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«La réception contrastée du Prix Goncourt de Mohamed M’Bougar SARR en France, au Sénégal et en Afrique : entre éloges, diatribes et mises à l’Index» par Amadou Bal BA –

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La réception de ce Goncourt, la plus haute distinction littéraire, au-delà de l’hexagone, a eu un retentissement considérable dans tout l’espace francophone. En cette année 2021, le Booker Prize, l’équivalent britannique du Goncourt français, a été attribué presque en même temps à un écrivain Sud-africain. Son récipiendaire, Damon GALGUT, après le Prix Nobel de littérature de Abdulrazak GURNAH, parle d’une «année littéraire africaine».

C’est dire que le Goncourt de Mohamed M’Bougar SARR, attribué dès le premier tour, le 3 novembre 2021, a eu un écho extraordinaire en France et dans le monde. Le récipiendaire n’a eu qu’un chèque de 10 euros, qu’il n’est pas bienséant d’encaisser, au lieu des 50 000 euros en Grande-Bretagne. Cependant, Mohamed M’Bougar SARR, jusqu’ici seulement que des initiés, a subitement «gravi la montagne raciale» en référence à une expression que j’emprunte à un poète américain Langston HUGHES (1901-1967). J’avais l’habitude de côtoyer Mohamed M’Bougar SARR dans les cercles littéraires parisiens, il va falloir pour le rencontrer, désormais, solliciter une audience, plusieurs mois à l’avance. L’ancien ministre de la culture de François MITTERRAND, sur sa page Facebook, M. Jacques LANG a salué cette performance : «Je me réjouis, comme tous les amoureux des lettres et de la langue française, de la remise du prix Goncourt à Mohamed M’Bougar Sarr et lui adresse mes plus chaleureuses félicitations. Ce prix récompense le roman d’un jeune Sénégalais épris de littérature, amoureux des imaginaires, à l’écriture virtuose qui renouvelle la beauté de la langue française. Lyrique, profond, de toute beauté, ce livre est celui d’un grand écrivain» écrit-il. Seule voix dissonante que j’ai entendue à la Sorbonne au 20ème anniversaire de la mort du président Léopold Sédar SENGHOR (1906-2021) est celle du professeur Romuald Blaise FONKUA : «Tout cela va retomber comme un soufflet dans 6 mois» dit-il. Il est vrai que Mohamed M’Bougar SARR, pour ses deux premiers romans, a été édité par Présence africaine dont le professeur Romuald FONKUA est le président du Comité scientifique. Maintenant Mohamed M’Bougar SARR, au moment de son accès au Graal, est chez Philippe REY et Jimsaan, cela pourrait susciter des récriminations.

Dès le soir du 3 novembre 2021, Mohamed M’Bougar SARR a été invité sur France 2 et sur France 5, à l’émission «La Grande Librairie». Son éditeur Philippe REY a ordonné un tirage de 300 000 exemplaires de «la plus secrète mémoire des hommes». Aussi ce week-end les 6 et 7 novembre 2021, Mohamed M’Bougar SARR est déjà à la foire du livre à Brive-la-Gaillarde en Corrèze. Le livre papier de Mohamed M’Bougar SARR est en rupture de stock, seule la version numérique est disponible. Il est un jeune prodige et à 31 ans « un vieux sage, avec quatre romans dont le très convoité Prix Goncourt. La jeunesse ne compte pas en termes d’années, mais en termes de livres qu’on a lus. C’est une bonne année pour l’Afrique après le Prix Nobel pour Abdulrazak GURNAH. Mohamed M’Bougar SARR était candidat à d’autres prix, comme le Femina ; il est un phénomène littéraire de cette rentrée au niveau mondial. Il va être vite traduit en langue anglaise et d’autres langues» dit à l’émission «La République des Arts» de la radio algérienne, le professeur Bénaouda LEBDAI, un spécialiste des littératures comparées, coloniales et postcoloniales.

Au Sénégal, le président Macky SALL, un lecteur de Mohamed M’Bougar SARR, dans un Twitt, a chaleureusement félicité le récipiendaire : «Je félicite chaleureusement Mohamed M’Bougar Sarr, lauréat du prestigieux Prix Goncourt 2021 pour son roman, «La plus secrète mémoire des hommes». Je suis fier de cette magnifique consécration qui illustre la tradition d’excellence des hommes et femmes de Lettres sénégalais» a déclaré sur Twitter le président Macky SALL du Sénégal. Le père de Mohamed M’Bougar SARR, le docteur Malick SARR, a dégagé le sens que représente le Goncourt pour la jeunesse sénégalaise. En effet, Mohamed M’Bougar SARR incarne la rigueur et le goût de l’effort. Déjà au Sénégal, il avait raflé le concours général et ses trois précédents livres ont été primés. Le message que porte Mohamed M’Bougar SARR est le suivant : «si on veut on peut à condition de s’en donner les moyens. Rien n’est impossible pour un jeune venant d’un continent de bâtisseurs de pyramides» dit en substance, le docteur Malick SARR, son père.

La presse malienne a été enthousiaste de la réhabilitation de Yambo OUOLOGUEM accusé à tort de plagiat. Le roman de Mohamed M’Bougar SARR, d’août 2021, «la plus secrète mémoires des hommes», recense justement sous une forme littéraire et enquête policière, les graves préjugés raciaux dont a été victime en 1968, Yambo OUOLOGUEM (1940-2017). Je rappelle aussi que René MARAN (1887-1960), fonctionnaire colonial et premier prix Goncourt, en 1921, pour son «Batouala, véritable roman nègre», dont nous fêtons le centenaire, a été poussé à la démission. A sa mort en 1960, le président Léopold Sédar SENGHOR, un ami, a dû subvenir aux besoins de sa veuve, Camille, une Française.

Au lieu d’être fiers du Prix Goncourt d’un des leurs, je suis désagréablement surpris par les violentes attaques, d’une partie de l’opinion publique sénégalaise rétrograde et ultraconservatrice. Je suis violemment révolté contre ces forces du Chaos et de la Discorde cultivant l’obscurantisme «Il faut que l’ignorance meure pour que naisse le savoir» disait Amadou Hampâté BA (1901-191). Je résume un peu ces attaques ignobles contre Mohamed M’Bougar SARR, d’une rare violence. Sans nier la qualité de son expression littéraire et la maturité de ses idées, Mohamed M’Bougar SARR, un «complexé», serait un anti africain qui aurait insulté ou dénigré les Sénégalais. Il aurait dit que les Africains ne réfléchissaient pas ; ils seraient des barbares ; la civilisation n’aurait pas pénétré les veines de ces négrillons, ils ne seraient bon qu’à piller, ripailler, trousser, s’enivrer, forniquer, idolâtrer des arbustes, tuer ; la colonisation devrait continuer. S’il a obtenu le Prix Goncourt c’est peut-être en référence à ce roman, «le vieux nègre et la médaille» de l’écrivain camerounais, Ferdinand OYONO (1929-2010), il aurait rendu des services à la France coloniale. En particulier, Mohamed M’Bougar SARR ferait l’apologie de la franc-maçonnerie (Illuminati) et de l’homosexualité ; ce qui serait un grave affront aux valeurs culturelles musulmanes du Sénégal, de nature à corrompre la jeunesse sénégalaise. Selon les fondamentalistes, Mohamed M’Bougar SARR, un symbole de l’échec de l’éducation sénégalaise, serait donc «un complexé».

Ce que je déplore dans le débat politique ou littéraire au Sénégal, ce sont ces Fatwa, ces excommunications, cette grande dose de suffisance et violence. La Vérité n’est ni blanche, ni noire, elle est souvent grise, donc complexe. Le professeur et historien, Iba Der THIAM (1937-2020, voir mon article), a été victime de ces graves procès, dignes de l’Inquisition. On a tendance, pour certains, dans les réseaux sociaux ou à la presse de «déballer», de commenter des ouvrages qu’on n’a pas lus, ou de sortir de vraies citations de leur contexte. Pire, conditionnés comme les moutons de Panurge, on commente les commentaires des commentaires, jusqu’à tomber dans le ravin du ridicule et de l’obscurantisme. L’injure, la calomnie, la rumeur ou la critique facile sont devenues une arme de destruction massive. C’est ainsi que livre du professeur Oumar SANKHARE, «le Coran et la culture grecque», paru en 2014, chez l’Harmattan, avait été également l’objet d’une Fatwa des intégristes religieux sénégalais. «Je ne récuse pas le Coran. Ce que je dis, c’est que ce qui se trouve dans le Coran, on le trouve déjà dans d’autres livres» dit le professeur Oumar SANKHARE. Pour le professeur Oumar SANKHARE, s’il paraît évident que le Coran est d’essence divine, sa formulation, en revanche, est l’œuvre d’humains marqués par l’influence de la culture grecque. Pour avoir soutenu cette thèse, le professeur Oumar SANKHARE a encouru les foudres des fondamentalistes, jusqu’à sa mort. Ils ont considéré ces idées, remettant la sacralité et l’origine divine du Coran, comme blasphématoires.

En réponse à ces diatribes et ces mises à l’Index, Mohamed M’Bougar SARR acceptant les critiques, si elles sont fondées, demande à tous de «lire et bien lire» ses ouvrages. Le roman primé de Mohamed M’Bougar SARR est avant tout une extraordinaire réhabilitation de Yambo OUOLOGUEM, un écrivain malien, auteur «du devoir de violence», accusé, à tort, de plagiat en 1968, et victime de graves préjugés racistes. Aussi, dans sa création littéraire, Mohamed M’Bougar SARR met en scène ces arguments racistes ; cela ne veut pas dire qu’il les cautionne ou méprise les Africains et les Sénégalais. Loin de là ; il faudrait «savoir lire et bien lire» comme le dit l’auteur ; c’est pour mieux fustiger le racisme. En effet, Mohamed M’Bougar SARR soulève de multiples questions et pose différentes hypothèses de recherche de la Vérité. Il y a de nombreuses voix qui s’expriment dans ses romans ; ce qu’on appelle la «polyphonie», comme l’ont fait Virginia WOOLF (1882-1940) et William FAULKNER (1897-1962, voir mon article), des champions du «Stream of Consciousness». Dans tous les continents, en Afrique, comme en Occident, le bien-vivre ensemble appelle, ardemment, la tolérance, et surtout le respect mutuel. Naturellement, qu’il faudrait respecter les convictions religieuses ou culturelles du Sénégal. En France, la laïcité est un principe essentiel des valeurs républicaines, mais ce n’est nullement pas un outil de dénigrement pernicieux et insidieux du prophète Mohamet (voir mon article). Le respect de l’autre est la base essentielle de la démocratie. Il n’y a pas de liberté d’expression absolue, de Vérité absolue ; chacun peut détenir sa part de Vérité, c’est dans l’échange et la confrontation saine des idées, que l’on retrouve la complexité de la vie «Il y a ma vérité et ta vérité, or la Vérité se trouve au milieu. Pour s’en approcher, chacun doit se dégager un peu de sa vérité pour faire un pas vers l’autre» dit Amadou Hampâté BA.

«Un écrivain n’est pas un guide touristique» dit ma chère amie Yacine Dial DIAKHITE. Mohamed M’Bougar SARR, dans sa création littéraire, a jeté loin le bouchon, pour susciter le débat et faire jaillir la Vérité. L’homosexualité existe au Sénégal, et dans bien de pays du Maghreb (Maroc, Tunisie, Algérie), mais ces pays musulmans, sont dans un grave déni de l’existence de ce phénomène de société, vieux comme le monde. De même que les Occidentaux, et notamment la France, drapés dans le manteau de modèles de démocraties universalistes, sont radicalement dans le déni des conséquences néfastes du colonialisme, de l’esclavage, des violences policières et du racisme. Par conséquent, la Vérité est nécessairement quelque chose de complexe, dans le point le point de l’autre nous éclaire et nous enrichit.

En dépit de ces diatribes et de ces polémiques stériles, une bonne partie des esprits éclairés et spécialistes de la littérature ont accueilli, avec enthousiasme, le Prix Goncourt de Mohamed M’Bougar SARR, qualifié de «sacre d’un crack» par le journal l’Enquêteur ; c’est «un fabuleux destin» dira l’Observateur. «Cette distinction est largement méritée, tant ce roman est éblouissant» écrit le professeur Felwine SARR, membre fondateur de Jimsaan. «Je célèbre aujourd’hui, M’Bougar Sarr. Que le Goncourt soit une stratégie française ou européenne de capitulation d’intellectuels Africains me laisse de marbre. Je refuse de chier sur le talent de nos écrivains et intellectuels pour des questions géopolitiques. Allez lire le livre, s’il vous plaît, vous serez surpris. Au-delà de la littérature qui est la trame de fond, c’est un livre que moi, je considère, à la base, politique» écrit M’Baxaan Degueen KANJI. «C’est la consécration d’une carrière encore jeune et riche, mais oh combien riche que Mohamed M’Bougar SARR vient d’écrire, en lettres d’or, son nom dans le Panthéon de la littérature mondiale. Le jeune M’Bougar impose au monde la puissance de son écriture» dit le Quotidien. «Puisse le Sénégal ne pas passer sous silence cette haute distinction d’un jeune écrivain sénégalais. C’est fait ! Il a écrit, et pas au charbon, une page d’Histoire» dit Amadou Lamine SALL, poète et un éminent senghorien. «Mohamed M’Bougar SARR entre au Panthéon dans la cour des grands ; ce que jusqu’à présent aucun de nos écrivains (Africains) d’expression française n’est parvenu à faire. A travers lui, c’est son pays natal, le Sénégal, et au-delà du pays de la Téranga, toute l’Afrique du Sud du Sahara qui s’enorgueillissent de compter parmi leur fils un tel talent. Et on espère que le meilleur est à venir» dit l’Observateur Paalga du Burkina Faso. «Avec M’Bougar, c’est l’Afrique noire qui est honorée en matière d’écriture. Aussi, cette reconnaissance historique est à saluer à sa juste valeur» écrit Aujourd’hui au Faso. «A travers cette consécration de Mohamed M’Bougar Sarr, c’est la littérature sénégalaise qui poursuit sa longue liste d’honneur. En effet, la semaine dernière, c’est l’écrivain, Boubacar Boris Diop (cofondateur avec Felwine Sarr des éditions Jimsaan) qui était lauréat du prestigieux prix international de littérature Neustadt 2021» écrit Sud Quotidien.

Paris, le 7 novembre 2021 par Amadou Bal BA – http://baamadou.over-blog.fr/

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