DERNIERES INFOS
S'informer devient un réel plaisir

«Le Diamant d’Édouard GLISSANT, une maison du Tout-Monde», texte de Valérie Marin La Meslée, photographies d’Anabell GUERRERO, paru chez l’éditeur Philippe REY» par Amadou Bal BA –

0

Valérie Marin La Meslée, écrivaine et critique littéraire au journal «Le Point» et au «Magazine Littéraire», spécialiste des cultures afro-caribéennes, a bien voulu me dédicacer son nouveau livre, «le Diamant d’Edouard Glissant, une maison du Tout-Monde», paru le 23 janvier 2024 : «Pour toi, cher Amadou où les mondes se rencontrent et l’horizon se dégage. Amitiés, Maison d’Amérique Latine, 26-2-2024», écrit-elle. Ce livre de Valérie Marin La Meslée «fait voyager», dans l’environnement et la littérature d’Edouard GLISSANT, à travers des descriptions et des témoignages, écrit Florence COLOMBANI du journal «Le Point». Valérie La Meslée, qui a interviewé à plusieurs reprises Edouard GLISSANT, à travers son livre, m’a réconcilié avec cet auteur réputé être hermétique, difficile à lire. Plusieurs fois, auparavant j’avais tenté de lire Edouard GLISSANT et à chaque fois j’avais interrompu ce voyage littéraire. La littérature étant un pays sans frontière, des personnages prestigieux ont séjourné dans cette maison, face au mémorial de l’esclavage, dont la véranda est l’épicentre : «La maison elle-même scintille de mer. Le tumulte, puissamment augmenté par la houle de jour, se marie au chant des hylodes, ces petites grenouilles. Le jardin a son personnage principal : l’arbre du voyageur. À l’étage inférieur, la chambre studio, où si souvent l’ami Patrick Chamoiseau venait écrire. Les pluies nous crient. Les arbres tremblent, la nature se déchaîne», écrit Edouard GLISSANT.

La présentation, dans le livre de Valérie Marin La Meslée de la dernière demeure d’Edouard GLISSANT, de 1998 à 2011, date de sa disparition, devenue «une maison d’écrivain» ou «une maison des Illustres», ou une maison d’artistes et d’écrivains selon la volonté de Mathieu et Sylvie SEMAVOINE-GLISSANT, est un point majeur de compréhension et une porte d’entrée dans la contribution littéraire dense de ce célèbre Martiniquais, réputée complexe, hermétique, difficile d’accès «un croisement de savoirs et de discours, une œuvre immense échappant à la fois à toutes les catégories de langues et de discours. Edouard Glissant se fixe comme but rien de moins que le démantèlement des catégories. Traditionnelles de la pensée et du langage, afin de laisser transparaître l’histoire culturelle et mythique des peuples antillais, histoire trop longtemps tue en raison des conséquences à très long terme dans l’espace et dans le temps de la traite. La complexité propose non pas l’abolissement des catégories de pensée, si Platon et Descartes peuvent à eux seuls constituer les catégories de pensée de l’Occident, mais un mode de penser et de discourir ouvert à tous, sans exclusions dues à un système de pensée binaire», écrit Deborah HESSE. En effet, cet écrivain, un errant, un nomade du Tout-monde. «Edouard était un SDF. Il n’avait pas de maison, mais une géographie», écrit Patrick CHAMOISEAU. Les lieux «nous conduisent au-delà de nous-mêmes et nous font connaître ce qui est en nous», écrivait Edouard GLISSANT, dans son livre, la «Cohée du Lamentin». Pour Valérie Marin La Meslée, «Glissant, Diamant. Il s’agissait d’éclairer ce qui unit des deux noms. Si beaux ensemble, déjà, qui restaient à relier, relater, relayer. Voici le projet du livre», écrit-elle. Poète-philosophe, les principaux thèmes de la contribution littéraire d’Edouard GLISSANT sont notamment la Créolisation, l’Antillanité, l’Identité –Relation ou encore le Tout-Monde. «Entrer dans la poétique d’Édouard Glissant en interrogeant ce port d’attache, c’est le voyage auquel nous convient Valérie Marin La Meslée, lectrice et disciple de Glissant, et Anabell Guerrero, photographe, artiste et amie du poète. Ce livre, nourri de rencontres, entend restituer des présences, visibles et invisibles, mettre au jour les différentes facettes du Diamant, s’imprégner de son histoire comme de sa nature, faire entendre les Diamantinois, famille, amis et témoins, si souvent rassemblés autour de l’écrivain sur la terrasse de sa maison-bateau, foyer de création et d’imaginaires mêlés. Sont ici réunis mots et photographies, se croisent visions, émotions, songeries, confidences, souvenirs, anecdotes, en laissant toute sa place à la langue poétique d’Édouard Glissant», écrit l’éditeur Philippe REY.

Né le 21 septembre 1928, Mathieu Édouard GLISSANT, romancier, poète et philosophe, est né GODARD le 21 septembre 1928, à Bezaudin, un quartier de la commune de Sainte-Marie (Martinique). Son père est Edouard Alphonse GLISSANT, un gérant d’habitations dans une plantation de canne à sucre et sa mère, Marie Euphémie GODARD (1895-1990), une lavandière. Il a trois sœurs et un frère. Son père ne le reconnaîtra que vers 1939. Un mois après sa naissance, sa mère ira s’installer au Lamentin, un pays de la mangrove et un système accentué du matriarcat. En 1938, il entre au lycée Schœlcher de Fort-de-France et fonde le groupe «Franc-jeu» qui débat de politique, de culture et de littérature et commence à écrire des poèmes. Titulaire d’une bourse d’études, il se rend à Paris de 1946 à 1964, et s’installe à Paris afin de suivre des études de philosophie à la Sorbonne et d’ethnographie au musée de l’Homme. L’arrivée en France d’Edouard GLISSANT est un choc, et dès le départ, ses obsessions littéraires sont contenues dans ce livre écrit en 1956, «le soleil de la conscience». Le philosophe-poète, visionnaire et audacieux de l’errance contemple la métropole, le visage français fait de grandeur et démesure, à la fois, à travers «le regard du fils et la vision de l’Etranger». Il se sent «fils dans la lignée des grands systèmes de pensée, de tout ce qui a été bâti par l’Occident et étranger à la mesure de la démesure du paysage martiniquais ; il est le Chaos de la créolisation, de brassage forcé des cultures», dit Mathieu GLISSANT à France Culture. Edouard GLISSANT est sujet, en ce sens qu’il est pétri de culture française, mais aussi étranger, un débordement, un fils du Monde, de l’Histoire, en raison du Chaos introduit aux Antilles par l’esclavage et la colonisation, des peuples, d’origines diverses, se sont mélangées, créolisées. Philosophe du devenir, comme Héraclite, Edouard GLISSANT sent que le multiculturalisme, le mélange, même redouté est l’avenir de l’homme. «C’est Christophe Collomb qui est parti et c’est moi qui suis revenu», aime-t-il souvent à répéter. Vivant comme il réfléchit et réfléchissant comme il vit, son existence est inséparable d’une conscience de soi, d’une certaine conception du monde, de se définir et de s’ouvrir au monde.

A Paris, Edouard GLISSANT rencontre Frantz FANON (1925-1961) et participe à des débats et congrès avec la Fédération des Etudiants Africains Noirs, collabore à la revue Lettres Nouvelles de Maurice NADEAU (1911-2013), enseignant, écrivain littéraire et directeur de revues. Edouard GLISSANT découvre les partisans de la Négritude. «Ce qui aujourd’hui me paraît le plus évident à retenir, dans ce premier Congrès des écrivains et artistes noirs, en marge du vaste mouvement d’émergence des pays africains et de leurs diasporas, c’est ceci assurément, que les participants à un tel événement pour la première fois en venaient à mettre ensemble leur vision et leur conception du monde», dit-il à propos du Colloque organisé en 1956, par Alioune SENGHOR (1910-1980) à la Sorbonne. Cependant, Edouard GLISSANT, partisan de la créolisation, exprimera des réserves sur la négritude radicale d’Aimé CESAIRE. Pour lui, la négritude est justement fondée sur une logique identitaire, et en tant qu’exclusion, ce système n’a pas de place chez l’écrivain du Tout-monde: «Ce que je reprochais à la négritude, c’était de définir l’être: l’être nègre», écrit-il. Par ailleurs, contrairement à Aimé CESAIRE, Edouard GLISSANT est un adversaire de la départementalisation, un processus indéniable de modernisation et d’élévation du niveau de vie, mais «la départementalisation s’est pervertie en un syndrome d’assistanat généralisé de dépendance accrue et d’une anesthésie. Par la départementalisation, la France nous a fait accéder à son monde. Il nous faut accéder, par nous-mêmes, aux horizons du monde», écrit Edouard GLISSANT dans «Manifestes». En fait, Edouard GLISSANT plus de Saint-John PERSE (1887-1975), un blanc, que du noir, Aimé CESAIRE «Au départ, j’ai essayé de grever dans une langue un peu épique, un peu large. J’étais donc plus proche du Béké que de mon compatriote nègre, bien que j’ai beaucoup d’admiration pour Césaire. Je déclamais «le cahier d’un retour au pays natal» sous les fenêtres des bourgeois lamentin, quand j’avais 15 ans. J’aimais beaucoup l’ampleur épique de la parole de Perse, qui me paraissait aussi surprendre des saveurs et des vérités du pays antillais telle que peu d’Antillais pouvaient le faire à ce niveau», dit-il, en 1998, à Catherine LE PELLETIER, dans «Encre Noire, la langue en liberté». En fait l’œuvre de Saint-John PERSE serait donc une créolisation dissimulée : «La créolisation mène à d’autres dimensions, à d’autres espaces (l’espace du monde), et ne se suffit pas à elle-même» Édouard GLISSANT, dans la préface de l’ouvrage de Mary GALLAGHER sur Saint-John PERSE.

Par ailleurs, curieusement, Edouard GLISSANT avait une profonde admiration pour William FAULKNER (1897-1962) et a même écrit un ouvrage sur sa pensée «William Faulkner, Mississippi». Auteur ténébreux et scandaleux, vante la gloire du Sud suprémaciste William FAULKNER, prix Nobel de littéraire : «Bon Dieu, dites ce que vous voudrez, mais il y a une sorte de corruption dans le simple spectacle, même fortuit, du mal : on ne marchande pas, on ne trafique pas avec la pourriture», écrit FAULKNER dans «Sanctuaire». Cependant, William FAULKNER a une bonne maîtrise du dialecte des afro-américains qu’il a intégré dans ses écrits. Edouard GLISSANT a bien décrit, à travers la contribution littéraire de William FAULKNER, la profonde souffrance du peuple noir, dans un Sud ségrégationniste «Ils endurèrent», écrit-il. Le Sud ségrégationniste est resté marqué par l’obsession de la goutte de sang noir, et donc l’interdiction absolue du croisement des races ; l’infime et invisible goutte de sang noir pourrait tout contaminer et conduire à la malédiction (Castration, folie, meurtre du héros du roman). Ainsi, dans le Mississippi, toute alliance entre un individu blanc et une personne, ayant au moins un huitième de sang noir, est considérée comme nulle. «Dans le vécu, Faulkner prendra inlassablement le parti de ce Sud, avec ses préjugés, ses limites, ses non-dits. Dans l’œuvre, au contraire, il questionnera», écrit Edouard GLISSANT dans «Faulkner, Mississippi». Edouard GLISSANT retrouve également dans l’œuvre de William FAULKNER, la passion des mémoires d’une caste de Blancs, redoutant d’être submergé par les Noirs, donc un oubli de l’Histoire : «Son univers est plein de cette réclamation toujours avortée : l’exigence d’une genèse, et son tragique destin», écrit-il dans «Faulkner, Mississippi». Suivant, Edouard GLISSANT, vivre sans conscience du passé est impossible à un peuple. La généalogie est une géographie et une linguistique. D’un côté, l’origine africaine ; de l’autre, la langue créole. Ce sont deux empreintes du peuple. A la racine unique, Edouard GLISSANT préfère le rhizome, un mot cher à Gilles DELEUZE (1925-1995) «La dilution est une perte ; mélanger sans renoncer à soi-même, un mélange qui prolifère dans tuer les différences ; être en relation sans s’éteindre, ni se diluer, un ensemble de cultures. L’objectif ce n’est pas d’être plus noir que noir, mais c’est du métissage», dit-il, à France Culture.

Edouard GLISSANT obtient le Prix Renaudot en 1958, pour son roman, «La Lézarde». Edouard GLISSANT a été marié, en premières noces, Yvonne SUVELOR (1927-2011), avec laquelle il a eu, en 1953, un fils, Pascal. Edouard GLISSANT a été marié, en secondes noces, en 1965, à Maryse HOSPICE dont il aura trois enfants : Jérôme, Olivier et Barbara. En novembre 1967, Edouard GLISSANT fonde un établissement d’enseignement et de recherche, l’Institut martiniquais d’études, dont les objectifs sont notamment d’adapter l’enseignement aux valeurs culturelles des Antilles, d’accompagner les jeunes en difficulté ou en échec scolaire. De 1980 à 1988, recruté au secrétariat de l’UNESCO par Amadou Mahtar M’BOW (Voir mon article sur cet illustre sénégalais, Médiapart, 19 mars 2021), Edouard GLISSANT sera en charge du Courrier international. C’est pendant cette période qu’il rencontre Sylvie SEMAVOINE, autrice, psychanalyste clinicienne et artiste plasticienne, Directrice de l’Institut du «Tout-Monde» depuis 2006, qui a trente ans de moins que lui. Ils se marient le 27 septembre 1998. Le couple a un fils, Mathieu, un réalisateur «si on parle de l’héritage glissantien, la question du cinéma pourrait être un objet d’étude», dit-il. Edouard GLISSANT sera à partir de 1989, titulaire de chaire de Littérature française à la Louisiana State University, à Bâton Rouge aux États-Unis. Il enseigne aussi par la suite à l’Université de New York.

Edouard GLISSANT est inscrit en 1992 sur la liste des nobélisables, mais c’est finalement Dereck WALCOTT (1930-2017) qui remportera ce prix Nobel. En dépit de son immense notoriété, Edouard GLISSANT ne pénètre pas, «malgré cette reconnaissance, les hauts lieux de la pensée française, tels le Collège de France, l’EHESS, le CNRS ou les universités, mais s’institutionnalise en quelque sorte à la marge», écrit, Corinne BLANCHAUD. Et pourtant, Edouard GLISSANT est l’un des écrivains et penseurs les plus importants du XXe siècle. Auteur d’une quarantaine d’essais, de romans, de recueils poétiques et de pièces théâtrales, Edouard GLISSANT a réhabilité la mémoire des vaincus de l’esclavage, de la Traite et du colonialisme. Agitateur armé d’un courage, «la capacité d’indignation d’Edouard Glissant tenait à la faculté de sa poétique d’être, dans le même balan, une actualité et une vigilance», écrit Patrick CHAMOISEAU, son ami et double, en avant-propos de «Manifestes». Edwy PLENEL, patron de Médiapart, renchérit dans la postface, «Ces manifestes ne se contentent pas de témoigner pour le passé, ils en annoncent le futur ; ce siècle à venir, par-delà nos provisoires défaites et nos déceptions momentanées». Il avait lancé un appel, avec Wole SOYINKA et Patrick CHAMOISEAU, à la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité «Je crois qu’un chemin a été parcouru. Quand nous avons lancé cet appel, il y a bien sept ou huit ans, à la Sorbonne, personne ne parlait de l’histoire de l’esclavage. Cet appel a provoqué beaucoup de résistances de part et d’autre. Mais aujourd’hui la question est différente, elle se pose dans un climat d’ébullition de la pensée, des sentiments et de l’imaginaire, tant dans le peuple français que dans les peuples qui ont relevé de la colonisation française», écrit-il. En effet, Edouard GLISSANT avait une grande proximité avec la population martiniquaise. Il se souciait d’un système éducatif conforme aux valeurs culturelles de la population créole. Il accordait une attention particulière à la jeunesse «Les Antilles, d’expression française, dernières miettes de l’empire colonial français, se caractérisent, comme tous les pays sous-développés, par une population très jeune, et une très forte poussée démographique. Ni la France «superbe et généreuse» ni les Antillais, des extrémistes aux «bons Français», ne sont en aucune façon capables de remédier à cette situation. De tout temps, face à l’impossibilité de trouver aux Antilles les moyens de survivre, les jeunes se voyaient contraints de s’expatrier et de s’engager comme mercenaires dans toutes les guerres coloniales, menées par la France. C’est ainsi que de nombreux jeunes antillais, fils d’un peuple colonisé, participèrent à la criminelle expédition d’Indochine, à l’hypocrite pacification de l’Algérie et servirent longtemps comme garde-chiourmes en Afrique Noire», écrit-il.

La créolisation du monde lui a inspiré une philosophie de la Relation qui s’adresse à tous. «J’appelle créolisation un phénomène de mélange, non seulement des individus, mais de cultures dont les conséquences sont imprévisibles, imprédictibles. La créolisation n’est pas un trou «bouillon-sac» dans lequel tout se mélange ; la créolisation garantit et conserve les éléments distincts qui la composent, mais n’établit pas de hiérarchie entre ces éléments», écrit-il, en 2009, en collaboration avec Patrick CHAMOISEAU. Partant de la transformation de soi, dans la rencontre des autres, il a pensé une nouvelle identité, non plus fondée sur les racines, mais nomade et généreuse. «Le Tout-monde n’est pas le monde tel qu’il est, il est le monde tel que nous désirons qu’il soit et tel qu’il n’est pas encore. Pour le poète-philosophe, il s’agit d’un monde qu’on partage, où les différences sont acceptées, où on n’enferme pas la diversité dans son isolement ou son exclusion», écrit Edouard GLISSANT.

Affaibli et incapable de se déplacer, Édouard GLISSANT, à qui l’on commande un récit sur l’île de Pâques, demande à sa femme, Sylvie SEMA-GLISSANT, de s’y rendre. En effet, Sylvie GLISSANT collecte sur place toutes les informations qui lui permettront d’écrire un livre sur ses impressions personnelles. L’écriture d’Edouard GLISSANT sur l’Ile de Pâques est poétique et nous invite à la rencontre de la terre mystérieuse des Moaï. «Ce texte indique tout le mystère d’un peuple dans le mystère d’une île, l’aura du magnétisme et le mystère des océans». Patrick CHAMOISEAU, à propos «La terre magnétique : les errances de Rapa Nui, L’Ile de Pâques». Il a chanté l’éloge de la créolité «Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, nous nous proclamons Créoles. Cela sera pour nous une attitude intérieure, mieux : une vigilance, ou mieux encore, une sorte d’enveloppe mentale au mitan de laquelle se bâtira notre monde en pleine conscience du monde. Ces paroles que nous vous transmettons ne relèvent pas de la théorie ni de principes savants. Elles branchent au témoignage. Puisse ce positionnement leur servir comme il nous sert. Puisse-t-il participer à l’émergence, ici et là, de verticalités qui se soutiendraient de l’identité créole tout en élucidant cette dernière, nous ouvrant, de ce fait, les tracées du monde et de la liberté», écrit-il dans un ouvrage produit avec Patrick CHAMOISEAU et Raphaël CONFIANT.

La relation à autrui, et donc la créolisation du monde, est l’un des concepts majeurs de la pensée d’Edouard GLISSANT. «Il n’y aura plus de culture sans toutes les cultures, plus de civilisation qui puisse être métropole des autres, plus de poète pour ignorer le mouvement de l’Histoire», écrit-il, en 1956, dans «Soleil de la conscience». Aux Antilles, dans ce système des plantations insulaire et son peuplement pyramidal : africains et hindous à la base, européens au sommet, Edouard GLISSANT revendique la créolisation, des langues de compromis, un syncrétisme des civilisations. Il milite, dans le «Discours antillais» pour la possibilité de bâtir une culture «composite», éloignée à la fois des renoncements faciles et des replis stérilisants. «Je pense que dans l’histoire de tous les arts et de toutes les cultures, il y a la nostalgie de ce moment primordial – et non pas primitif – où le même était en rapport en l’autre. Le même qui était l’habitant des cavernes, par exemple, son autre ce n’était pas un autrui, son autre, c’était l’animal et l’entour. Dans ce sens, quand il rencontre l’autrui et que commencent les guerres, et que commence la vie de société, il abandonne la tentative de fusion et de communion avec l’autre qui était l’animal et l’entour pour entrer dans les vicissitudes de la vie en société et peut-être de l’histoire. C’est-à-dire la relation avec un autrui, avec un autre qui serait semblable à lui-même. Il me semble que toute l’histoire de l’art de toutes les humanités est une espèce de tension vers ce point de fusion, de connivence avec l’autre de l’animal, l’autre de l’arbre, l’autre des choses», dit-il à Lise GAUVIN, dans l’Imaginaire des langues. «Nous ne voyons plus le monde en manière grossière et projective : et par exemple, comme hier, cinq continents, quatre races, plusieurs grandes civilisations, des périples de découvertes et de conquêtes, des avenants réguliers à la connaissance, un devenir à peu près devinable. Nous entrons maintenant et au contraire dans un infini détail, et d’abord nous en concevons de partout la multiplicité, qui est inétendue, et qui pour nous est indémêlable, et sans prédiction. Il n’y a pas que de grandes civilisations, ou plutôt : la mesure même de cela qu’on appelle une civilisation cède à l’emmêlement de ces cultures des humanités, avoisinantes et impliquées. Leurs détails engendrent partout, de partout, la totalité. Le détail n’est pas un repère descriptif, c’est une profondeur de poésie, en même temps qu’une étendue non mesurable. Ces inextricables et ces inattendus désignent, avant même de les définir, la réalité ou le sens du Tout-monde», écrit-il dans «La philosophie de la relation».

«Ce qu’il existe de tendre et de sensible dans le soleil et dans le sable s’est accordé ici pour habiter les ombres d’une secrète lumière celui qui le sait qui le tait qui en est enchanté n’en habite que l’absence. Sous le soleil voilé parfois le sable accuse le gris clair des patiences, mais aux points de lumière les éclats de lambis de vieux quartz ou de sel semblent s’accorder aux souvenirs dispersés des empreintes» écrit, le 29 novembre 2011, Patrick CHAMOISEAU, en hommage à son grand ami d’Edouard GLISSANT, mort à Paris, le 3 février 2011 à Paris, et enterré le 9 février 2011 au cimetière, Le Diamant, en Martinique.

Références bibliographiques très sommaires

I – Le livre de Valérie Marin La Meslée sur la Maison Musée d’Edouard GLISSANT

Marin La Meslée (Valérie), Le Diamant d’Edouard Glissant. Une maison du Tout-Monde, photographies d’Anabell Guerrerro, Paris, Philippe Rey- Institut du Tout-Monde, 2024, 189 pages ;

Marin La Meslée (Valérie), «Ce que dit vraiment Edouard Glissant», Le Point, 1er juillet 2021 ;

Marin La Meslée (Valérie), «Edouard Glissant mis à nu», Le Point, 2 mars 2018, relayé par Médiapart, 17 mars 2018 ;

Marin La Meslée (Valérie), «Edouard Glissant, le hasard est une donnée de la connaissance», Le Point, 20 mai 2010 ;

Marin La Meslée (Valérie), «Edouard Glissant, pour tous», Le Point, 2 novembre 2010 ;

Marin La Meslée (Valérie), «La mort d’Edouard Glissant à Paris», Le Point, 3 février 2011 ;

Marin La Meslée (Valérie), «Une promenade d’Edouard Glissant à Paris», Le Point, 7 juillet 2021.

II – Contributions d’Edouard GLISSANT

GLISSANT (Edouard) ROTMANN (Roger), «L’épreuve du bateau négrier : négativité totale et positivité absolue», Africultures, 2006, Vol 2, n°67, pages 128-123 ;

GLISSANT (Edouard), «Il n’y a pas de filiation. L’enfant n’est pas le père de l’Homme», La revue lacanienne, 2010, Vol 3, n°8, pages 137-153 ;

GLISSANT (Edouard), «Image de l’être. Lieux de l’imaginaire», Che Vuoi, 2006, Vol 1, n°25, pages 213-221 ;

GLISSANT (Edouard), «J’écris en présence de toutes les langues du monde», Cahiers Sens Public, 2008 et 2021, Vol 2, n°31, pages 19-22 ;

GLISSANT (Edouard), «L’Afrique, les Afriques», Présence Africaine, 2006, Vol 2, n°174, pages 32-35 ;

GLISSANT (Edouard), «L’Étendue et la Profondeur», préface in Mary GALLAGHER, La créolité de Saint-John Perse, Paris, Gallimard, 1999, 480 pages, spéc page 12 ;

GLISSANT (Edouard), «La pierre», Les Temps Modernes, 2011, Vol 1-2, n°662-663, pages 2-3 ;

GLISSANT (Edouard), «Problèmes de la jeunesse aux Antilles», Présence Africaine, 2011, Vol 11, n°184, pages 11-26 ;

GLISSANT (Edouard), CHAMOISEAU (Patrick), «La créolisation et la persistance de l’esprit colonial», Cahiers Sens Public, 2009, Vol 2, n°10, pages 25-33 ;

GLISSANT (Edouard), CHAMOISEAU (Patrick), Manifestes, avant-propos de Patrick Chamoiseau, postface d’Edwy Plénel, Paris, La Découverte, 2021, 166 pages ;

GLISSANT (Edouard), Discours antillais, Paris, Gallimard, 1997, 848 pages ;

GLISSANT (Edouard), Faulkner, Mississippi, Paris, Gallimard, 1998, 368 pages ;

GLISSANT (Edouard), L’imaginaire des langues, entretien avec Lise Gauvin, Paris, Gallimard, 2010, 128 pages ;

GLISSANT (Edouard), La Case du commandeur, Paris, Gallimard, pages ;

GLISSANT (Edouard), La Cohée du Lamentin, Paris, Gallimard, 2005, 258 pages ;

GLISSANT (Edouard), La lézarde, Paris, Gallimard, 1997, 264 pages ;

GLISSANT (Edouard), La philosophie de la relation. Poésie en étendue, Paris, Gallimard, 2009, 176 pages ;

GLISSANT (Edouard), Le quatrième siècle, Paris, Gallimard, 1997 et 2021, 372 pages ;

GLISSANT (Edouard), Le soleil de la conscience, Paris, Gallimard, 1960, 1997, 85 pages ;

GLISSANT (Edouard), Les entretiens de Bâton Rouge, entretien avec Alexandre Leupin, Paris, Gallimard, 2008, 176 pages ;

GLISSANT (Edouard), ouvrage collectif, Pour une littérature-monde, Paris, Gallimard, 2007, 344 pages ;

GLISSANT (Edouard), Pays rêvé, pays réel et les Indes, Paris, Gallimard, 2000, 208 pages ;

GLISSANT (Edouard), SEMA (Sylvie), La terre magnétique : les errances de Rapa Nui, L’Ile de Pâques, Gallimard, 2019, 144 pages ;

GLISSANT (Edouard), Soleil de la conscience, Paris, Gallimard, 1956 et 1997, 84 pages.

III – Les Autres références

BA (Amadou, Bal), «William Faulkner et la question raciale», Médiapart, 2 juillet 2021 ;

BERNABE (Jean), CHAMOISEAU (Patrick) CONFIANT (Raphael), Éloge de la Créolité, Paris, Gallimard, 1989, 72 pages ;

BLANCHAUD (Corinne), «La pensée d’Edouard Glissant, à l’épreuve de la France», Etudes littéraires africaines, 2010, n°29, pages 44-53 ;

BROSSAT (Alain) MARAGNES (Daniel), «Entretien avec Edouard Glissant», Les Antilles dans Vimpasse, Paris, Harmattan, 1981, pages 89-101 ;

CAILLER (Bernadette), «Un itinéraire poétique : Edouard Glissant et l’anti-Anabase», Présence Francophone, 1979, n°19, pages 107-132 ;

CASE (Frederick, Ivor), «The Novels of Edouard Glissant», Black Images, 1973, Vol. 2, n°3-4, pages 3-12 ;

CHAMOISEAU (Patrick), Espaces, une écriture antillaise, Amsterdam, New York, Lorna Milne, 2006, 223 pages ;

CHASSAGNE (Raymond), «Edouard Glissant, homme de rupture et témoin caribéen», Conjunction, juillet 1980, n°148, pages 63-67 ;

CERY (Loïc), «Entretien avec Edouard Glissant», Chimères, 2016, Vol 3, n°90, pages 91-99 ;

COLOMBANI (Florence), «Pèlerinage dans les pas d’Edouard Glissant, le poète du «Tout-monde», Le Point, 10 février 2024 ;

CORZANI (Jack), «Guadeloupe et Martinique : la difficile voie de la Négritude et l’Antillanité», Présence Africaine, 1970, n°76, pages 16-42 ;

DASH (J. Michael), Edouard Glissant, Cambridge University Press, 1995, 200 pages ;

DEGRAS (Priska) MAGNIER (Bernard), «Edouard Glissant, préfacier d’une littérature future», Notre librairie, 1984, n°74, pages 14-20 ;

GLISSANT (Mathieu), réalisateur, «Edouard Glissant, la créolisation du monde», Film, France 5, 2011, 51 minutes ;

GLISSANT (Mathieu), «L’héritage d’Edouard Glissant», production de Rachel Khan et réalisation de Vincent Abouchar, France Culture, 2021, 28 minutes ;

HESSE (Déborah), «La complexité intertextuelle d’Edouard Glissant», Dalhousie University, janvier 2010, Vol 90, pages 101-107 ;

LE PELLETIER (Catherine), Encre noire, la langue en liberté. Entretien avec Edouard Glissant, préface de Jean-Marie Cavada, Kourou, Ibis Rouge, 1998, 190 pages, spéc pages 167-171 ;

NTONFO (André), L’homme et identité dans le roman des Antilles et Guyane françaises, préface de Jacques Corzani, Sherbrooke, éditions Namaan, 1982, 254 pages ;

PEPIN (Ernest), «Le personnage romanesque dans l’œuvre de Glissant», Carbet, décembre 1990, n°10, pages 89-99 ;

ROGET (Wilbert), «Littérature, conscience nationale, écriture aux Antilles : entretien avec Edouard Glissant», CLA Journal, mars 1981, Vol 30, n°3, pages 304-20 ;

UGAH (Adah), «La mer et la quête de soi : une lecture bachelardienne des romans de Glissant», Présence Africaine, 1984, n°132, pages 108-125 ;

WALD LASOWSKI (Aliocha), Edouard Glissant : déchiffrer le monde, Paris, Bayard, 2021, 300 pages.

Paris, 7ème arrondissement, Maison d’Amérique Latine, le 26 février 2024, par Amadou Bal BA – http://baamadou.over-blog.fr/

laissez un commentaire