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«KEITA Fodéba (1921-1969), artiste et homme politique guinéen, entre gloire et tragédie» par Amadou Bal BA –

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Ministre de la Défense, de l’Intérieur et de la Sécurité, Ministre de l’économie rurale, enseignant, chorégraphe, dramaturge, compositeur, poète et conteur, KEITA Fodéba est le créateur, en 1949, du «Théâtre africain de Keïta Fodéba» et de 1950-1951 des «Ballets africains de Keïta Fodéba» devenus «Ballets africains de la République de Guinée». Indubitablement, KEITA Fodéba fut un artiste majeur de l’Afrique ayant marqué son temps, mais un homme très controversé, au destin tragique. En effet, il a été fusillé par le président Sékou TOURE, un régime politique que KEITA Fodéba avait pourtant servi, parfois avec un grand zèle. La mort de KEITA Fodéba n’a jamais été annoncée officiellement en 1969, mais elle est liée au complot «Kaman-Keita». Pour Sékou TOURE, il aurait une stratégie de sa liquidation lors d’un déplacement au Fouta-Djallon. Dans un livre Blanc, datant de 1971, Sékou TOURE, dans sa paranoïa, affirme que le coup d’Etat serait téléguidé par les Allemands ; il devait passer à Dalaba, mais il est allé passer cette nuit à Mamou ; si le coup d’Etat avait réussi KEITA Fodéba et KAMAN Diaby allaient former un nouveau gouvernement. A la suite du décès de Sékou TOURE, en 1985, et en raison de son système clanique, le général Lansana CONTE (1934-2008), pourtant issu du sérail, après le coup d’Etat manqué de Diarra TRAORE, a également massacré une bonne partie de sa famille, dont Ismaël TOURE (1925-1985), le demi-frère du dictateur, et des parents de sa femme Andrée TOURE, dont Seydou KEITA (1934-1985), Mamadi KEITA (1933-1985), Siaka TOURE (1935-1985), commandant du Cam Boiro et Moussa DIAKITE (1927-1985), sa femme est la demi-sœur d’Andrée.

Quels enseignements à tirer sur la tragédie de KEITA Fodéba ?

L’histoire de KEITA Fodéba, un artiste guinéen, ayant brillé à travers le monde, par ses ballets et ses écrits anticolonialistes, puis a donc été broyé par la machine infernale dont il était l’un des principaux collaborateur, nous interpelle sur le sens du combat contre la dictature. Les peuples africains, face à l’innommable, ont tendance à excuser trop facilement le dictateur et leurs complices de leurs méfaits, estimant que ceux y ont collaboré, puis déchus, n’auraient que ce qu’ils méritent. Or, cette réponse, trop courte, ne fait qu’alimenter un cercle vicieux et sans fin de la violence, d’une logique elle-même dictatoriale, celle du lynchage par une foule versatile, amnésique et toujours avide d’une vengeance destructrice. «D’une dictature à l’autre, la Guinée poursuit sa descente aux enfers amorcée au lendemain de son accession à l’indépendance en 1958. Chaque nouveau régime suscite un immense espoir, aussitôt brisé par les répressions, les emprisonnements et les assassinats» écrit, en 2022, Boubacar BARRY, dans «Guinée, espoirs et décadence». L’Afrique est riche, la Guinée est «un scandale géologique», mais ses populations sont pauvres et confrontées à un cycle permanent de violence et de prédation, aussi bien sur le plan interne qu’externe, notamment en raison de la Françafrique. Sékou TOURE, comme ses successeurs n’ont pas changé de méthode ou de politique. Pour eux, c’est le cas de l’essentiel des gouvernants africains, c’est toujours «La félonie, la fourberie, le mensonge, le chantage par la terreur blanche, sont des armes sacrées et pour conquérir le pouvoir et pour le conserver» écrit Kaba CAMARA, dans «La Guinée de Sékou Touré».

KEITA Fodéba est né le 10 mai 1921, à Siguiri dans le Nord-Ouest de la Guinée, en bordure du fleuve Niger, appelé aussi le Djoliba, un poème étant dédié à ce cours d’eau. Son vrai patronyme est DIABATE, car il porte les nom et prénom d’un ami de son père, qui ont été retranscrits dans son état civil. Brillant élève, son père, «Le vieux Mory» DIABATE, l’avait retiré de l’école à Siguiri, pour l’aider dans les travaux champêtres, jusqu’à ce que son instituteur arrive à le convaincre du contraire. Fodéba fera, par la suite, ses études secondaires à l’École primaire supérieure (EPS) de Conakry et obtiendra son baccalauréat à Dakar. En 1943, il sort instituteur de l’École Normale William Ponty, pour devenir maître d’internat, puis instituteur au Sénégal, à Tambacounda puis à Saint-Louis, où il fonde dans cette ville l’orchestre «Sud Jazz», l’ensemble musical «Fodéba-Facelli-Mouange» et la troupe «Le Progrès». En 1948, il obtient une bourse pour la France et s’inscrit à la faculté de droit de Paris. A partir de 1949, parallèlement à ses études de droit, il monte un ensemble musical, «le Théâtre africain de Keita Fodéba», puis en 1950 «Les Ballets africains».

Sa date de naissance, comme celle de son décès sont est également incertaines. Son acte de décès, établi le 20 mai 1985 à la sous-préfecture de Dixinn, préfecture de Conakry, mentionnant une date de naissance en «1926», a été barrée et remplacée par la date précise : «10 février 1921». De même, la date de son décès, initialement mentionnant «en mai 1969», a été rectifiée en «26 mai 1969», le lieu du décès, au «Camp Boiro», précisé. Sa veuve, Mme Marie KEITA née DIAKITE, d’un père malien et d’une mère béninoise, mariée en novembre 1958, est maintenant établie en Côte-d’Ivoire. Ils ont eu deux enfants : Hawa et Sidikiba : «Je ne connaissais rien de la politique et quand je me suis mariée, je ne travaillais pas. J’étais à la maison. Je n’étais au courant de rien jusqu’à son arrestation. Les choses me sont tombées dessus. Ce que je sais, c’est qu’il était tellement occupé, tellement pris qu’on n’avait presque pas de vie de famille. Le travail, le travail, le travail. Le seul moment où il y avait de la distraction et du répit, c’était après le repas» dit Marie DIAKITE à Guinéenews. Après de vaines recherches de munitions et l’arrestation de son mari et de son frère, le 21 mars 1968, Mme Marie DIAKITE a quitté la maison de fonction avec ses enfants pour s’installer pendant 8 mois, dans une villa, à Landréa, à Conakry, acquise par son mari. Mais Mme Marie DIAKITE sera expulsée de cette maison, et hébergé par son beau-frère qui venait de faire 50 jours de prison. La mère de Marie étant malade, et n’ayant aucune nouvelle de son mari, le jugement tardant, elle se rend en février 1970, à Ouidah, au Bénin, puis au Mali, et ne reviendra en Guinée, qu’après la mort de Sékou TOURE.

Le cas de KEITA Fodéba pose cette redoutable question : Peut-on séparer l’Artiste du Politique ?

Incontestablement, KEITA Fodéba était un artiste talentueux, reconnu mondialement. Mais sa carrière politique, au début prometteuse, l’a fait basculer progressivement dans l’horreur ; il a été broyé par le dictateur Sékou TOURE.

I – KEITA Fodéba, un artiste de renommée mondiale et anticolonialiste


A – KEITA Fodéba, l’authenticité et la richesse de la culture africaine

KEITA Fodéba, artiste aux dons exceptionnels, a su réunir autour de lui, les meilleurs artistes africains, dont KOUYATE Sory Kandia (1937-1977), le chanteur à la «Voix d’or» et des magiciens de la Kora, ou des ballerines, ou d’autres artistes comme Fanta DIELI. Partout dans le monde, il a été ovationné : «Le public soviétique du Bolchoï a un sens artistique très développé. Il n’acceptait pas n’importe quelle prestation. Il a fortement apprécié la prestation des membres du ballet Keita Fodéba» écrit Amady Aly DIENG dans ses mémoires d’un étudiant africain. En effet, KEITA Fodéba est le premier artiste africain de renommée mondiale. Il n’a précédé sur la scène artistique européenne que par Joséphine BAKER (1906-1975, voir mon article), danseuse et chanteuse, et Katherine DUNHAM (1909-2006), danseuse, chorégraphe et anthropologue américaine.

KEITA Fodéba trouve son inspiration dans sa proximité avec le folklore africain, son authenticité, à travers divers thèmes comme l’éducation traditionnelle, la protection de l’environnement, les légendes et épopées historiques : «Il puise, à pleines mains dans la vie quotidienne, et c’est ainsi qu’il réussit, à chaque fois, à nous émerveiller ; Il a vu des centaines de chanteurs et de danseurs. Il a su adapter ce qui lui a paru plus apte à donner l’idée exacte, authentique, de ce pays. C’est la raison pour laquelle le message africain de Keita Fodéba nous touche si vivement et exalte ce qu’il y a de plus foncièrement vrai dans l’âme de chacun» écrit Jean SILVANT, dans la «Revue africaine». Dans ses ballets africains, regroupant toutes les nationalités et les situations (ouvriers, étudiants), fondés sur le talent, «Il s’agit avant tout de montrer chez les Mandingues l’importance fondamentale du chant, de la musique et de la danse. Ainsi donc, en intégrant chanteurs, danseurs, danseuses et acrobates, la troupe désire offrir au monde entier l’expression traditionnelle des valeurs culturelles, morales et intellectuelles de la société africaine. Parce que la danse, c’est plus qu’une succession de gestes» dit KEITA Fodéba. S’inspirant de la riche culture africaine, il rejette tout toute démarche d’exotisme : «Notre but est de donner une exacte représentation des cérémonies qui président à toutes les grandes circonstances de la vie. Il ne s’agit nullement de faire revivre un folklore périmé auquel on trouverait un goût d’exotisme de bazar, encore bien moins de composer un spectacle sans racines ou signification véritable» dit-il, en septembre 1949, à «Regards». Les différentes scènes sont des reconstitutions de différentes fêtes dans les villages. «Leur rituel, dont les sources sont à chercher dans les siècles en arrière, se modifient en même temps que l’évolution de la population. Un autre élément de notre spectacle est constitué par des poèmes et des chœurs célébrant les grandes étapes de la vie» précise-t-il, à «Regards».

Les Ballets africains de KEITA Fodéba, nés de la lutte des Africains pour l’affirmation de leur identité culturelles, à la veille des indépendances, se sont positionnés comme les ambassadeurs de la culture et de l’art du continent noir. Déjà en 1949, Ce Soir titrait, en page une : «Le vrai visage de l’Afrique noire». Leur grand spectacle se situe à novembre 1952, à Paris, au Théâtre de l’Etoile, des Champs-Elysées. En précurseurs, ils sont les premiers à se produire au Théâtre du Bolchoï, en Russie, le 30 janvier 1964 à l’Alhambra de Paris, sur le podium de l’Assemblée générale des Nations Unies à New York, lors de la célébration, en 1968, de l’année internationale des droits de l’Homme. Les Ballets de KEITA Fodéba ont reçu le lundi 9 décembre 1957, une médaille d’or pour le meilleur spectacle de l’année, un jury présidé par Albert SARRAULT (Sources, Combat, mardi 10 décembre 1957). En effet, KEITA Fodéba, artiste, a connu ses heures gloire, notamment le concert du 26 novembre 1949, pour le Comité National des Écrivains et l’hebdomadaire «Les Lettres Françaises», à la Salle Pleyel, à Paris, en mars 1954, en présence du président de la République René COTY, au théâtre des Champs Élysées lors d’une représentation organisée au profit des Combattants d’Indochine. Il se produit dans les pays de l’Est (RDA, Pologne), en Afrique, en Suisse, Finlande, Suède etc. «On ne peut qu’admirer sans réserve l’intelligence et le respect avec lesquels Keïta Fodéba, cet instituteur de la Guinée française qui a formé la troupe, élément par élément, a composé, sans en avoir l’air, ses numéros, en leur conservant leur spontanéité première, leur fraîcheur et leur naïveté, qu’il s’agisse des danses, des champs de ce conte charmant qui explique l’origine des mouches, ou de l’hallucinante scène finale des «mangeurs de feu», le tout accompagné de tam-tams, de guitare et de tout : une série d’instruments bizarres comme nous ne pouvons en voir que dans les musées» écrit, en 1952, Dinah MAGGIE, dans «Combat».

B – KEITA Fodéba, la dénonciation du système colonial

En pleine époque coloniale, alors que le pouvoir économique, notamment l’achat de biens culturels (Spectacles, livres), est détenu par le Maître, KEITA Fodéba n’a pas été, dans sa production artistique, frileux. En dépit des risques de censure, il a dénoncé la colonisation, et par la même occasion, valorisé les idées indépendantistes, un mot tabou à l’époque. En effet, au sortir de la Deuxième guerre mondiale, les peuples africains réclamant l’indépendance, ont subi de massacres sans précédent, sans images et non encore reconnus (Sétif en Algérie, Camp de Thiaroye, Madagascar) et des guerres coloniales, notamment en Algérie et en Indochine. «L’Algérie, c’est la France» disait François MITTERRAND. Le colonisateur, ramant à contresens de l’histoire, voulait, à travers la loi-cadre de Gaston DEFFERRE (1910-1986, voir mon article), conserver l’Empire, en retardant l’indépendance, par une autonomie interne.

Dans son poème, «Le Maître d’école» publié en 1952, KEITA, un enseignant sorti de l’école William Ponty, tourne en dérision le système éducatif colonial. L’instituteur y présenté, non pas en pédagogue et éducateur, mais un autoritaire et manipulateur. «Asseyez-vous !» ou «Croisez les bras!» telles sont les injonctions. Et cette question de vocabulaire : c’est quoi un «savant ?». Le savant n’est ni l’administrateur colonial, ni le prêtre l’accompagnant dans «sa mission civilisatrice», ni celui qui a fabriqué le canon pour «pacifier» les résistants africains, ni celui qui a introduit le biscuit ou un écrivain, mais l’instituteur, qui «apprend à lire, à écrire et à compter aux enfants». On perçoit là, indirectement, la condamnation du système colonial, à travers sa méthode dite du syllabaire infantilisante : «Toto tape Nama. Nama Toto» ou que «Nos ancêtres, les Gaulois, étaient grands et robustes, avec une peau blanche comme le lait, des yeux bleus et de longs cheveux blonds», écrit Henri GUILLEMIN et l’abbé LE STER, dans son «Histoire de France», cours élémentaire de 1934. Par conséquent, KEITA Fodéba appelait déjà, à la formation d’un Africain nouveau, doté d’un esprit critique, au fait de sa culture, de son histoire et des réalités locales.

Dans ses «poèmes africains» de 1950, KEITA Fodéba, bien avant Amadou Hampâté BA (1901-1900, voir mon article sur cet exceptionnel traditionnaliste), a retranscrit en français, du temps où les animaux parlaient comme les hommes, les légendes africaines dansées, mimées et chantées par les griots africaines. Dans ses ballets, ces poèmes sont inséparables des airs qui les accompagnent, la musique et la prestation des comédiens. Dans son poème, «Sini-Mory», sa marâtre avait émpoisonné son père, et voulait également lui faire subir le même sort, mais son chien roux l’a prévenu ; il fallait manger, non pas le riz, mais le fonio. Lorsque quelques années après, Sini-Mory deviendra roi, sa marâtre, méconnaissable, reviendra au village, en vieille femme déguenillée, affamée et en cheveux hirsutes. Sini-Mory l’a reçue avec une très hospitalité ; sa marâtre émue et confuse, disparaîtra à jamais. C’est un poème sur la bienveillance, l’hospitalité et l’équité de nos gouvernants.

Son poème, «Chansons de Djoliba», le nom malinké du fleuve Niger, un éloge à l’âme africaine, révèle la relation entre le Noir, la Nature et les forces mystiques. Une écrivaine du Danemark avait bien décrit, au début du XXème siècle, ce lien entre l’Afrique et l’environnement, sa survie en dépend : «Je ne parvenais pas à obtenir leur avis sur le temps, et pourtant, ils savaient déchiffrer les signes dans le ciel et le vent bien mieux que nous. Leur survie même était en jeu. Ils comprennent donc la nature, la respecte et en échange la nature les préserve de la mort» écrit Karen BLIXEN (1885-1962, voir mon article). En effet, ce fleuve, source de paix, de prospérité, de bienfait désintéressé, par sa largesse d’une borne infinie, apporte la joie de vivre, l’amour et la gratitude : «Tant que tu vivras et feras vivre nos vastes rizières, tant que tu fertilisera nos champs et feras vivre nos plaines, nos Aînés couchés sous l’arbre à palabres te bénirons» écrit KEITA Fodéba. Le Djoliba, c’est aussi l’histoire du Mandé et sa capitale, Niani : «on ne cessera jamais de te célébrer. Témoin de la naissance et de la décadence du célèbre empire malinké, tu es le seul aujourd’hui à pouvoir nous parler justement. Les Soundiata et les Samory n’ont guère de secret que tu ne saches» écrit-il. Le poème, «La moisson à Faraba», chante aussi la nature, mais aussi l’histoire du Mandé «Keita ! Enfant d’empereur, fils de Soundiata, moissonne et raidis ton bras ; les greniers depuis trois mois sont vides ; Touré ! Enfant d’empereur, fils de Samory, fais couler entre tes jambes les épis sonores. Moissonnez ! Enfants de Faraba !» entonne le doyen des griots.

D’autres poèmes sont des éloges de la fraternité entre tous les hommes de la terre «Blancs ! Aujourd’hui est votre fête ; soyez les bienvenus chez nous ! Notre maison est la vôtre ! Entrez-y, et que la paix soit avec vous. C’était dans mon enfance. Et jamais je n’oublierai cette nuit de Noël où, pour la première fois de ma vie, je participais à la plus vivante des communions de races» écrit-il, dans «Noël de mon enfance». Un autre poème célèbre aussi la fraternité, un idéal de l’Union des bienfaits désintéressés «Quel Malinké oserait aujourd’hui oublier Toubab Bailleux, le Blanc qui s’était fait Noir dans le plus petit village de Damissa ? Toubab Bailleux avait compris qu’une union sincère était nécessaire entre tous les hommes sans distinction de couleur. Il aimait, dans ses causeries, rappeler le souvenir du grand Soundiata, dont il soufflait toujours l’air. A la suite d’une mésaventure (la mort tragique de son ami), il se suicida, après avoir écrit «Je meurs en aimant la France, je meurs en aimant les Noirs» écrit KEITA Fodéba, dans son poème «Toubab Bailleux».

Certains de ces poèmes ont une dimension politique, et provoqué l’ire du colon. C’est le cas, en 1948, de «Minuit», une vigoureuse dénonciation de l’arbitraire inhérent au système colonial. Ce poème, considéré comme subversif, fut interdit à travers toute l’Afrique Occidentale française. «Minuit ! C’est tout ce qui gémit, tout ce qui pleure, car Minuit est aussi la tragédie du Manding. C’était en 1892, dans le cercle de Siguiri, au cœur du vieux Manding, Samory était repoussé vers le Sud». Le poème «Minuit» est le récit d’un jeune homme (Balaké) qui fut, injustement, fusillé au début de la colonisation en Guinée «C’est une des premières victimes de l’impérialisme en Guinée et son souvenir vivant, comme celui de l’indignation générale qui suivit, est le signe d’une première prise de conscience» dit KEITA Fodéba à «Regards». C’est une justice expéditive, sans preuves «Une nuit, un sous-officier blanc fut assassiné à proximité de la case de Balaké. Il fut jugé et condamné à mort. Il devait être fusillé 24 heures plus tard. Il fallut devancer l’heure de l’exécution, pour éviter tout soulèvement dans le pays, le 30 septembre 1892, à minuit. Sa femme, Sona, absorba le poison» écrit-il.

Le poème, «L’Aube Africaine» traite du massacre au Camp de Thiaroye, le 1er décembre 1944, des Tirailleurs sénégalais, en fait des ressortissants de l’Afrique occidentale française. «Les Blancs ont envoyé un garde-cercle pour demander un homme qui ira à la guerre dans leur pays» écrit-il. Il fallait donc choisir un jeune représentatif, doté d’un grand courage, et Naman, correspond à ce profil. Sa femme, Kadia, qu’il avait reprise à la suite du décès de son frère, redoute un second veuvage. Nama rassure son épouse à chaque étape de son parcours : Afrique du Nord, Corse, Italie et en Allemagne où il est décoré. Blessé, il est fait prisonnier. Naman est autorisé par les Anciens le «Douga», une danse sacrée du Vautour, chaque pas représentant une étape de l’histoire du Mali. Mais un mois plus tard, le caporal Moussa adresse cette terrible nouvelle à Kadia «C’était l’aube. Nous étions à Thiaroye-sur-Mer. Au cours d’une grande querelle qui nous opposait à nos chefs Blancs à Dakar, une balle a trahi Naman. Il repose en terre sénégalaise» écrit l’artiste. «Keita Fodéba, aujourd’hui ministre de l’Intérieur de la République de Guinée, lorsqu’il était directeur des Ballets africains, n’a pas rusé avec la réalité que lui offrait le peuple de Guinée. Dans une perspective révolutionnaire, il a réinterprété toutes les images rythmiques de son pays. Mais il a fait davantage. Dans son œuvre poétique, peu connue, on trouve un constant souci de préciser le moment historique de la lutte, de délimiter le champ où se déroulera l’action, les idées autour desquelles se cristallisera la volonté populaire. Voici un poème de Keita Fodéba (Aube africaine), authentique invitation à la réflexion, à la démystification, au combat» écrit Frantz FANON (1925-1961, voir mon article), dans les «Damnés de la terre».

Naman n’a pas pu danser «le Douga», mais pour les générations à venir d’autres le feront à sa place. Ainsi, le cinéaste sénégalais, SEMBENE Ousmane (1923-2007 voir mon article), comme Boubacar Boris DIOP (voir mon article), ainsi que Martin MOURRE et Armelle MABON, ont dansé «le Douga» pour les Tirailleurs sénégalais massacrés au Camp de Thiaroye. «La compréhension du poème (Aube africaine) n’est pas seulement une démarche intellectuelle, mais une démarche politique. Comprendre ce poème c’est comprendre le rôle qu’on a à jouer, identifier sa démarche, fourbir ses armes. Il n’y a pas un colonisé qui ne reçoive le message contenu dans ce poème. Naman, héros des champs de bataille d’Europe, Naman qui ne cessa d’assurer à la métropole puissance et pérennité, Naman mitraillé par les forces de police au moment où il reprend contact avec sa terre natale, c’est Sétif en 1945, Fort-de-France, Saïgon, Dakar, Lagos. Tous ces nègres et tous ces bicots qui se sont battus pour défendre la liberté de la France ou la civilisation britannique se retrouvent dans ce poème de Keita Fodéba» rajoute écrit Frantz FANON. En effet, le 1er décembre 2024, à l’occasion du 80ème anniversaire de ce massacre et son déni de justice, et si le Seigneur m’en donne l’occasion, moi aussi, je vous promets, que je danserai «le Douga».

II – KEITA Fodéba, le Politique : un choix du Diable et de la tragédie

A – KEITA Fodéba : la fulgurante ascension politique

KEITA Fodéba, le brillant artiste, finira rentrer en Guinée et se mettre au service de son pays, la Guinée. En effet, à partir de février 1956, Sékou TOURE, alors Secrétaire général du syndicat des PTT de la Guinée, multiplie les voyages, à Paris, à la rue de la Verrerie, dans le 4ème arrondissement, là où résidait KEITA Fodéba, alors au sommet de son art, pour le convaincre de revenir en Guinée. Il loge dans son appartement et assiste à ses concerts. Réticent pendant longtemps à ce projet, c’est grâce à l’intervention du père de l’artiste, le «Vieux Mory», que Sékou TOURE réussira à le persuader de revenir en Guinée et de s’engager politiquement à ses côtés. «J’étais évidemment contre la colonisation, pour les indépendances. Je croyais à la lutte pour la démocratie dans les pays d’Afrique noire. Quand Sékou Touré, le premier, a réclamé son indépendance, il a fait appel à Keita Fodéba que je connaissais très bien. Keita Fodéba a fait élire Sékou Touré. Alors il a été nommé ministre de l’Intérieur. Je l’ai revu, en France, une fois. “Tu comprends bien qu’en Afrique, ce ne sera pas comme ailleurs. Notre démocratie sera vraiment populaire. Tu me connais. Tu me fais confiance.” Je disais tout mon espoir. Au bout de peu de temps, Keita Fodéba a été obligé d’opérer des arrestations arbitraires, de monter des procès dont il savait très bien qu’on y produisait des preuves falsifiées» écrit Dominique DESANTI (1914-2011), dans «La liberté nous aime encore».

Contrairement à une légende, il n’y a aucun «Pacte de sang» entre Sékou TOURE et KEITA Fodéba, en référence au sacrifice de Condé DIABATE (grand-père de Fodéba), qui s’est sacrifié à la place du fils, du résistant Samory TOURE (1830-1900, voir mon article), lors de sa capture par le capitaine Henri GOURAUD (1867-1948), le 29 septembre 1898. On sait que Sékou TOURE était un enfant d’un père inconnu, et a pris le nom de sa famille adoptive ; il n’est donc pas le petit-fils de Samory TOURE. En revanche, Petit TOURE, qu’il a assassiné, est un descendant du griot de Samory. En revanche, Sékou TOURE a bien perçu, dès le départ, le bénéfice politique à s’attacher des services de KEITA Fodéba, un homme doué, talentueux, probablement communiste et qui va appliquer, loyalement ses instructions. En effet, KEITA Fodéba, et dès son recrutement, est, en collaboration avec Jean CELLIER, le compositeur, en 1958, de l’hymne national de la Guinée, «Liberté», une mélodie mandingue, venue saluer l’Almamy du Fouta-Djallon, Alpha Yaya DIALLO (1830-1912), en 1904, dans la province de l’Abé. KEITA Fodéba est également, le fondateur de l’orchestre féminin, «Les Amazones» de la gendarmerie, l’initiateur des Ballets Djoliba, ainsi que l’ensemble instrumental et la chorale de la radioffusion. KEITA Fodéba, dans un pays en manque de cadres et tous les Français ayant quitté le pays, KEITA, outre son génie artistique, est également un redoutable organisateur, notamment de l’armée nationale de Guinée, tous corps confondus, l’école militaire interarmes du Camp Alpha Yaya Diallo, et son usine militaire, ainsi que le génie-route de l’Armée guinéenne.

KEITA Fodéba, à son retour en Guinée, décida de se présenter aux élections générales et fut élu conseiller général, puis député sur la liste RDA en 1957. Il est nommé Ministre de l’Intérieur en référence à la loi-cadre du 23 juin 1956, de l’autonomie interne des colonies africaines, initiée par Gaston DEFFERRE (1910-1986). Le 2 octobre 1958, Sékou TOURE le désigne, Ministre de la Défense nationale et de la sécurité publique, un poste exposé, mais prestigieux. Au début de sa carrière politique, KEITA Fodéba rassurait le peuple guinéen et faisait bonne figure «Les Guinéens ont vu Keita Fodéba évoluer jusqu’à la fin de la deuxième année de l’indépendance et au début de la troisième (1961), la population voyait généralement en lui un homme d’énergie, un serviteur déterminé du peuple, partageant l’appréciation de Frantz Fanon. Son bon sens, le conduisait déjà à redouter la concentration de la totalité du pouvoir entre les mains d’un seul homme. Lui seul est resté debout devant Sékou Touré. C’est le seul qui se fait respecter. Il était l’homme fort. Il fallait être à l’époque en Guinée pour mesurer toute l’intensité de l’attente, de l’espoir populaire placé en lui. Mais le régime a sombré dans la tyrannie» écrit, en 1974, Sacko KONDE dans «Guinée, le temps des fripouilles». Frantz FANON (1925-1961 voir mon article), gravement malade et qui allait disparaître, était élogieux à l’égard de KEITA Fodéba : «Il voit plus loin. Dans les pays colonisés, le colonialisme, après avoir utilisé les autochtones sur les champs de bataille, les utilise comme anciens combattants pour briser les mouvements d’indépendance. Les associations d’anciens combattants sont aux colonies une des forces les plus antinationalistes qui soient. Le poète Keita Fodéba préparait le ministre de l’Intérieur de la République de Guinée à déjouer les complots organisés par le colonialisme français» écrit-il en 1961, dans «les Damnés de la terre».

Initialement, à l’indépendance de la Guinée, Sékou TOURE qui a dit NON en 1958 au colon, avait suscité un espoir considérable en Afrique, qu’on a du mal à se représenter de nos jours : «La création du nouvel Etat, le 2 octobre 1958, fit déborder cet enthousiasme de son cadre guinéen pour atteindre toute l’Afrique et le Monde Noir. La Guinée est fêtée et Sékou Touré est au faîte de la renommée. C’est toute la Race Noire, tout le Monde Noir qui se retrouvent réhabilités par le choix du peuple de Guinée. De partout, les cerveaux, les bras, les fortunes du sang Noir, volèrent bénévolement au secours de la Guinée indépendante pour relever le défi lancé par le colonialisme blanc quant à l’incapacité congénitale du Noir» écrit Kaba CAMARA. Certains cadres africains, venus en Guinée, sont très vite repartis, dont le poète sénégalais, auteur des «Coups de pilon», David DIOP (1927-1960, voir mon article). Progressivement et insensiblement, KEITA Fodéba va basculer du côté obscur de la force brutale et exécuter de sales besognes. A son actif, outre la création du sinistre Camp Boiro, on estime que Sékou TOURE aurait liquidé plus de 50 000 personnes, en 1964 il y a les rafles des paysans affluant à la capitale, plus de 422 personnes meurent étouffées à ce camp, des suites de l’usage du «gaz de vérité» pour leur extorquer des aveux. en 1962, KEITA Fodéba réprime violemment une manifestation des étudiants. «Le pouvoir corrompt rapidement ceux qui s’en saisissent sans y être poussés, avant tout, par le souci du bien public» disait Maurice DRUON (1918-2009) académicien français. «Après avoir utilisé certains Guinéens pour en éliminer d’autres, Sékou s’arrangeait pour se débarrasser ensuite des anciens bourreaux. Finalement, il apparaît fondé de constater que l’ADN des dictatures a une sournoise particularité. Il a besoin de faux amis qu’il utilise pour se reproduire, grandir, se renforcer pour mieux combattre ses vrais ennemis. S’il arrive que le degré de parenté soit pris en compte, on constate que ce motif n’est pas déterminant pour autant. En effet, de nombreux brillants intellectuels malinkés, soussous, forestiers, peuls, se retrouvèrent en prison, d’autres tués, tels Keita Fodéba» écrit Boubacar BARRY.

Jusqu’en 1976, on est sidéré par l’aveuglement, le cynisme et la grande complaisance de certains grands intellectuels staliniens, au sujet du régime de Sékou TOURE, celui qui déjà liquidé une bonne partie de ses opposants ou amis dont KEITA Fodéba : «La Guinée, qui malgré vents et marées, intempéries et adversités, se dresse dans son élan révolutionnaire, comme un phare de liberté lumineuse» écrit dans la préface d’un ouvrage collectif, la «pensée politique du président Ahmed Sékou Touré», un africaniste hongrois ayant longtemps séjourné en Guinée, Imre MARTON. Le dictateur est qualifié de «l’homme africain décisif» par Aimé CESAIRE, dans cet ouvrage : «Dans les beaux temps, pas si anciens de l’Empire, l’Afrique noire apparaissait comme un ensemble de tout repos. Et pourtant, le fait est là, le spectacle que nous offre aujourd’hui l’Afrique, est celui d’un continent en marche, engagé dans une lutte historique pour la liquidation définitive du colonialisme. C’est un fait que l’Afrique a eu le bonheur de trouver au moment où elle naissait à l’histoire modernes des cadres politiques valables. Sékou Touré a été dans cette période, l’homme africain décisif. Ce qui le caractérise : la continuité du dessein, la roideur de la volonté, non exclusive de souplesse tactique, dans l’instant le coup d’œil juste, pour le reste la vue perspective de l’Histoire» écrit Aimé CESAIRE (1913-2008, voir mon article sur le poète). En effet, Sékou TOURE a bien réussi à éblouir même de grandes sommités intellectuelles : «La parole et le pouvoir entretiennent des relations qui défient les âges pour se perdre dans la nuit des temps. Sékou Touré fut l’un des hommes politiques qui semblent avoir le mieux pris conscience de cette relation. En faisant de la parole l’essence même de son pouvoir. Ses mots chargés de symboles redondants ont permis à cet homme de mobiliser derrière lui tout un peuple. Auréolé de toutes ses victoires, le père de l’indépendance guinéenne concentre la totalité des pouvoirs, et cesse d’être un homme ordinaire pour devenir un personnage sacré, le Responsable suprême de la Révolution» écrit Alpha Ousmane BARRY.

B – KEITA Fodéba la chute vertigineuse

Le régime de Sékou TOURE étant clanique, son frère, Ismaël TOURE, lui a fait comprendre que la popularité grandissante de KEITA Fodéba, en raison de son génie créatif, et au sein de l’armée, notamment à une période où Modibo KEITA (1915-1977), a été renversé par l’Armée en 1968, devenait gênante et une menaçait pour le pouvoir présidentiel. Sékou TOURE, qui avait réduit le pouvoir militaire à sa propre expression, commence à s’inquiéter : «Il n’y aura jamais de coup d’Etat militaire en Guinée, je le jure !» dit-il pour se rassurer . Par ailleurs, dans cette angoisse du pouvoir, KEITA Fodéba applique et devance même parfois les intentions sinistres du président Sékou TOURE ; cette grande sollicitude a été jugée suspecte. Par conséquent, KEITA Fodéba est devenu, potentiellement, «un rival» du président Sékou TOURE. En effet, hostiles à l’étatisation du commerce, renforcée par la révolution culturelle, les commerçants trouvent un porte-parole en la personne de Mamadou TOURE, dit «Petit Touré» un partisan du retour à la liberté du commerce et un descendant de Kémé Bourama. Le 9 octobre 1965, «Petit Touré» sollicite la création d’un parti d’opposition, le Parti de l’Unité Nationale de Guinée (P.U.N.G.), en se fondant sur les articles 40 à 42 de la Constitution guinéenne de 1958. Sékou TOURE demande alors à KEITA Fodéba d’arrêté «Petit Touré», mais son Ministre de la défense nationale et de la sécurité refuse, en arguant que «Petit Touré» a agi dans le cadre de la Loi. En fait, la loi, c’est Sékou TOURE : «L’Etat, c’est moi» disait Louis XIV. Aussitôt après, KEITA Fodéba est rétrogradé au Ministère de l’économie rurale. «Petit Touré» est arrêté dans la nuit du 12 au 13 octobre 1965, en même temps que 31 autres personnes ; aussitôt après Félix HOUPHOUET-BOIGNY (1905-1993), président de la Côte-d’Ivoire, est accusé d’être le commanditaire de «ce complot». Au Mali voisin, à la suite de la révolte des commerçants, Modibo avait fait assassiner Fily Dabo SISSOKO. En Guinée, les commerçants sont humiliés dans les rues de la capitale, vêtus en guenilles ou tout nus et objets des quolibets d’une foule en mal de spectacle.

En réalité, plusieurs signaux forts ou faibles, auraient dû avertir KEITA Fodéba, que sa déchéance était proche. Dès le départ, KEITA Fodéba aurait dû se méfier. Les circonstances de l’entrée en politique de Sékou TOURE sont elles-mêmes inquiétantes. En effet, le 2 août 1953, Sékou TOURE est «élu» conseiller territorial de Beyla (Nzérékoré, au sud de la Guinée) avec l’appui, dit-on, sans le prouver, de son amant, de Bernard CORNUT-GENTIL (1909-1992), gouverneur de l’AOF, un inverti, et de Félix-HOUPHOUET-BOIGNY, fondateur d’un RDA, et ayant choisi Sékou TOURE, comme dauphin. En fait, Sékou TOURE avait été largement battu par son rival, Douty CAMARA, bien implanté dans le secteur. Sékou TOURE, dans son rapport distancié à la Vérité, a toujours trahi ses bienfaiteurs et accusera Félix HOUPHOUET-BOIGNY de divers complots «Je ne le savais pas. Sékou, tu es un frère mais un mauvais frère» dira en 1976, le chef de l’Etat ivoirien. Finalement, Sékou TOURE a fait une belle prise en recrutant KEITA Fodéba, l’artiste africain, le plus populaire de son temps, et source de devises pour son pays, comme d’autres élites, pour les mettre au service de son ambition personnelle.

Par la suite, Achkar MAROF (1930-1971) représentant de la Guinée aux Nations Unies, avait négocié, avec KEITA Fodéba, que sa vie sera sauve, à l’occasion de son rappel au pays. Mais Sékou TOURE n’a pas tenu parole, l’a fait arrêter à sa descente d’avion, le 22 octobre 1968, et il sera fusillé le 26 janvier 1971. Par ailleurs, les militants historiques du PDG n’apprécient pas tous KEITA Fodéba, estimant qu’il a été «parachuté». Ainsi, lors du 7ème Congrès du PDG, en août 1963, les sections du Parti votèrent unanimement contre la nomination de KEITA Fodéba au sein du Bureau politique national, choix pourtant fortement soutenu par Sékou TOURE lui-même. Les barons du PDG estiment que KEITA Fodéba n’aurait pas «gravi tous les échelons», par un militantisme de longue date à la base. Auparavant, et dès le 27 décembre 1960, arguant du complot des intellectuels, Sékou TOURE commence à liquider certains opposants (Ibrahima DIALLO, Lois sociales, Yaya DIALLO, ingénieur des PTT, Fodé TOURE, pharmacien, El Hadji Lamine KABA, un religieux, etc.). En effet, ces tensions font suite à la décision de la Guinée du 1er mars 1960, de battre sa propre monnaie. Jacques FOCCART (1913-1997, voir mon article sur De Gaulle et l’Afrique), initiateur de la Françafrique aurait fomenté une révolte, à partir du Fouta-Djallon. C’est dans ces circonstances qu’en 1961, que KEITA Fodéba entraîné dans cette spirale du complot va faire construire en 1961, le sinistre Camp Boiro, un établissement à détruire et casser les opposants, sans fenêtres, au plafond très bas, sans toilettes (le fameux pot) et où on va entasser des détenus risquant de mourir de chaleur et d’inanition. Aux objections lors de la visite de chantier, KEITA Fodéba, devenu artisan et complice de ce «rideau de fer», répond par une phrase laconique et lourde de conséquences : «ça suffit !». En décembre 1961, les enseignants réclamaient leur collège de français, encore «un complot». Sékou TOURE veut que l’éducation se fasse dans les langues nationales (Peul, Soussou) et selon la région. Les enseignants et les étudiants se révoltèrent, et il y aura des morts, des blessés de lourdes peines de prison. C’est la fuite massive de cerveaux et des intellectuels africains venus aider la Guinée. C’est dans ce cadre que KEITA Fodé, occupant le poste stratégique de Ministre de la Défense et de la sécurité met en place une vraie police de surveillance, de fausses preuves, des aveux extorqués et de répression.

Par conséquent, à la suite du coup d’Etat contre Kwame N’KRUMAH en 1966, au Ghana, Sékou TOURE vit dans une atmosphère permanente de conspiration et de liquidation massive des opposants. «La peur de perdre le pouvoir corrompt ceux qui l’exercent et la peur des matraques corrompt ceux qui y sont soumis» dit la birmane, Aung Sans un KYI. On sait que Sékou TOURE, venu au pouvoir en 1958, avec une phraséologie révolutionnaire, «Nous préférons la liberté dans la pauvreté, à la richesse dans l’esclavage», victime de quatre coups d’Etat manqués et de divers sabotages, notamment autour du Franc guinéen, ne voyant partout des complots imaginaires, a éliminé ses amis dont DIALLO Telli (1925-1977), et en particulier KEITA Fodéba, celui qui avait fait construire le sinistre camp BOIRO, en 1961, par les Tchèques.

La mort de KEITA Fodéba est à l’image de la cruauté qu’il avait infligée aux victimes du régime de Sékou TOURE : «Fodéba qui n’avait jamais tenu une houe dans sa main, tint une pioche et une pelle pour creuser sa tombe : à sa droite, Barry Diawadou creusait la Sienne. Devant eux et derrière eux, les baïonnettes des pistolets mitrailleurs soviétiques brillaient dans la nuit comme le ventre des poissons qui se retournent dans l’eau de la rivière. Fodéba tendit sa main, Diawadou la refusa et c’est à ce moment que les rafales partirent. Chaque tireur, comme pour s’amuser, vida son chargeur au juger. Presque tous les corps furent projetés par derrière, en dehors du trou. Un membre du bureau politique national, comme toujours, passa au contrôle, suivi par l’officier qui commandant l’expédition. Les corps déchiquetés de ses frères, amis ou camarades étaient là sous ses yeux comme s’ils n’avaient jamais existé. Par routine, il devait donner le coup de grâce mais, par oubli ou manquant de cœur, il ne le fit pas» écrit Kaba CAMARA.

Finalement, depuis 1958, c’est un cycle infernal de violence et de dictature que connaît la Guinée-Conakry, à travers des régimes militaires, l’alternance avec Alpha CONDE, un homme de la Françafrique lui-même, maintenant chassé par une dictature militaire, depuis le 5 septembre 2021. J’ai été consterné de voir lors de ce coup d’Etat militaire, des populations lasses d’Alpha CONDE, défiler avec des pancartes de soutien à cette junte. Depuis 1960, on connaît la stratégie des militaires, profitant d’une impasse politique et d’une situation de chaos, prennent le pouvoir, forment un «Comité de salut national de sal», adoptent un discours apaisant et promettent, après une transition de rétablir l’ordre constitutionnel, avec des élections libres et un pouvoir remis aux civils. A chaque fois que les militaires ont consolidé leur pouvoir, la «soupe étant bonne», ils ne lâchent plus le morceau ; une nouvelle dictature s’installe alors avec ses crimes. Tous les gouvernements successifs guinéens depuis l’indépendance, sont dans la manipulation et la division «Aguerri dans l’art de manipuler les opinions, de retourner les citoyens en son unique faveur, Sékou Touré divisa pour régner le plus longtemps possible. Les maux de la société guinéenne viennent en grande partie de cet héritage cynique» écrit Boubacar BARRY.

Entre KEITA Fodéba l’artiste et KEITA Fodéba, l’homme politique, une crise de conscience, une grave césure est ouverte : «J’ai toujours œuvré pour l’injustice. J’ai toujours servi cette cause injuste. Pour servir cette cause injuste, j’avais inventé des complots afin de pouvoir faire liquider tous ceux qui étaient susceptibles d’exprimer la volonté du peuple de la Guinée martyre» aurait dit KEITA Fodéba. Ces aveux sont-ils crédibles ? KEITA Fodéba avait été jugé par un «Tribunal révolutionnaire», sans avocat, ministère supprimé depuis 1961, sans presse libre et indépendante. Il est bien certain que cette figure singulière qu’était KEITA Fodéba, l’artiste, ne peut pas être étouffée. A chaque fois que l’hymne national retentira, on entendra, de façon claire et intelligible, le message de cet artiste, pour une Afrique libre et indépendante, fière de ce qu’elle est.

Références

1 – Contribution de KEITA Fodéba

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Paris, le 4 février 2023, par Amadou Bal BA – http://baamadou.over-blog.fr/

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