires étrangères.

Artiste marginal, une œuvre impressionnante et erratique, mais audacieuse, «transgressant les frontières, conteur et visionnaire, il s’est montré plus efficace que la plupart de ses collègues et a su enrichir sa discipline avec sensibilité et imagination», écrit Hans-Jürgen HEINRICHS, un de ses biographes. Armé de la Païdeuma, l’âme des civilisations, la puissance qui se tient au-dessus de tout, centrées sur la spiritualité et une démarche philosophique «Frobenius qui demeure enfin de compte incorruptible dans sa haute estime des civilisations non européennes, et en particulier des cultures africaines traditionnelles, a jeté les bases d’un retournement de la vision de l’eurocentrisme», écrit Hans-Jürgen HEINRICHS. En effet, Leo FROBENIUS tantôt prophète, tantôt ethnologue et philosophe de la culture, «un homme, c’est le souvenir qu’on a lui», disait Joseph BRODSKY. «Frobenius nous a aimés, il a aimé notre continent, notre peuple, il a crié de souffrance quand, la guerre perdue, il s’est trouvé empêché de revenir chez nous, qui étions devenus sa seconde patrie. Nous ne lui avons, en retour, pas marchandé notre amour et notre admiration, quand il nous parlait des valeurs et du destin de la civilisation négro-africaine, quand il pensait retrouver, en Afrique, la civilisation perdue de l’Atlantide, aussi belle que celle de la Grèce antique», écrit SENGHOR. Isolé, stigmatisé dans un monde où l’entreprise coloniale est restée triomphante, Leo FROBENIUS dans sa grande humanité et altérité, ses vues larges, sans compromis, loin de l’intolérance et de la mesquinerie, a fait l’éloge de l’originalité des civilisations africaines. Dans sa vie riche, voulant éclairer l’histoire de l’humanité, animée du sens, du bouleversement intérieur, du sacré et du magique des choses, «Vivre les civilisations comme des corps organiques et approfondir l’ethnologie et la science des civilisations, en faire une conception du monde» tel son le noble objectif, écrit Leo FROBENIUS. «La civilisation nègre imprègne de la race et non l’inverse. L’Afrique se cabre. L’Afrique exige la reconnaissance de son être», écrit-il dans le «Destin des civilisations». «La relation de Frobenius avec l’Afrique, s’imprègne de son désir de prôner l’équivalence des civilisations, tout en étant prêt à se départir de la partialité propre à l’égocentrisme et au rationalisme de l’Europe, pour se faire l’élève et se pénétrer d’une autre civilisation, l’africaine justement», écrit Hans-Jürgen HEINRICHS.

«Ce qu’il a rapporté de neuf dans toutes ses expéditions, ce n’est pas seulement des observations sur l’état momentané des peuples africains qu’il a visités, mais avant tout l’étude du passé durant lequel les civilisations étaient en pleine floraison. Son expérience de la vie l’avait emmené à cette idée que même ce qui a de plus archaïque ne disparaît pas, mais continue à vivre dans de nombreuses formes d’action et de structures, dans les traditions et les récits mythiques», écrit Dualla MISIPO, dans «Léo Frobenius, le Tacite de l’Afrique». Très intuitif, avec une grande faculté d’observation, la plus importante découverte de ce savant allemand, «La civilisation ne représente pas la somme des qualités et des fonctions de tous les individus et de leur entourage. La civilisation plutôt au-dessus de l’homme et fait des individus des agents et des fonctionnaires», rajoute Dualla MISIPO.

II – Léo FROBENIUS, la préhistoire africaine, les peintures rupestres le mythe de l’Atlantide, les cultures orales africaines

A – Les peintures rupestres et la Préhistoire africaine

Avant Léo FROBENIUS bien des savants prétendaient qu’il ne serait pas possible de retracer la Préhistoire africaine, dans un climat chaud, ou la nature ne conserve aucun vestige ancien. Dans ses peintures rupestres et la découverte de l’art africain, il en conclut qu’il est possible de faire de la Préhistoire africaine, dans une démarche de géodynamisme «Les relations historiques de l’art africain, avec l’art en dehors de l’Afrique, ne peuvent avoir d’importance que pour la détermination de la chronologie. L’Afrique est la boîte de conserve des civilisations anciennes.», dit-il. En effet, c’est à Léo FROBENIUS que revient la gloire d’avoir retrouvé en Afrique des peintures rupestres d’une époque très ancienne de l’histoire de l’humanité quand les hommes, en Europe comme en Afrique, ne vivaient que de la chasse et de la cueillette. Chasseur et gibier vivaient en symbiose avec la nature, l’animal devenait le symbole même de toute la civilisation. Les hommes étaient, pour reprendre l’expression de Frobenius, «appréhendés» dans l’existence même de l’animal. Cependant, «ce qu’expriment nombre de peintures rupestres dépasse de loin la simple représentation naturaliste. Ces peintures révèlent des créatures à corps d’homme et tête d’animal, ou dont le masque simule l’animal, c’est une civilisation très ancienne. Art qui atteint son apogée avec un éléphant démoniaque d’une puissance artistique dont l’homme d’aujourd’hui est toujours saisi», écrit Eike HABERLAND.

L’image de l’Africain a été réhabilitée grâce à l’art africain découvert par Léo FROBENIUS qui montre que les Africains sont civilisés jusqu’à la moelle des os, car leurs œuvres d’art sont raffinées et anciennes. À part l’aspect esthétique, l’art africain permet de mobiliser toutes les énergies des peuples à la satisfaction des besoins matériels et vitaux qui sont les conditions de leur subsistance et de leur survie. L’abondance de représentations animales, avec la même perfection artistique, les mêmes êtres démoniaques témoignent d’une civilisation ancienne et vigoureuse des chasseurs, des liens structuraux entre les sujets et leur État, mais aussi entre différents peuples. En effet, pour Léo FROBENIUS, la haute civilisation africaine n’est pas pour un phénomène isolé qui se serait développé à l’écart du reste du monde. Elle est en relation étroite et vivante avec les anciennes civilisations de la Méditerranée et du Proche-Orient. «Songeons aussi qu’il n’avait pas les moyens scientifiques de datation de l’archéologie actuelle, et là il partage la destinée de nombreux pionniers. Quoi qu’il en soit, ses découvertes demeurent la base de l’histoire des civilisations africaines. Seule une intuition subtile et une ardeur inlassable, les deux marques du génie ont permis la réalisation de cette colossale», écrit Eike HABERLAND.

Les peintures rupestres africaines, témoins de l’origine de l’humanité, furent notamment exposées par Alfred H. BARR, en 1937, au Museum of Modern Art à New York et au Musée de l’Homme à Paris, entre 1930 et 1933, et du 17 novembre 2023 au 20 mai 2024. Il faut, «approcher et comprendre l’ensemble des civilisations humaines depuis leurs débuts comme un organisme vivant», disait, en 1921, Leo FROBRENIUS.

B – L’Atlantide, le Poséidon africain

Depuis l’Antiquité, le mythe de l’Atlantide avait passionné les Hommes. Suivant la légende, les Atlantes, un peuple supérieur, mais prétentieux, par excès de vanité, serait englouti, par les Dieux, au fond des mers, depuis plus de 12 000 ans. Platon, Darwin, le mythe du Déluge ont tenté de lancer des hypothèses. En 1892 à Hambourg, Léo FROBENIUS rencontre un Noir de la côte occidentale qui lui déclare : «Dans mon pays tout homme est, d’ancienneté, une grosse pierre». Bouleversé, le savant part à la recherche des racines de la civilisation africaine, et découvre les rites traditionnels des Yorubas du Bénin, dans lesquels il voit une trace de la civilisation Atlantide, un Poséidon de l’Afrique. En 1910, Leo FROBENIUS a eu l’audace de dire que l’Atlantide se situe en Afrique et que ce n’est pas une fable «Lorsque je repris son nom pour le jeter cette fois dans le domaine des controverses de l’ethnographie. Je formulai alors l’hypothèse que cette fable n’était pas seulement une fable. J’affirmai qu’il devait être possible de concevoir et d’assembler tout cela comme étant le souvenir d’une culture antérieure à celle de la Grèce. J’affirmai alors que cette Atlantide était dans les souvenirs des peuples la dernière survivance d’une civilisation apparue dans un domaine situé sur la côte occidentale de l’Afrique. Mais lorsque l’hellénisme se développa dans la Méditerranée orientale, il sépara les uns des autres des peuples et des races qui pendant bien longtemps avaient pratiqué le commerce dans tout l’ensemble du bassin de la Méditerranée. Et ces temps d’avant les Grecs étaient l’époque de Poséidon, le dieu des mers, dont les descendants, précisément, avaient construit la forteresse d’Atlantis», dit Léo FROBENIUS.

Leo FROBENIUS considère qu’une statue antique, une tête de bronze d’Okolun, d’une beauté remarquable, Dieu de la mer, mi-homme, mi-poisson, est un Poséidon de l’Afrique. Olokoun, dite «La Belle», était souvent invoquée par le peuple Yoruba, à Ifé, bien qu’il détruisit un jour presque la totalité de la Terre. «En 1910, dans l’Afrique occidentale, nous avons découvert des terres cuites et des bronzes, d’une haute «valeur artistique». Elles ont paru, avec d’autres indices du même genre, les restes d’une grande civilisation étrangère, importée en Afrique occidentale ; par quelle voie ? Là est la question. C’est tout uniquement la civilisation de l’Atlantide», dit Leo FROBENIUS. Il fixe son attention sur de petites choses de ce genre, inaperçues de tout autre que lui, forme spéciale d’un outil, d’une arme, procédé particulier de tisserand, de potier, ou de maçon. Avec une immense érudition, acquise dans les musées ethnographiques, il retrouve cette même forme spéciale ou ce même procédé particulier dans un pays lointain, inattendu, à l’autre bout de la planète ; et il noue le lien, il tire les conclusions. «C’est un peu Sherlock Holmes qui découvre l’auteur du crime grâce à des indices insignifiants, inaperçus des policiers officiels. En Allemagne même, parmi ses compatriotes, Leo Frobenius est un homme de génie pour ses admirateurs, et un charlatan pour les autres», E.F écrit GAUTIER.

Dans sa vision des grands courants qui ont, selon lui, brassé l’humanité et déterminé des aires culturelles, l’exceptionnel travail de Leo FROBENIUS a été salué en Allemagne «Avec cette publication sur l’Atlantide de Frobenius, la gigantesque Afrique s’ouvre à nous et non pour des vétilles ou des bagatelles. Une nouvelle littérature, un nouveau morceau d’humanité nous sont offerts, une source de force originelle et de fraîcheur immenses. (…). L’Arche de Noé s’élève et celui qui s’est fatigué de la lassitude, de l’intelligence, de la gêne et du maniérisme, confinant à l’absurde, de notre poésie, celui-là aborde un rivage neuf et riche», écrit Hermann HESSE (1877-1962), prix Nobel de Littérature.

C – Léo FROBENIUS et la cosmogonie et les cultures orales africaines

Leo FROBENIUS est le premier, pour un continent sans écriture, à ériger les contes et poésies populaires d’Afrique, au rang de littérature, de source de l’histoire et de cosmogonie. Lors de son séjour d’octobre à décembre 1908, Léo FROBENIUS a été conquis par les contes mossis et a chanté de façon lyrique, comme Homère, la culture orale africaine «Je ne me souviens d’aucune expérience qui m’ait tant saisi et ému que le recueil des traditions orales de l’empire mossi. Je n’oublierai jamais le moment où les vieux prêtres, accroupis au sol, traçaient avec leurs doigts cinq ou six lignes dans le sable en disant : Ce roi, ce Naba avait tant de fils, parmi lesquels celui-ci fonda cette province-ci et celui-là telle autre ! Ces gens pouvaient me parler de trente-cinq empereurs et de leurs centaines de fils survivants qui, en tout et pour tout, ont vécu et œuvré pendant cinq siècles au cours desquels ils ont fondé des royaumes et se sont exprimés à travers les hauts faits que nous leur connaissons. Mes interlocuteurs pouvaient le faire car leur métier les contraignait à répéter les noms des défunts dans l’ordre correct à l’occasion des sacrifices annuels aux ancêtres», dit-il. Constamment dans ses démonstrations, Léo FROBENIUS s’appuie sur ces sources orales. C’est ce que Henri BASSET a pu appeler «l’oralité d’un peuple». Il a donc valoriser les contes du Kasaï et ceux de la Kabylie. Cette grande audace au début du XXème siècle, «constitue de facto un événement important. Il met à la disposition d’un vaste public francophone une collection de littérature orale de l’Afrique septentrionale parmi les plus importantes, du point de vue quantitatif, et dans une certaine mesure qualitatif, si l’on considère que sont présentés dans cet ensemble quelques textes relevant d’un mythe d’origine n’ayant jusqu’ici pas d’équivalent dans l’aire concernée», écrivent Claude H BRETEAU et Arlette ROTH.

Dans les contes kabyles, peuple cohabitant avec les Arabes, Turcs et Juifs, des animaux sauvages proviennent d’un engendrement sans accouplement, dans lequel sont impliqués le sperme du «buffle primordial» et la chaleur du soleil. Il s’agit là d’un système religieux de type polythéiste ; cependant, «l’Arabe mélange le Berbère», dit un dicton. Peuple de clans, de la montagne du Djurjura, Y est évoqué un dieu qui n’apparaît pas comme créateur, mais comme garant de l’éthique. «On pourrait avancer l’hypothèse que ce mythe composite fonctionnerait comme un compromis, élaboré à la fois sous l’effet de la pression victorieuse de l’islam, et, en même temps, comme un moyen pour lui résister», écrivent BRETEAU et ROTH. La présence de ce mythe dans le recueil de Léo FROBENIUS, en trois volumes, de la littérature orale en constitue l’originalité majeure. Lors de son séjour en Kabylie au printemps 1914, Leo FROBENIS intitule son premier volume «Les mythes de la création et la représentation du monde». Ces contes révèlent la cosmogonie kabyle : «La découverte [de ces mythes] m’a rempli moi-même d’effroi. […]. Les Leuhdennia, mythes de l’origine du monde sont évidemment un secret très profond et mes vieux conteurs ne cessaient de me supplier de ne jamais les révéler aux Arabes. Il existe différentes règles pour la récitation des mythes. En premier lieu, récitants et auditeurs doivent placer quelques grains de blé sur la langue. La récitation ne peut avoir lieu que la nuit, et jamais au voisinage d’une femme, et, si possible, en dehors de la ferme», écrit Léo FROBENIUS.

Références bibliographiques

I – Contributions de Léo Frobenius

FROBENIUS (Leo) CHAPPAZ (Maurice), Orphée noir, préface de Jacques Chessex, Vevey, L’aire bleue, 2006, 125 pages ;

FROBENIUS (Leo), «Vestiges d’une culture anéantie», Le Monde, hebdo littéraire, 9 décembre 1933, n°287-288, pages 10-11 ;

FROBENIUS (Leo), BREUIL (Henri), L’Afrique, Paris, éditions Cahiers d’art, 1930, n°8-9, pages 393-499 ;

FROBENIUS (Leo), CHAPPAZ (Maurice),, Orphées noirs, préface de Jacques Chessex, Vevey (Suisse), éditions de l’Aire, 2006, 125 pages ;

FROBENIUS (Leo), Contes kabyles, traduction de Mokran Fetta, préface de Camille Lacoste-Dujardin, Aix-en-Provence, Edisud, 1995-1998, Vol 1, Sagesse, 325 pages, Vol 2 Le monstrueux, 350 pages, Vol 3, Le Fabuleux, 222 pages, et Vol 4, autres contes, 239 pages ;

FROBENIUS (Leo), Histoire de la civilisation africaine, traduction Hanne Back et D Ermont, Paris, Gallimard, 1936, 373 pages ;

FROBENIUS (Leo), Histoire et contes des Mossi, Wiesbaden, Franz Steiner, 1986, 93 pages ;

FROBENIUS (Leo), Le Decameron noir : analyser, sur pièce, des récits d’amour, d’humour et d’héroïsme au cœur de l’Afrique, traduction et présentation de Bruno Goffinet, Paris, Orizons, 2023, 333 pages ;

FROBENIUS (Leo), Le destin des civilisations, traduction de Norbert Guterman, préface d’Edmond Vermeil, Paris, Gallimard, 1940, 266 pages ;

FROBENIUS (Leo), Les paysans Kabrè du Nord Togo, notes commentaires de Jacques Delord et Robert Cornevin, Paris, Le Monde non-chrétien, 1962, 176 pages ;

FROBENIUS (Leo), Mythes et contes populaires des riverains du Kasaï, traduction de Claude Murat, Wiesbaden, Franz Steiner, 1983, 326 pages ;

FROBENIUS (Leo), Mythologie de l’Atlantide : le «Poséidon» de l’Afrique noire : son culte chez les Yoruba du Bénin, traduction du Dr Ferdinand Guidon, préface de D-P de Pedrals, Paris, Payot, 1949, Monaco, éditions Rocher, préface de Jean Servier, 1993, 286 pages ;

FROBENIUS (Leo), Peuples et sociétés traditionnelles du Nord-Cameroun, traduction d’Elfride Mohammadou, Stuttgart, F. Steiner Verlag Wiesbaden, 1987, 175 pages ;

FROBENIUS (Leo), Que signifie pour nous l’Afrique ?, traduction et préface de Philippe Deneuve, Toulouse, Toguna, 1999, 21 pages ;

FROBENIUS (Leo), The African Genesis : Folk Tales and Myths in Africa, traduction et introduction de Douglas Claugton Fox, New York, juin 1937, 278 pages ;

FROBENIUS (Leo), The Childhood of a Man. A Popular Account of the Lives, and Thoughts of Primitive Races, traduction et préface de A. H Keane, Philadelphie, J B Lippincott Cie, 1909, 500 pages ;

FROBENIUS (Leo), The Voices of Africa being an Acccount of the Travels of the German Inner Africa Exploration Expedition in the Years 1910-1912, traduction de Rudolph, London, Hutchinson, Vol I, 1913, 349 et Vol II, 672 pages.

II – Autres références

Anonyme, «Afrique Occidentale française, Voyage de Leo Frobenius (1907-1909», Annales de géographie, 1er janvier 1909, t18, pages 466-467 ;

Anonyme, «Préhistoire africaine», Le Temps, 25 novembre 1930, n°25296, page 2 ;

BALLARD (Jean), CABIRE (Emma), VOLHARD (Ewald), «Leo Frobenius et la littérature éthiopique», Paris, Marseille, Cahiers du Sud, 1er août 1938, n°208, pages 577-664 ;

BARRUCAND (Lucienne), «La littérature : valeur des races africaines», La Tribune de Madagascar et dépendances, 30 mars 1939, n°100, page 1 ;

BODO (Mireille, Alathé), «L’art africain et l’affirmation de l’identité noire», Revue de l’ACAREF, année non indiquée, pages 330-344 ;

BRASEY (Edouard), L’énigme de l’Atlantide, à la recherche de nos origines perdues dans un cataclysme, Paris éditions, France Loisirs, 2001, 383 pages, spéc sur Leo Frobenius, chapitre 12, pages 241-263 ;

BRETEAU (Claude, H.), ROTH (Arlette), «Contes kabyles recueillis par Leo Frobenius», Bulletin critique des annales ismologiques, 1998, n°14,

CESAIRE (Aimé), «Y a-t-il une civilisation africaine ?», Associazione Culturale Itallana, janvier 1962 ;

CESAIRE (Suzanne), «Leo Frobenius et le problème de la civilisation», Tropiques, avril 1941, n°1, page 27-40 ;

COMBE (Dominique), «Pré-texte», Aimé Césaire 1993, pages 29-41 ;

DAUMAL (René), «Compte rendu. L’histoire de la civilisation africaine», La Nouvelle Revue Française, 1er septembre 1936, n°276, page 553-555 ;

FLETCHER (J.S), «Le système du Dr Frobenius», Le Gaulois, 20 août 1915, page 3 ;

FOX (Douglas, C), «Frobenius Paideuma, A Philosophy of Culture», The New English Weekly, septembre-octobre 1936, pages 1-7 ;

GAUTIER (E. F.), «Les premiers résultats de la mission Frobenius», Revue africaine, société historique algérienne, 1921, Vol LXII, n°306, pages 47-61 ;

GEORGET (Jean-Louis), «La théorie oubliée au pragmatisme appuyé : une redécouverte contemporaine de Leo Frobenius», Allemagne d’Aujourd’hui, 2018, Vol 1, n°223, pages 79-90 ;

GEORGET (Jean-Louis), «Le rêve de Leo Frobenius ou la quête de l’Atlantide africain», Le sujet dans la Cité, Actuels, Vol 1, n°5, 2016, pages 13-26 ;

HABERLAND (Eike), «Leo Frobenius et la redécouverte de l’âme africaine. L’œuvre du grand africaniste allemand», Courrier de l’Unesco, octobre 1973, pages 14-23 ;

HABERLAND (Eike), STREIDTER (Karl, Heinz) rédacteurs du rapport final, Le rôle des traditions dans le développement de l’Afrique, préface d’Amadou Mahtar M’Bow, Dakar, Unesco, mars 1979, 417 pages ;

HABERLAND (Eike), Leo Frobenius : une anthologie, traduction de Claude Murat, préface de Léopold Sédar Senghor, Wiesbaden, Franz Steiner, 1973, 247 pages ;

HEINRICHS (Hans-Jürgen), Leo Frobenius : anthropologue, explorateur, aventurier. Le monde étrange, c’est moi, traduction de Catherine et Marie-Pierre Emery, Paris, Harmattan, 1999, 279 pages ;

IVANOFF (Hélène), GEORGET (Jean-Louis), KUBA (Richard), Cercles culturels : Leo Frobenius et son temps, Reimer, 2016, pages 390 pages ;

JAHN (Janheiz), Leo Frobenius : the Demonic Child, traduction de Reinardt W Sanders, préface d’Ulla Schild, Austin, African American Studies, 1974, 23 pages ;

LABOURET (Henri), «Leo Frobenius, historien de l’art et de la civilisation africaine», Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, 24 avril 1937, n°758, page 7 ;

LABRIOLA (Arturo), «Leo Frobenius et littérature éthiopique. Cahiers du Sud», La Dépêche algérienne, 21 septembre 1938, page 3 ;

MADAULE (Jacques), «Culture et civilisation. Leo Frobenius, histoire de la civilisation», Esprit, janvier 1937, 5ème année, n°52, page 648-650 ;

MISIPO (Dualla), «Leo Frobenius, le Tacite de l’Afrique», Présence Africaine, 1961, Vol 2, n°37, pages 151-156 ;

NGUESSAN (Houphouët), Les contes réalistes romantiques dans le Décameron noir de Leo Frobenius, thèse sous la direction d’Elisabeth Genton, Université de Metz, 1983, 684 pages ;

SARRUS (A. L.), «L’œuvre de Leo Frobenius et la thèse du géodynamisme», Les Archives de Trans en Provence, novembre 1937, pages 104-108 ;

SCHWARTZ (Michel), «Le problème de la culture dans la philosophie allemande : Frobenius et Spengler», Revue d’Allemagne et des pays de langue allemande, 15 janvier 1933, 7ème année, n°63, pages 865-887 ;

SENGHOR (Léopold, Sédar), «Les leçons de Leo Frobenius», Présence Africaine, 3ème trimestre, 1979, Vol 3, n°111, pages 141-151 ;

STRIEDTER (Karl, Heinz), «Portrait : Leo Frobenius», Le Saharien, 4ème trimestre, 2016, n°219, pages 8-22 ;

THOMAS (Maurice), «A l’occasion du centenaire de Leo Frobenius, aux sources de la Négritude», Doc, Bibliothèque numérique de l’UCAD, pages 47-50 ;

V.R «L’Afrique dans la préhistoire», L’Eveil de l’AEF, 18 mars 1933, 2ème année, n°11, pages 5-6 ;

VIDAL-DE LA BACHE (Paul), «Les civilisations d’après Frobenius», Annales de géographie, 1899, T8, n°39, pages 265-267 ;

ZWERNEMANN (Jürgen), «Léo Frobenius et la recherche scientifique sur les civilisations africaines», Notes et documents Voltaïques, avril-juin 1969, Vol 2, n°3, pages 27-42.

Paris, 25 mai 2024, par Amadou Bal BA –

laissez un commentaire