DERNIERES INFOS
S'informer devient un réel plaisir

«Ivo ANDRIC (1892-1975), prix Nobel de littérature, poète, nouvelliste, historien et romancier, ses livres : Le Pont sur la Drina, la Chronique de Travnik» par Amadou Bal BA –

0

Ivo ANDRIC est, à ce jour, le seul prix Nobel de Littérature yougoslave, «pour la force épique avec laquelle il a dépeint les destinées humaines à partir de l’histoire de son pays», dit l’Académie de Nobel. La littérature doit servir de nobles causes : «Le conteur et son œuvre ne servent à rien, s’ils ne servent pas, d’une manière ou d’une autre, à l’Homme et à l’Humanité», dit-il, en 1961, lors de la réception de son prix Nobel. Dans sa littérature en prose, inspirée de l’histoire, de traditions, de religions, de cultures, de contes, de légendes et de mythes de cette «Bosnie Obscure», un monde impitoyable : «trois siècles et demi d’oppression ottomane sur des populations diverses, opposées par l’origine ou la religion : Serbes orthodoxes, Slaves, Chrétiens ou islamisés, Turcs, Juifs, puis trois quarts de siècle de domination autrichienne. Un chaudron de sorcière plein de haine et de passion, ce chaudron étant une Bosnie terrorisée, renfermée, prête au Mal», dira-t-il, en 1961, à George ADAM du «Figaro Littéraire». En effet, imprégné de cette culture bosniaque, dans ses contes et légendes, Ivo ANDRIC en a fait une puissante contribution littéraire d’espérance, en exorcisant la haine et les peurs. «C’est sur ces sentiers (de la solitude) que le vent balaie et que la pluie lave et que le soleil infecte et guérit, sur lesquels ne se rencontrent que du bétail martyrisé et des hommes taciturnes au visage sombre, qu’a pris ma pensée de la richesse et de la beauté du monde. Là, ignorant et faible et les mains vides, j’ai heureux jusqu’au vertige, heureux de tout ce qui n’existe pas, ne peut exister, et n’existera jamais», écrit-il dans les contes de la solitude. Poète et philosophe, Ivo ANDRIC, la fréquentation de sa contribution littéraire exigeante, est un voyage délicieux : «L’incomparable clarté de son style, sobre et lapidaire, évoque la longue tradition orale de la poésie populaire et des légendes de son pays, tradition qui s’était enracinée sous l’occupation ottomane, durant laquelle l’usage de l’écriture fut peu pratiqué par la population indigène. Une élégance dépourvue de tout artifice, joint à un raffinement naturel et cultivé, avait fait de ce narrateur un classique des lettres aussi bien yougoslaves que slaves en général, comparable à un Gogol ou à un Tchékhov», écrit Pasquale DELPECH, la traductrice d’Ivo ANDRIC.

Possédant son roman, «Le Pont sur la Drina», depuis plus de 42 ans, j’ai souvent reculé, avant d’en faire maintenant un compte rendu, et cela pour plusieurs raisons.

La première raison est liée au fait que j’avais souvent associé, et c’est une explication freudienne, Ivo ANDRIC à une blessure du cœur. En effet, c’est bien Vesna, une Serbe, originaire de Novi Sad, une ville du nord de la Serbie, sur les bords du Danube, que j’avais rencontrée à Paris, qui m’avait offert «Un pont sur la Drina». Vesna m’écrira une lettre, l’année suivante, de son projet de revenir à Paris, mais que j’ai reçu son courrier, très tardivement. Aussi, quand Vesna passa à mon domicile, j’étais momentanément absent. À l’époque, il n’avait pas de portable ou de Whatshapp. Croyant que je ne voulais pas la revoir, et en dépit de mes explications, ce fut une rupture définitive. À chaque fois que je revoyais ce roman d’Ivo ANDRIC, avec la dédicace de Vesna, en raison de cette profonde peine du cœur, je le rangeais, rapidement. Finalement, je me suis dit que l’écriture peut être une forme de thérapie, de soulagement, contre la souffrance humaine, une «façon de mettre son âme en paix», suivant John STEINBECK, de me «libérer de la douleur», selon Chimamanda NGOZI ADICHIE ou l’écriture est une façon «d’exprimer ses émotions et ses pensées les plus intimes», écrit Langston HUGHES.

La seconde raison était la barrière de la langue, mais nous disposons maintenant de bonnes traductions, en français, des ouvrages d’Ivo ANDRIC. «Il faut parfois que survienne une tragédie pour qu’une littérature surgisse au grand jour. Ce jugement, que l’on a pu entendre à plus d’une reprise depuis l’autodestruction de la Yougoslavie, n’est guère cynique : jamais, avant sa fin tragique, on n’avait traduit autant d’écrivains de cet ex-pays. Les livres d’Ivo Andric, presque inconnu avant son prix Nobel, en 1961, ont bénéficié de nombreuses traductions, non seulement en Europe ou aux États-Unis, mais également dans des pays arabes et en Turquie où cet auteur fut salué comme un des «grands évocateurs» de l’Empire ottoman. Depuis une dizaine d’années, ses œuvres, rééditées un peu partout, sont apparues à une partie du public européen comme une fascinante grille de lecture des événements balkaniques, si difficiles à déchiffrer et à comprendre», écrit, en 2005, dans le journal Le Monde, Predrag MATVEJEVITCH, un article «Andric, romancier de l’histoire». Ivo ANDRIC est un auteur très polyglotte, s’exprimant dans un français châtié, ainsi que dans d’autres langues, comme le bosniaque, le serbo-croate, l’allemand, l’anglais ou l’espagnol. Cependant, Ivo ANDRIC demeure un grand inconnu du grand public français ou francophone. «Je ne suis jamais aussi bien que lorsque j’écris et ne parle pas, et lorsqu’on n’écrit ni ne parle de moi», écrit Ivo ANDRIC, dans «Signes au bord du chemin», une œuvre intime, publiée à titre posthume. En effet, auteur réservé, fuyant la lumière, «Ivo Andrić aura très probablement été l’un de ces grands auteurs slaves dont le vrai visage demeura longtemps inconnu en Occident. Même le prix Nobel de littérature (qu’il reçut en 1961) n’aura pas eu l’effet escompté : dans bon nombre de pays, en France d’abord, son œuvre reste à découvrir. Son refus de toute publicité, sous quelque forme que ce fût, même la plus inavouée, a été peut-être aussi cause de cette méconnaissance» écrite Pasquale DELPECH. L’auteur pense qu’un écrivain performant est celui, comme Sénèque se retire du monde, renonce aux vanités, aux mondanités «Tant que l’écrivain n’arrivera pas à éteindre sa vie et à dresser, entre le monde familier et lui-même, un rideau opaque et impénétrable, aucune chose, homme ou brindille, ne prendra vie ni forme sur le papier devant lui», dit-il.

«Le pont sur la Drina», me paraît être d’une grande actualité, au moment où l’Europe de la Raison, des Droits de l’Homme et des Lumières, de la compassion, de la paix et du bien-vivre ensemble, bascule dans le côté obscur des choses, dans la négrophobie et la xénophobie, nous interpelle sur le bien-vivre ensemble. Les élections européennes du 9 juin 2024 sont un grand moment de bascule. Prosateur brillant et élégant, cosmopolite, Ivo ANDRIC appelait à la bienveillance et à la tolérance. Le «Pont sur la Drina», dans sa dimension symbolique, concentre des tensions, mais aussi c’est une puissante image des échanges culturels, commerciaux et humains, de la Concorde. «Le pont sur la Drina voit surgir des ténèbres quelque lumière de conscience ainsi qu’une volonté tenace de secouer et de rejeter les entraves», écrit Pasquale DELPECH. Par ailleurs, ce que dit Ivo ANDRIC, cela me parle, c’est l’histoire de son peuple soumis à différentes dominations ottomanes, austro-hongroises et allemandes, et qui aspire à vivre libre, selon ses lois.

La troisième raison tient d’une part, à la façon des Occidentaux, notamment les orientalistes, de considérer que la littérature des autres, et en particulier, ici celle des Balkans, comme une littérature mineure. Cette perception des autres, stéréotypées des autres, découlant des concepts d’orientalisme ou de balkanisme, tend à inférioriser ou à folkloriser ces littératures considérées comme arriérées. D’autre part, des polémiques malhonnêtes sur le rôle d’Ivo ANDRIC, dans ses romans historiques, empreints de fiction, ont brouillé son image. En effet, héros pour les Serbes, il est considéré par certains Bosniaques comme un traître, avec un sentiment que sa littérature aurait eu une influence néfaste dans la tragédie survenue dans leur pays, survenue, notamment le massacre à Srebrenica, entre les 11 et 22 juillet 1995, avec ses 8000 morts. En fait, si les nationalistes serbes ont instrumentalisé sa contribution littéraire, Ivo ANDRIC traitant de l’histoire, très ancienne, mort en 1975, n’avait pas pu théoriser cette haine. Dans son réalisme et ses romans de l’histoire «Je ne tire aucune conclusion des faits, mais les faits même, je les vois», dit Ivo ANDRIC. La contribution littéraire d’Ivo ANDRIC c’est la complexité de la vie «C’est un microcosme sans cesse tiraillé entre Dieu et Satan, les anges et les démons, le Bien et le Mal, où existent l’amour pur, les sentiments nobles et raffinés, la bonté innée et généreuse. Mais surtout, surtout les bourrasques de la violence irrationnelle et les tempêtes du mal déchaîné, la haine souvent gratuite et insensée, les passions survoltées et destructrices, les instincts ataviques non maîtrisés. En un mot, la vie», écrit Milivoj SREBRO. Depuis un certain temps, ces polémiques se sont estompées : «Serbe par son choix et sa résidence en dépit de son origine croate et de sa provenance catholique, bosniaque par sa naissance et son appartenance la plus intime, yougoslave à part entière tant par sa vision poétique que par sa prise de position nationale, que ferait-il au moment où se détruit tout ce qu’il avait aimé et soutenu, ce à quoi son œuvre est si profondément liée ? Les ponts réels ou symboliques qu’il a décrits ou bâtis dans tant de ses ouvrages sont-ils brisés et détruits à jamais ? », s’interroge Pasquale DELPECH, dans la postface du «Pont sur la Drina». Ce témoignage sur son talent, mais dans la plus grande discrétion est confirmé. Auteur à talents multiples, il «possédait à la fois la connaissance de l’historien et la sensibilité du psychologue, la patience de l’archéologue et la profondeur du philosophe, la sérénité du sage et la clairvoyance du visionnaire. Le second, discret et humble, souvent replié sur lui-même, d’où cette étonnante tendance de l’homme à s’effacer progressivement au profit de l’écrivain en se sacrifiant jusqu’à l’abnégation à sa mission littéraire», écrit Milivoj SREBRO.

Ivo ANDRIC traite dans sa contribution littéraire de sujets historiques lointains, un réalisme qui donne au lecteur l’impression de lire la transcription exacte d’un récit, «un effet réel», comme le dirait Roland BARTHES. Les conflits sociaux et nationaux et les divergences idéologiques, qui pourtant abondent dans la littérature yougoslave contemporaine, sont, en effet, absents de ses livres. Ivo ANDRIC a été en revanche, le plus grand conteur bosniaque «Paradoxalement aussi le catholique Ivo Andric pourrait être considéré comme «le plus grand conteur musulman de Bosnie-Herzégovine », puisqu’il a consacré la majeure partie de son œuvre au passé le plus sombre du milieu musulman, dans les villes comme dans les petites bourgades bosniaques», écrit Midha BEGIC, dans un article, « Bosnie, entre la meute et le fusil ». En effet, la contribution littéraire d’Ivo ANDRIC est centrée sur les angoisses, les peurs, l’incompréhension et parfois l’agressivité ou la violence, d’un peuple abandonné à lui-même : «Dans ses descriptions de la Bosnie, où se sont heurtés au cours des siècles deux mondes inconciliables – l’Occident et l’Orient, – et de ses habitants soumis au bon vouloir du conquérant, Andric a ressuscité un passé de souffrances et d’espérances éminemment yougoslaves, et, pour cette raison peut-être, quelquefois difficile à suivre pour un étranger» écrit, en 1975, dans le Monde, Paul YANKOVITCH.

Ivo ANDRIC, croate et catholique par son origine, Serbe d’adoption, bosniaque par sa provenance, Yougoslave par ses prises de position les plus profondes, est né le 9 octobre 1892, dans une petite paroisse catholique de Dolac, proche de Travnik, en Bosnie, ù sa mère était de passage en visite. L’orthographe de son patronyme en langue française est instable, tantôt «ANDROVIC» ou «ANDROVITCH». Son père, Antun ANDRIC (1860-1894) et sa mère Katarina ANDRIC née PEJIC (1888-1925) quittent très vite sa ville natale. Issu d’une famille pauvre, il a connu les privations : «Pendant plus de la moitié de sa vie, il avait travaillé, épargné, il s’était donné de la peine et tiré de toutes les situations, avait pris garde de ne pas faire de mal à une mouche, de ne se mettre en travers de la route de personne, les yeux fixés droit devant lui, suivant son chemin en silence et s’enrichissant », écrit Pasquale DELPECH. En 1894, alors qu’il n’a que deux ans, son père qui fabriquait, des petits moulins à café, une activité peu lucrative meurt de la tuberculose. Sa mère l’emmène chez sa tante paternelle, Ana MATKOVSCIK et son mari Ivan dans la ville de Višegrad, dont plus tard il rend célèbre le pont. Issu d’une famille croate pauvre, Ivo ANDRIC rejoint, en 1904 à 1912, le lycée de Sarajevo, une ville occupée par les Autrichiens, et où réside sa mère, une orfèvre fabriquant des moulins à café, puis une ouvrière dans une usine de textile. «Depuis sa plus tendre enfance, Andric a été mis en face de la pauvreté et de la souffrance. C’est là, probablement, la source de son attachement et de sa solitude pour les pauvres, les petits et leurs misères», écrit Njegos PETROVIC, un de ses biographes. Après des études de l’histoire à Zagreb, il épouse, en 1958, Milica ANDRIC, née BARBIC (1909-1968), une costumière, qui était auparavant la compagne de Nenad JOVANOVIC, de 1932 à 1957.

Étudiant en histoire, philosophie et littérature à Vienne, membre de l’organisation politique clandestine «Mlada Bosna», ou «Jeune Bosnie», combattant pour que la Bosnie, annexée par l’Empire habsbourgeois, soit attachée à la Serbie, une organisation, Gavrilo PRINCIP (1894-1918), celui a assassiné l’héritier du trône de l’empire austro-hongrois était membre. C’est à Split (Croatie) qu’il se trouvait, en vacances, lors de l’assassinat de l’Archiduc, quand, il retourne à Zagreb, il est arrêté avec d’autres nationalistes et fera un an, dans les prisons de Sibenik (Croatie) et Maribor (Slovénie), puis mis en résidence surveillée, dans un monastère franciscain, dans les environs de Zenica (Bosnie), où il rencontre de nombreux intellectuels, un lieu considéré, par lui, comme une «petite université», avec ses importants documents sur l’histoire. Amnistié en 1917, par l’Empereur 1er Charles d’Autriche (1887-1922), Ivo ANDROVIC fonde avec d’autres, une revue, «Le Sud littéraire», en vue de la promotion culturelle et un rapprochement politique des peuples du Sud, ainsi que l’affirmation de l’identité et l’unité des peuples, pour une confédération slave. Il publiera, en 1918, son premier livre, «Ex Ponto», traitant de la guerre, de l’enferment et de l’exil, écrire est une tentative pour donner la parole à ceux qui ne l’ont pas tout en sachant que cette parole n’a pas l’importance et le poids qu’on lui accorde la plupart du temps. «Qui connaît la malédiction de vivre dans le silence et le désespoir parmi des gens à qui je ne peux rien dire, et qui n’ont rien à me dire ?», écrit-il dans «Ex Ponto». En 1919, il publie son recueil «Troubles». Dans une société plombée par l’incompréhension, que faire de la parole ? Aussi, dans sa prise de parole, sa contribution littéraire est souvent l’objet de malentendus et plombée par des dilemmes. En effet, la parole, retenue ou proférée, est plus souvent source d’ennuis et de catastrophes que d’apaisement et de résolution des conflits. Pire encore, c’est à travers les mots que souvent, les dissensions tues, que tout le monde connaît, mais cache sous le boisseau, les rancœurs tenaces et les jalousies prennent forme, enflent et finissent par éclater. En 1924, il soutient une thèse, à l’université de Gratz, sur «La vie spirituelle de la Bosnie sous les Turcs». Sa carrière de diplomate s’étale en 1920 et 1941, vice-consul au Vatican, puis consul à Bucarest à Trieste, Gratz et à Marseille, consul général à Paris, puis vice-consul à Madrid, Secrétaire pour la délégation royale yougoslave à Bruxelles, à Genève et enfin à Berlin, au moment où éclate la Guerre. Assigné à résidence par les Allemands, résistant au nazisme, il fut député.

Dans son réalisme, maîtrisant plusieurs langues (Serbo-croate, français, allemand, italien, roumain, au russe, polonais, au tchèque, anglais, russe, espagnol), comme Paul CLAUDEL et Jean GIRAUDOUX, diplomate et écrivain, Ivo ANDRIC a été influencé par de grands écrivains tels que Honoré de BALZAC (1799-1850), de Stendhal (1783-1842), de Walt WHITMAN (1819-1899), Theodor DREISER (1871-1945), Soren KIERKEGAARD (1813-1855), Johan STRINDBERG (1849-1912) et Selma LAGERLOF (1858-940). «Andric, partant de détails réalistes, de formes connues, construit un monde sur le schéma des conceptions connues et copiées sur la réalité, pour ensuite faire entrer précisément dans cette réalité les lois secrètes dont découlent les vieilles légendes, ce charme d’une mystique orientale et particulière qui émane des profondeurs de la terre et des êtres. Dans sa formule personnelle pour évoquer la légende se mêlent des influences qui relèvent déjà, avec certaines contradictions», écrit Petar DZADZIC. Aussi, Ivo ANDRIC a entrepris d’édifier une vaste et savante contribution littéraire en prose, et a écrit durant la Seconde Guerre mondiale ses deux œuvres majeures : «Un pont sur la Drina» et «La Chronique de Travnik», publiées en 1945. Après la Libération, il se rallie au régime du maréchal Tito, adhère au parti communiste, élu député à l’Assemblée populaire de Bosnie-Herzégovine, puis à l’Assemblée fédérale de la Yougoslavie, il continuera de mener ces deux carrières, de diplomate et d’écrivain, jusqu’à sa mort, le 13 mars 1975, à Belgrade, à la suite d’une hémorragie cérébrale. Taciturne et réservé, d’une santé délicate et la vue affaiblie, Ivo ANDRIC, depuis la mort de son épouse en 1968, menait une vie recluse. «Le pire n’est pas de souffrir ou de mourir, car vieillir est un mal sans remède et sans espoir, c’est une mort qui dure», écrit-il dans le Pont sur la Drina. En revanche, éminent polyglotte, parlant un excellent français, évitant les sujets politiques, Ivo ANDRIC est resté jusqu’au bout passionné de littérature, «Le devoir de l’artiste étant de créer et non point de parler», disait-il. Depuis son enfance, Ivo ANDRIC a toujours été d’une santé fragile «Ma vie est dénuée de tout pittoresque. J’entre dans ma soixante-dixième année. Ma santé me cause un souci et j’ai dû me refuser de me rendre en Inde où j’étais invité aux fêtes pour le centenaire de Tagore. Il est vrai que, depuis mon enfance, je n’ai jamais été ce qu’on appelle bien portant», disait-il déjà en 1961, au Figaro Littéraire.

À la fois poète, nouvelliste, romancier, essayiste, son œuvre se situe en dehors de tout courant littéraire. «Et comme écrivain ? J’appartiens à la catégorie de ceux qui ne se connaissent pas», dit-il au Figaro Littéraire. Le réalisme même qui semble s’en dégager n’est qu’une illusion. En effet, si la plupart des récits sont élaborés à partir de données historiques rigoureusement exactes, ils n’en sont pas moins situés hors du temps, affranchis de toute limite par l’imagination de l’auteur, auquel ils n’offrent qu’un prétexte à peindre des destinées humaines : «Ne sommes-nous pas confrontés, dans le passé comme dans le présent, avec les mêmes notions et les mêmes problèmes ?», dit-il. Je ne pourrai pas évoquer toute la savante et vaste contribution littéraire d’Ivo ANDRIC. Je m’en tiendrai uniquement à ses deux romans que je considère comme étant majeurs, à savoir «Le Pont sur la Drina» (1re partie) et «La Chronique de Travnik» (2e partie).

I – Ivo ANDRIC et son roman, «Le Pont sur la Drina»

Croate d’origine, bosniaque de naissance et serbe de conviction, Ivo ANDRIC, historien et conteur, est l’auteur du «Pont sur la Drina», un grand classique. Plusieurs thèmes structurent, «le Pont sur la Drina», un roman de haute facture sensuel, un conte historique, comme le drame de la foi, de l’être, l’homme dans l’univers ou solitaire, l’apparence et la réalité, la mort ou le dépassement de l’absurde. «Formidable conteur, Ivo Andric ressuscite et fait défiler sur ce pont l’histoire tourmentée des Balkans, avec ses conquérants successifs, ottomans, austro-hongrois, allemands, ses résistants, ses résistants, ses mythes, ses communautés religieuses mêlées et cependant séparées. Il déroule le fil des légendes pour démêler le vrai et l’inventé, brosse des portraits, raconte des histoires gravées dans la mémoire collective, montre son inébranlable continuité dans la lutte de l’ancien et du nouveau», écrit Pascale DELPECH, traductrice et préfacière du «Pont sur la Drina».

Des mythes et légendes de Bosnie entourent et protègent le pont. On raconte que le diable, mécontent de la surface lisse de la Terre créée par Allah, la griffa profondément. Les anges, dépêchés pour réparer les dégâts du Malin, trouvèrent vite la solution : «Ils déployèrent leurs ailes à ces endroits et les gens purent franchir les rivières en passant sur leurs ailes», écrit Ivo ANDRIC. Le pont à la fois bénéfique et sacré, c’est une incrustation du monde céleste sur la terre : «C’est ainsi que les hommes apprirent des anges célestes comment on fait des ponts. Et c’est pourquoi la construction d’un pont représente, après celle d’une fontaine, la plus sacrée des œuvres, et y toucher est le plus grand des péchés, car cette construction de Mehmed-Pacha a son ange gardien qui la protège aussi longtemps que Dieu a décidé qu’elle existerait», écrit Ivo ANDRIC. En cette protection divine, les calamités naturelles et les épreuves politiques les plus douloureuses n’ont pas d’emprise durable, n’ont pas de prise sur la douceur de vivre campagnarde, apaisante et nonchalante «Ces gens de la ville n’aimaient guère se souvenir des choses désagréables et n’avaient pas l’habitude de se faire du souci à l’avance ; ils avaient dans le sang la conscience que la vie véritable est faite de ces périodes de calme et qu’il serait insensé et vain de troubler ces rares moments de répit en aspirant à une autre existence, plus stable et plus constante, qui n’existait pas», écrit Ivo ANDRIC.

Par conséquent, le pont de la Drina, symbole d’immuabilité et de force de la vie, loin d’être un simple récit historique romancé, c’est une chronique, dans une bourgade, sur la Drina, de quatre siècles, avec un fond de tragédie-comédie, des êtres intrigués, désemparés, mais riches en récits populaires: «La vie est un prodige incompréhensible : elle se consume et s’effrite sans cesse, et pourtant elle dure, subsiste, immuable, comme le pont sur la Drina», écrit Ivo ANDRIC. À Vichégrad, il existe un pont sur la Drina, bombardé au cours des deux dernières guerres, et qui remonte en 1571, avec sa Kapia. «Celui-ci a environ deux cent cinquante pas de longueur, et quelque dix pas de largeur, sauf en son milieu, où il s’élargit en deux terrasses parfaitement symétriques, de chaque côté de la chaussée, doublant ainsi sa largeur. C’est la partie du pont qu’on appelle la «Kapia». À cet endroit, en effet, sur la pile centrale qui s’évase vers le haut, des contreforts construits de part et d’autre de la chaussée soutiennent de chaque côté une terrasse saillant audacieusement et en proportion harmonieuse de la ligne droite du pont, dans le vide au-dessus de l’eau bruyante et verte», écrit Ivo ANDRIC. Vichégrade est une bourgade où les habitants, paysans, marchands, ivrognes aiment à discuter au café, et colporter des commérages. En effet, «Sur la Kapia, entre le ciel, la rivière et les montagnes, les générations successives apprenaient à ne pas s’affliger outre mesure de ce qu’apportait l’eau trouble de la Drina. C’est là qu’ils adoptaient la philosophie inconsciente de la petite ville : la vie est un miracle incompréhensible, car elle se dépense et se dilue sans cesse et pourtant dure et se maintient solidement», écrit Ivo ANDRIC.

Le roman ne relate pas la vie de personnages, mais la chronique d’un pont, Mehemed Pacha Sokolovic, un lieu de la mémoire, du souvenir et de perpétuation de la mémoire orale, des contes. Les habitants «savent que c’est le grand vizir Mehmed pacha, dont le village natal, Sokolovići, est là, derrière une de ces montagnes qui entourent la ville, qui a fait construire le pont. Seul un vizir pouvait procurer tout ce qu’il fallait pour édifier une telle merveille de pierre immuable. Il a été construit par Rade l’architecte, un homme qui a sûrement vécu des centaines d’années pour pouvoir bâtir tant de belles choses qui résistent au temps dans les contrées serbes, un maître légendaire et vraiment anonyme, comme en imaginent et en rêvent les hommes, car ils n’aiment pas avoir à se charger la mémoire ou à être redevables à beaucoup d’autres, même en souvenir. Ils savent que la fée batelière a entravé la construction, de même que depuis toujours et en tout lieu, il s’est toujours trouvé quelqu’un pour entraver chaque construction, et que, la nuit, elle détruisait ce qui avait été fait le jour», écrit Ivo ANDRIC. Par conséquent, le principal héros de ce roman, c’est l’histoire, incarnée par un pont magnifique de pierres reliant la Bosnie à la Serbie. «Aucune trace de ce romantisme et de ses nombreux avatars dans les lettres slaves. Ce regard, plongé dans un passé informe, ne se contente nullement de refaire des inventaires surannés. Andrić ressemble à un sage d’Orient qui ne se soucie guère d’édifier, mais cherche simplement à transmettre sa sagesse. Un sage dans la mesure où la conscience du passé vit et sent le présent et se confie à l’avenir. Ce sage semble pourtant bien résigné. Andrić n’oublie à aucun instant que « le mal, le malheur et l’inquiétude parmi les hommes sont des choses stables et constantes et que rien n’y peut être changé : chaque pas que nous faisons nous mène à notre tombe», écrit Pasquale DELPECH.

Écrit pendant la Seconde Guerre mondiale, sous l’occupation allemande, ce roman est le récit d’un homme capturé, enfant, par les Ottomans dans son village de Sokolovici. C’est une loi de l’occupant turc que de venir régulièrement enlever des enfants bosniaques, les former à Constantinople, puis les destiner à des fonctions administratives dans le pays occupé. Devenu par la suite Vizir, sou le règne de Mehemet Pacha Sokolovic, l’otage n’a jamais oublié le convoi chargé de captifs qui l’avait conduit à Stamboul et a traversé une rivière au bord d’un bac «C’est l’endroit où le malheur devenait manifeste et évident, où l’homme est arrêté par les éléments les plus puissants», écrit Ivo ANDRIC. Devenu homme, il fit construire un pont en 1571, une sorte d’incarnation du cours de l’Histoire des hommes, aussi tumultueuse que le cours de la Drina «La vie est un prodige incompréhensible, car elle s’use, elle s’effrite, et pourtant dure et subsiste, inébranlable, comme le Pont de la Drina», écrit Ivo ANDRIC. Devant la montée du nationalisme, en raison des occupations étrangères successives, et à la suite de l’assassinat, le 28 juin 1914, de l’Archiduc François-Ferdinand d’Autriche (1863-1914) et de son épouse, Sophie Von HOHENBERG (1868-1914), à Sarajevo, cause de la Première Guerre mondiale, le «Pont sur la Drina», une fresque sur quatre siècles, est un lien rassemblant ce qui est séparé, un passage qui nous confronte à l’altérité : «Il était impossible que disparaissent tout à fait, et à jamais, les grands hommes, les grands esprits à l’âme noble qui érigent pour l’amour de Dieu des constructions appelées à durer, afin que la terre soit plus belle et que l’Homme y vive plus facilement et mieux. S’il n’y en avait plus, cela signifierait que l’amour de Dieu, lui aussi, s’était éteint et qu’il avait disparu de ce monde. C’était impossible», écrit Ivo ANDRIC.

Dans ce roman, digne des Mille et une Nuits, Ivo ANDRIC brosse une peinture de la diversité ethnique de la Bosnie, la méchanceté, les complots et intrigues, la ruse, la malédiction, les haines, les affinités, ainsi que les légendes semant la discorde. « Il y avait eu toujours des haines secrètes et des superstitions, de l’intolérance religieuse, une brutalité et une cruauté ancestrales, mais aussi de la noblesse d’âme et de la compassion, le sens de l’ordre et de la mesure, des sentiments qui maintenaient tous ces instincts et habitudes grossières dans les limites du supportable et, enfin de compte, arrivaient à les calmer et à les soumettre aux intérêts généraux de la vie commune», écrit Ivo ANDRIC. Les oppositions ou affrontements entre communautés sont parfois forts, mais aussi surprenants : «Dans cette lutte acharnée et étrange qui, en Bosnie, opposait depuis des siècles des communautés religieuses, et dont l’enjeu, sous couvert de religion, était la terre et le pouvoir, une certaine conception de la vie et de l’ordre des choses, les adversaires se disputaient non seulement des femmes, les chevaux et les armes, mais aussi les chansons. Et nombre de vers passaient ainsi d’un camp à l’autre, tel un précieux butin», écrit Ivo ANDRIC. Aussi, le grotesque, la tragédie ou l’attendrissement sont au cœur de ce récit d’un grand conteur autour de personnage de l’histoire, avec un regard à la fois compatissant et cruel. «Le fossé qui sépare les différentes religions est si profond que seule la haine parvient à le franchir», écrit-il dans «Titanic et autres contes juifs de Bosnie». Ainsi, Radisav, dans le «Pont sur la Drina», est une figure de la résistance contre les Turcs, la Bosnie ayant été conquise par l’Empire ottoman. Alors que les habitants se mettent à l’ouvrage pour construire le pont, Radisav, entreprend des actes de sabotage et sera condamné à mourir empalé. Quelques siècles après, Ali Hodja, commerçant pacifiste, refusant de combattre l’armée austro-hongroise, les nouveaux conquérants de la Bosnie, est exécuté à son tour. Cependant, selon l’auteur, la mémoire du peuple ne garde rien «et ne raconte que ce qu’il peut comprendre et transformer en légende. Tout le reste glisse sur lui sans laisser de traces profondes, avec l’indifférence muette des phénomènes naturels anonymes, sans toucher son imagination ni se graver dans son souvenir», écrit Ivo ANDRIC.

Cependant, Ivo ANDRIC a fait l’éloge et l’utilité du pont : «De tout ce que l’Homme, dans ses impulsions vitales élève ou construit, il n’y a rien de meilleur qui à mes yeux, soit meilleur et plus utile que le pont. Appartenant à tous et le même pour chacun, élevé toujours avec réflexion à l’endroit où se rencontrent le plus grand nombre de besoins humains, il est le plus durable que toutes les autres constructions et n’est au service de rien qui soit secret ou mauvais. Partout, dans le monde, où que se passe ou s’arrête ma pensée, je rencontre, je rencontre des ponts fidèles et silencieux, comme l’éternel et toujours, insatiable désir des hommes, de se lier, de se rapprocher, de mettre en commun tout ce qui survient devant notre esprit, afin qu’il n’y ait pas de partage, d’opposition ou de séparation», écrit Ivo ANDRIC. En effet, issu d’un pays hautement multiculturel où cohabitent orthodoxes, musulmans, juifs et catholiques, «Le pont sur la Drina», est un pont métaphorique, un lien entre plusieurs peuples : «Une grande tendresse unit Ivo Andric aux hommes, mais il ne recule pas devant la description de l’horreur et de la violence ni devant ce qui, à ses yeux, apporte surtout la preuve de la réalité du mal dans la vie. Il ouvre, en quelque sorte, la chronique du monde à une page inconnue et s’adresse à nous du plus profond de l’âme tourmentée des peuples slaves du sud», dit le 10 décembre 1961, Anders OSTERLING, en lui remettant son prix Nobel. En fait, le pont lie et sépare les rives tout à la fois. «Le tableau que je peins est noir, peut-être, jusque dans le sens allégorique qui s’y trouve. Mais quelqu’un a fait remarquer qu’il y avait toujours dans ce tableau un point lumineux qui suggère une issue», disait-il en 1961, au Figaro Littéraire. Les habitants, soumis à l’arbitraire impérial et aux haines ancestrales ainsi qu’à la superstition et la fatalité, sont condamnés à vivre ensemble. La fonction essentielle et symbolique du pont est d’unir, de rassembler un pays au reste du monde, de se libérer de la soumission et de la tutelle des autres «De nouveaux ponts, plus grands et plus solides, et ce ne sera plus pour relier des centres étrangers à des provinces assujetties, mais pour unir nos régions entre elles et notre État au reste du monde», écrit Ivo ANDRIC. En effet, l’auteur plaide pour une cohabitation paisible entre toutes les communautés. Les habitants Chrétiens, Juifs et Musulmans, différents, mais modelés par la ville et son ambiance incitant à un véritable art de vivre, à une grande mixité culturelle. «Et par un étrange contraste, on peut aussi bien dire que peu de pays ont tant de foi inébranlable et de sublime force de caractère, de tendresse et d’ardeur amoureuse, de la profondeur de sentiments, tant de fidélité et d’indéfectible dévouement et une telle soif de justice. Vous êtes condamnés à vivre sur d’épaisses couches d’explosifs qui s’enflamment de temps en temps aux étincelles de vos amours et de votre sensibilité ardente et cruelle», écrit Ivo ANDRIC.

En conteur, investi d’un sens profond de l’Histoire, Ivo ANDRIC a réitéré sa conception de l’art : «Ma patrie est en effet un «petit pays entre les mondes. La manière de conter et la forme du récit se plient au gré des époques et des circonstances, mais le goût de conter, de raconter, reste immuable et le conte coule indéfiniment et le récit ne tarit pas. Bien souvent, les paroles d’un bon conteur nous éclairent sur nos actes et nos omissions, sur ce qu’il faudrait faire, et sur ce qu’il ne fallait pas faire. De là, on en vient à se demander si ce n’est pas dans ces récits, oraux ou écrits, que se trouve la véritable histoire de l’humanité, et si l’on ne pourrait pas, sinon saisir du moins entrevoir, le sens de cette histoire», dit il et il a ajouté : «Un auteur se transporte de ce qu’on appelle le présent dans ce que nous disons être le passé, et qu’il franchit sans peine, comme en songe, le seuil des siècles. Être un homme, être né sans le savoir, sans l’avoir voulu, être jeté dans l’océan de l’existence. Être obligé de nager, d’exister. Porter une identité. Résister à la pression environnante, à tous les chocs, aux actes imprévisibles et imprévus – les nôtres et ceux d’autrui – qui si souvent dépassent nos forces. Et, au surplus, endurer sa propre pensée sur tout ceci. En un mot, être homme», dit-il en 1961.

II – Ivo ANDRIC et son roman, «La chronique de Travnik».

«La Chronique de Travnik» est celle de la ville natale d’Ivo ANDRIC, une époque où des consuls ont habité cette ville pendant huit années, soit de 1807 à 1814. C’est un roman psychologique, relate l’histoire de consuls de l’Orient, de vizirs avec leurs nombreux collaborateurs, d’autres d’Europe occidentale, des consuls français et autrichiens, avec leurs familles et leurs collaborateurs, dans un contexte d’incompréhensions interculturelles et de tensions religieuses. C’est un récit sur un Empire ottoman, autoritaire et compromis, figé dans un temps immobile : les sollicitations de l’histoire viennent de l’extérieur, notamment de l’Occident. Au début du siècle du XIXe siècle, alors qu’un consul de Napoléon est venu s’y installer, le vizir ottoman ni la population ne comprendront jamais pourquoi, bientôt rejoints par un autre consul, envoyé lui par les Autrichiens. La petite ville de Travnik, résidence du vizir turc de la province occupée de Bosnie, devait resurgir entre octobre 1806 et mai 1814 de ces ténèbres, effleurée soudain par l’histoire européenne : Napoléon y ouvre un consulat. Pour ne pas lui laisser trop d’avance, l’Autriche l’imite. La population, peu préparée aux changements, désapprouve les nouveaux venus qui bousculent son train-train habituel. À Travnik, il y a donc les vizirs successifs de l’endroit. Il y a encore une population dominée qui n’a pas la maîtrise de ce qui se passe au-dessus d’elle, les empires, ici ottoman, napoléonien-premier, austro-hongrois. C’est donc une situation coloniale, dans laquelle, l’État napoléonien, un empire, envoie en terre étrangère un consul, une sorte d’anticipation de la situation coloniale. La chronique de Travnik est un puissant roman de protestation contre cette soumission «Je te ferai courber le dos, je refoulerai ton sang vers ton cœur, je te ferai baisser les yeux ; je ferai de toi une plante amère, poussant en un endroit venteux, dans un sol rocailleux. Et jamais plus non seulement ton miroir français, pas plus que les yeux de ta propre mère ne te reconnaîtront», écrit Ivo ANDRIC. L’auteur recommande aux dominés d’être dignes de la liberté conquise «On sait depuis longtemps qu’il n’est pas suffisant d’acquérir la liberté, mais beaucoup plus important de devenir de cette liberté», écrit-il.

Travnik est une ville multiculturelle, une rencontre en l’Occident et l’Orient, avec dominants et dominés, donc des malentendus, des colères et des souffrances : «Mélange ethnique et historique en même temps, embrouillamini de croyances et de coutumes diverses, croisement de mentalités et de consciences divergentes, le texte résume en quelque sorte les événements actuels», écrit Sophie DELPUECH. Aussi, la Bosnie, pays muet, maudit, voit resurgir la méchanceté et la malveillance, une fracture faite de frontières d’incompréhensions. Dans cette ville tout aussi terne et morne qu’explosive de Travnik, face à la résistance, «La peur change de nom et les soucis changent de forme. Et les vizirs se succèdent. L’Empire s’use. Travnik languit, mais son monde vit encore, comme le ver dans une pomme tombée», écrit Ivo ANDRIC. Les consuls sont des hommes de devoir et de fidélité à leurs États. Ils seront sept ans en enfer et puis ils s’en iront, et ce sera la victoire pour les autochtones. Cependant, la victoire est précaire, et les consuls reviendront mieux armés et organisés : «Le visage du vainqueur est comme la rose, mais le visage du vaincu est comme la terre du tombeau, dont chacun s’enfuit et se détourne», écrit Ivo ANDRIC. Entre vainqueurs et vaincus, l’alternance d’années paisibles, voire heureuses, et d’années de violence fait partie de l’histoire d’un peuple. Dans ce monde de ruses et de méchanceté, la manipulation occupe une bonne place «Il avait compris très tôt l’importance de la flatterie et de la force de l’intimidation, le poids que pouvait avoir, de façon générale, un mot agréable ou dur, dit au bon moment et au bon endroit», écrit Ivo ANDRIC.

Ivo ANDRIC a consacré l’essentiel de ses combats littéraires et de sa vie à jeter des ponts par-dessus ces haines ethniques et idéologiques qui, à intervalles réguliers, déchirent les Balkans. En dépit de la dramaturgie et des malentendus, Ivo ANDRIC est resté inspiré d’un pessimisme ensoleillé «À la fin des fins, tout ira bien, tout se terminera dans l’harmonie. Bien que tout ait l’air désaccordé, sans issue et terriblement compliqué, un jour, quels que soient les chemins que nous suivons aujourd’hui et quelles que soient les directions dans lesquelles nous errons, nous nous rencontrerons et nous nous comprendrons. Et ce sera une rencontre joyeuse, une surprise glorieuse et salutaire», écrit Ivo ANDRIC.

I – Références sur Ivo ANDRIC

ANDRIC (Ivo), «Je suis un pessimiste tourné vers la vie», entretien accordé à Georges Adam, Le Figaro Littéraire, 4 novembre 1961, n°811, pages 6-7 ;

ANDRIC (Ivo), «Comment j’ai fait mon entrée dans le monde des livres et de la littérature», in Les prix Nobel de littérature, Monaco, Union européenne d’éditions, 1964, pages 377-379 ;

ANDRIC (Ivo), Au temps d’Anika, traduction d’Anikina Vremena, Lausanne, éditions de l’âge d’homme, 1979, 92 pages ;

ANDRIC (Ivo), Chronique de Travnik, traduction de Michel Glouchevitch, introduction de Claude Aveline, Paris, Plon, Feux croisés, 1962, 418 pages ;

ANDRIC (Ivo), Contes au fil du temps, traduction de Jean Descat, Paris, Serpents à Plumes, 2005, 231 pages ;

ANDRIC (Ivo), Contes de la solitude, traduction de Pascale Delpech, Sylvie Skakic-Begic et Mauricette Begic, postface de Predrag Matvejevitch, Paris, Zulma, 2023, 208 pages ;

ANDRIC (Ivo), Inquiétudes, traduction de Ljiljana Huibner-Fuzellier et Raymond Fuzellier, Boulogne, éditions du Griot, 1993, 190 pages ;

ANDRIC (Ivo), L’éléphant du Vizir : récits de Bosnie et d’ailleurs, traduction de Janine Matillon, de Paris, Serpents à Plumes, 2002, 298 pages ;

ANDRIC (Ivo), La chronique de Belgrade, traduction et postface d’Alain Cappon, Genève, édition des Syrtes, 2023, 220 pages ;

ANDRIC (Ivo), La chronique de Travnik, traduction de Pascale Delpech, préface de Paul Garde, Paris, Belfond, 1997, 510 pages ;

ANDRIC (Ivo), La cour maudite, traduction de Georges Luciani, illustration de Robert Antoine, Paris, éditions Rombaldi, 1965, 263 pages ;

ANDRIC (Ivo), Le pont sur la Drina, traduction de Pascale Delpech, préface de Predag Matvejevitch, Paris, Belfond, 1994, 407 pages ;

ANDRIC (Ivo), Mademoiselle, traduction de Pascale Delpech, Paris, Robert Laffont, 1987, 211 pages ;

ANDRIC (Ivo), Omer Pacha Latas, traduction de Jean Descat, de Paris, Serpents à Plumes, 1999, 375 pages ;

ANDRIC (Ivo), Signe du bord du chemin, traduction d’Arita Wybrands, de Paris, L’Âge d’homme, 1997, 397 pages ;

ANDRIC (Ivo), The Development of Spiritual Life in Bosnia under the Influence of Turkish Rule, traduction d’Èelimir B. Juricic et John F. Loud, Durham et Londres Ed. Duke University Press, 1990, 125 pages ;

ANDRIC (Ivo), Titanic et autres contes juifs de Bosnie, traducteur Jean Descat, postface de Radivoje D. Constantinovic, Paris, Le Serpent à Plumes, 2001, 198 pages.

II – Autres références

BEGIC (Midhat), «Bosnie entre la meute et le fusil», Revue d’études palestiniennes, 1993, Vol 3, n°48, pages 99-114 ;

BEGIC (Midhat), «L’éthique d’Ivo Andric», Russian Literature, 1990, Vol. 1, n°20, pages 1-20 ;

BOSQUET (Alain), «Ivo Andritch : un humaniste sardonique», Le Monde, 2 juin 1978 ;

BRANKA (Sarancik), «Usage subversif de l’histoire dans l’œuvre d’Ivo Andrić», Revue des études slaves, 2008, Vol 79, n°1-2, pages 103-117 ;

BUTLER (Thomas), «Between East and West. Three Bosnian Writer-Rebels: Kocic, Andric, Selimovic», Cross Currents, 1984, Vol. 3, pages 345-346 ;

CASPAR (Yann, P.), «Ivo Andrić l’Homère des Balkans», Visegrad Post, 23 septembre 2018 ;

CELIER (Etienne), «Ivo Andritch : Il est un pont sur la Drina», Études, novembre 1957, page 316 ;

CHAMPSEIX (Jean-Paul), «Un pont dans la tourmente balkanique : Ivo Andrić et Ismaël Kadaré», Revue de littérature comparée, 2003, Vol I, n°305, pages 49-60 ;

DERENS (Jean-Arnault) SAMARY (Catherine), «Ivo Andrić (1892-1975)», Les 100 portes du conflit yougoslave, Paris, éditions de l’Atelier, Points d’appui, 2000, 434, spéc pages 27-28 ;

DESILETS (Sylvie), Image du Bosniaque dans l’œuvre d’Ivo Andric, mémoire, Université de Laval, Faculté des lettres, juin 1998, 118 pages, spéc pages 13-18 ;

DIMIC (Ivan), «Légende et réalité dans l’œuvre d’Ivo Andrić», Cahiers slaves, 1977, n°1, pages 75-93 ;

DZADZIC (Petar), La vie et l’œuvre d’Ivo Andritch, illustrations de Robert Antoine, traduction de Georges Luciani, Paris, Stock, Les Dernières nouvelles de Strasbourg, 1962, 205 pages ;

EEKMAN (Thomas), «The Later Stories of Ivo Andric», The Slavonic and East European Review, juillet 1970, Vol 48, n°112, pages 341-356 ;

GRANDJARD (Henri), «Ivo Andritch : Il est un pont sur la Drina», Revue de littérature comparée, 1959, n°1, pages 140-142 ;

HAWKESWORTH (Celia), Ivo Andric : Bridge between East and West, Londres, Douvres, The Atlone, Press, 1984, 269 pages ;

JOUET (Jacques), «Les vaincus et vainqueurs d’Ivo Andric», Revue de l’Atelier du roman, décembre 2012, n°72, numéro spécial «Ivo Andric, pour ne pas oublier les Balkans», 116 pages, spéc pages 61-65 ;

JURICIC (Zelimir, B.), The Man and the Artist : Ivo Andric, University Press of America, Université du Michigan, 1986, 131 pages ;

KONSTANTINOVIC, «La Bosnie d’Ivo Andrić : Cinq peuples, cinq langues», Le Monde, 1er janvier 1963 ;

KULLASHI (Muhamedin), «Ivo Andric, un romancier engagé», Le Monde, 28 avril 2005 ;

LAIGNEL-LAVASTINE (Alexandra), «Un pont par-dessus les haines : les fascinants contes de la solitude d’Ivo Andric», Le Monde, 27 avril 2006 ;

MARITCH (Sreten), «Ivo Andritch : Il est un pont sur la Drina», Critique, avril 1957, n°119, pages 377-379 ;

MATVEJEVITCH (Predrag), «Ivo Andrić, romancier de l’Histoire», Le Monde, 21 avril 2005 ;

MIODRAG (Ibrovac), MIODRAG (Savka), Anthologie de la poésie yougoslave des XIXe et XXe siècles, Paris, Delagrave, 1935, 392 pages, spéc pages 292-294 ;

MUZUR (Amir) RINCIC (Iva), «La relation à Ivo Andrić à son héritage littéraire comme reflet des tensions entre trois nations balkaniques», Études balkaniques, 2021, Vol I, n°25, pages 97-122 ;

NEDELJKOVIC (Dragan) sous la direction, Reflets de l’histoire européenne dans l’œuvre d’Ivo Andrić, actes du colloque, à Nancy les 31 mai, 1er et 2 juin 1985, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1987, 214 pages ;

NOVAKOVIC (Branka), La littérature française au miroir d’une littérature serbe, Paris, Harmattan, 2014, 244 pages ;

PEREC (Georges) «Il est un pont sur la Drina de Ivo Andritch», Les Lettres nouvelles, janvier 1957, n°45, pages 139-140 ;

PETROVIC (Njegos), Ivo Andric, l’homme et l’œuvre, Montréal, Leméac, collection Présence du Québec, 1969, 211 pages ;

POPOVIC (Radovan), Ivo Andric : sa vie, traduction de Madeleine Stevanov, Belgrade, Yugoslovenska Revija, 1988, 121 pages ;

ADOJKOVIC (Živan) «Le Dr Ivo Andritch, grand écrivain yougoslave», Inter-Auteurs, 1959, n°136, pages 99-101 ;

SAMIC (Jasna), «L’Empire ottoman et ses vestiges dans la littérature bosniaque moderne (XIXè-XXè siècle», Cahiers balkaniques, 2008, n°36-37, pages 41-60 ;

SAMIC (Midhat), «Un consul français en Bosnie et la «Chronique de Travnik» de M. Ivo Andric», Annales de V institut français de Zagreb, 1952, pages 69-80 ;

SARANCIC (Branka), «L’Empire ottoman d’Ivo Andric, à la recherche de l’histoire perdue», Cahiers balkaniques, 2008, n°36-37, pages 27-40 ;

SINGH MUKERJI (Vanita), Ivo Andric : A Critical Biography, MacFarland, 1990, 212 pages ;

SREBRO (Milivoj), «Entre l’Orient et l’Occident : Problèmes d’Ivo Andric en France», La Littérature serbe dans le contexte européen : texte, contexte et intertextualité, Pessac, MSHA, 2013, pages 215-235 ;

SREBRO (Milivoj), «Ivo Andrić», Revue de l’Atelier du roman, décembre 2012, n°72, numéro spécial «Ivo Andric, pour ne pas oublier les Balkans», 116 pages, spéc pages 11-18 ;

SREBRO (Milivoj), «Un pont entre les mondes», Europe, avril 2009, n°960, pages 300-307 ;

Union européenne, La collection des prix Nobel de littérature, Ivo Andric, lauréat 1961, Paris, éditions Rombaldi, 1964, 470 pages ;

VALETTE (Pierre), «Il est un pont sur la Drina», Amitié et Nature, 1er février 1962, page 5 ;

VUCINICH (Wayne, S.) éditeur, Ivo Androvic Revisited : The Bridge Still Stands, University of California at Berkley, 1995, 228 pages ;

WATTERWALD (Denis), «Que faire de la parole ?», Revue de l’Atelier du roman, décembre 2012, n°72, numéro spécial «Ivo Andric, pour ne pas oublier les Balkans», 116 pages, spéc pages 38-43.

YANKOVITCH (Paul), «Ivo Andrić est mort», Le Monde, 15 mars 1975.

Paris, le 6 juin 2024, par Amadou Bal BA –

laissez un commentaire