Ce 10 mai 2020, dernier jour du confinement, en raison de la pandémie du Covid-19, coïncide avec la Journée commémorative de l’abolition de l’esclavage, pour honorer le souvenir des esclaves et commémorer l’abolition de l’esclavage.

Cette journée commémorative fait suite à la Loi du 10 mai 2001, à l’initiative de Christiane TAUBIRA, déclarant que la traite négrière est un «crime contre l’Humanité». Sur proposition de Maryse CONDE, le président Jacques CHIRAC, par un décret du 31 mars 2006, avait fixé au 10 mai 2006, la première célébration de cette journée commémorative. J’assiste depuis le 10 mai 2013, au Jardin de Luxembourg, à Paris, à cette Journée commémorative de l’abolition de l’esclavage. En raison du confinement, prenant fin ce dimanche 10 mai 2020, quelle meilleure façon de parler de l’abolition que rappeler les combats de l’Abbé GREGOIRE, qui ne sont pas resté vains : «Le temps détruit tout, et ses ravages sont rapides : mais il n’a aucun pouvoir sur ceux que la sagesse a rendu sacrés : rien ne peut leur nuire ; aucune durée n’en effacera, ni n’en affaiblira le souvenir ; et le siècle qui la suivra, et les siècles qui s’accumuleront les uns sur les autres, en feront qu’ajouter encore à la vénération qu’on aura pour eux» écrit Sénèque, dans son «Traité de la brièveté de la vie». En effet, plus que jamais, cette pandémie appelle l’émergence d’un autre monde, celui que réclamait l’abbé GREGOIRE : la nécessité de bâtir une gigantesque cathédrale d’Amour, de Fraternité, de Solidarité, de Compassion, de Paix et de Justice.

Par ailleurs, le 10 mai 1914 a été «un tremblement de terre» au Sénégal, suivant une expression du professeur Iba Der THIAM, avec la victoire de Blaise DIAGNE (1872-1934), contre François CARPOT (1862-1936). Depuis 1848, c’est la première fois qu’un Africain est élu à l’Assemblée nationale française. Le 10 mai 1981, c’est aussi la victoire de François MITTERRAND (1916-1996) aux élections présidentielles. C’est également la première fois, avec cette alternance, que la Gauche accédait, durablement, au pouvoir.

Se surnommant «l’Ami des Hommes de toutes les couleurs», suivant le sous-titre d’un de ses ouvrages, Henri GREGOIRE est celui qui n’a jamais renoncé, en raison de sa lutte intransigeante contre la traite négrière, l’esclavage. Il a toujours lutté contre le «préjugé de couleur», c’est-à-dire le racisme, et ceci jusqu’à l’extrême fin de sa vie. Les fondements chrétiens de sa conception de l’unité de l’espèce humaine font de lui un grand humaniste : «L’époque de ma vie la plus heureuse est celle où j’étais curé. Un curé digne de ce nom est un ange de paix : à la fin de chaque jour, il doit s’applaudir d’avoir fait une foule de bonnes actions» écrit-il dans ses mémoires. En effet, ses charges d’enseignant, de curé d’Emberménil, près de Lunéville, en Lorraine, de prêtre du Diocèse de Nancy (1775-1791), d’évêque constitutionnel de Loir-et-Cher (1791-1802), de député aux États généraux, et à la Convention, membre du Conseil des Cinq-Cents (1795-1798), du Corps législatif (1800) et du Sénat (1801-1814), de membre de l’Institut de France de 1795 à 1816, firent de l’abbé GREGOIRE un homme de premier plan dans la vie intellectuelle, politique et religieuse durant le siècle des Lumières et la période révolutionnaire. Fondateur de l’hebdomadaire «Annales de la Religion» du Comité d’instruction publique, de l’Institut national, du Bureau des longitudes et du Conservatoire des arts et métiers, Henri GREGOIRE est défenseur ardent des arts et de l’instruction publique : «Sachez qu’un peuple ignorant ne sera jamais un peuple libre» écrit-il dans ses mémoires. On retrouvera, en lui, «les sentiments de piété, de philanthropie et de républicanisme dont cette existence fut l’entière application» écrit Hyppolite CARNOT en charge de publier ses mémoires. En effet, l’abbé, Homme d’église et des «Lumières chrétiennes», Henri GREGOIRE fut l’un des plus résolus dans la lutte pour l’extension des principes de 1789 aux peuples non-européens, avec toutes les ambiguïtés dont ce message était porteur «La physionomie morale de Henri Grégoire se distingue entre toutes dans les fastes de la Révolution française : elle est originale autant que noble et pure. On ne peut s’empêcher d’admirer ce prêtre chrétien qui ose confesser sa foi au milieu d’un peuple insurgé contre la religion aussi bien que contre la politique du passé. Et pourtant, ce peuple respectant en lui ses convictions sincères et profondes, n’a cessé de regarder en lui comme un ami» écrit Hyppolite CARNOT. L’abbé GREGOIRE a vu en la Révolution française l’application des préceptes d’un christianisme républicain. Chef du clergé populaire, il assiste le 20 juin 1789 au Serment du jeu de paume, immortalisé par un tableau de David.

Curieusement, l’abbé GREGROIRE est moins connu en Afrique que Victor SCHOELCHER (1804-1893), à la base de l’abolition définitive de 1848. D’une manière générale, les Africains s’intéressent beaucoup plus aux questions de colonisation que d’esclavage. En 1315, Louis X interdit l’esclavage en France, mais en 1685, Louis XIV édicte «le Code Noir» autorisant l’esclavage dans les colonies françaises. C’est sous l’impulsion hardie de l’abbé GREGOIRE qu’un décret du 5 février 1794 a aboli l’esclavage. Cependant Bonaparte rétablit l’esclavage en 1802. Pourtant, l’abbé GREGOIRE est le précurseur et le mentor de Victor SCHOELCHER. En effet, en 1839, Victor SCHOELCHER remporte le prix de l’association des Amis des Noirs que lance l’Abbé GREGOIRE sur le thème «Quels seraient les moyens d’expurger le préjugé injuste et barbare des Blancs contre la couleur des Africains ?». Dans son étude, il conteste les théories justifiant l’esclavage et la colonisation au nom de l’infériorité intellectuelle des Noirs : «Quant à moi, il me reste démontré, qu’en fait, les Nègres sont une variété d’espèces d’animaux appelés hommes, et ils sont libres de droit !» dit-il. Son combat change donc de nature, il ne demande plus la libération progressive et graduée des esclaves, mais exige une abolition immédiate de l’esclavage, dans un ouvrage de 1842. Il devient célèbre pour cette cause qu’il défendra, sans relâche jusqu’à la fin de sa vie. Il rencontre l’abbé GREGOIRE, membre de la société des Amis des Noirs, à partir de 1789 : «Personne n’a acquis plus d’honneur soutenant les Nègres que Grégoire ; son ardeur, loin de se refroidir, n’a fait qu’augmenter dans les obstacles. Tel est le caractère des hommes qui se dévouent à une noble cause» dit Jacques-Pierre BRISSOT. L’objectif des Amis des Noirs est bien de préparer la suppression de la traite et l’abolition de l’esclavage. Mais ils se heurtent aux intérêts des colons et à la haine des Montagnards, qui les envoient à l’échafaud, comme BRISSOT en 1793 ou les conduisent au suicide (CLAVIERE, CONDORCET). Seul l’abbé GREGOIRE échappe à la répression. Il est même élu à la Convention, où il demande «la mise hors la loi du commerce infâme». Sous son impulsion et celle de Danton, la Convention abolit l’esclavage le 4 février 1794. L’abbé GREGOIRE, qui continue de se battre et de publier des brochures en faveur de l’abolition de l’esclavage en France, mourra néanmoins, en 1831, sans avoir vu son pays revenir à la décision prise en 1794. Mais il n’a pas pu assister à la Révolution de 1848 ayant aboli, définitivement, l’esclavage : «Lorsqu’après une longue expérience, avec ce triste résultat, on arrive au soir de sa vie, la certitude de la quitter bientôt et d’échapper à ce monde est consolante. Chez tous les peuples il y a des âmes pures, et la véritable noblesse, la vertu, peut être l’apanage des hommes de toutes les couleurs» écrivait-il, en 1826, dans «la noblesse de la peau». Cependant, et en dépit de la difficulté de la mission, Henri GREGOIRE restera, en permanence, habité par ce beau rêve «Pourquoi désespérer que jamais il ne se réalise ? Le monde donne des espérances. Espérer que le despotisme qui est une grande erreur, que la guerre qui est une grande immoralité deviendront plus rares en Europe. Les bonnes mœurs et la justice sont la source unique du bonheur» écrit-il dans ses mémoires.

«Évoqué par les uns comme le sauveur du patrimoine culturel de la France, par les autres comme le pourfendeur de l’esclavage et l’ami des Juifs, affidé à une révolution antireligieuse pour les troisièmes, l’abbé Grégoire se tient encore dans la cohorte des inconnus célèbres. Pourtant sous son faux nom se concentrent plusieurs enjeux importants : l’attitude chrétienne à l’égard de la démocratie, la vocation pédagogique et culturelle de la République, les chances d’une véritable égalité des frères humains sans considération de couleur, de race ou de religion» écrit Rita HERMONT-BELOT. D’une imagination vive, très cultivé, esprit ardent et fécond, Henri, Jean-Baptiste, GREGOIRE est né le 4 décembre 1750 à Vého (Meurthe-et-Moselle), près de Lunéville. Ses parents de condition très modeste ne savent ni lire, ni écrire. Bastien GREGOIRE, son père, est un simple ouvrier tailleur d’habits, sa mère, Marguerite THIEBAUT, femme au foyer. Mais ils lui ont inculqué de très hautes vertus morales et humanistes : «Quant à moi, dont la roture remonte probablement jusqu’à Adam, né plébéien […], persuadé, comme le dit un poète, que chacun est le fils de ses œuvres, je ne veux jamais séparer mes affections ni mes intérêts de ceux du peuple. […] Je remercie le Ciel de m’avoir donné des parents qui, n’ayant d’autre richesse que la piété et la vertu, se sont appliqués à me transmettre cet héritage», écrit Henri GREGOIRE, dans ses mémoires. Baptisé le 5 décembre 1750, le jeune Henri, à Vého, fréquente l’école du régent Nicolas HOUSSEMONT. Pour ses 8 ans, il sait lire et écrire. En 1758, il est pris en main par l’abbé CHERRIER, curé d’Emberménil, qui accueille dans le collège qu’il a fondé des enfants de familles aisées et de petite noblesse. Le petit Henri y est un élève non-payant, ses parents n’ayant pas les moyens de payer ses études. Seuls ses dons intellectuels lui ont ouvert cette porte. Il étudie les saintes Écritures, les mathématiques, la géométrie et la grammaire de Port-Royal-des-Champs. Il acquiert un esprit critique en lisant Montaigne, Racine, Pascal, Rousseau et Voltaire. Dès cette époque apparaît sa vocation sacerdotale. En 1768, les Jésuites, conciliant la foi et la raison, sont chassés de Lorraine, l’université qu’ils dirigeaient à Pont-à-Mousson, est transférée à Nancy. Henri y entre le 3 novembre 1768. Il fréquente la bibliothèque publique créée par Stanislas et s’y lie d’amitié avec le chevalier de SOLIGNAC, ancien secrétaire particulier du duc de Lorraine, qui l’initie à la question des Juifs : «Lorsque, pour la première fois, j’entrai à la bibliothèque de Nancy, le sous-bibliothécaire, me dit «Que désirez-vous ?», «des livres, pour m’amuser». « Mon ami, vous vous êtes mal adressé. Ici on en donne que pour s’instruire ». «De ma vie, je n’oubliera jamais la réprimande», écrit Henri GREGOIRE, dans ses mémoires. L’abbé SANGUINE jouera plus tard un rôle important dans la formation de Grégoire lorsqu’il sera son professeur de théologie dans les années 1771-1774. En 1764, âgé de 14 ans, il est admis au collège des Jésuites. Il étudie le français, le latin, le grec, l’histoire et la géographie, lit Bossuet, Voltaire et Rousseau. Il étudie chez les Jésuites de Nancy et conduit toute sa vie à la recherche de l’égalité parmi tous les hommes, de la liberté, plaide notamment pour les droits civiques des Juifs, des Noirs et des Métis des colonies. En août 1773, Henri GREGOIRE fait parvenir à la Société des sciences et des arts à Metz un exemplaire de son «Eloge de la poésie» qui vient de recevoir le prix des Belles-Lettres. En 1776, Henri GREGOIRE est l’un des membres fondateurs de la Société philanthropique de Nancy dont les associés déclarent que «leur association est à base d’amour des hommes», ainsi que le dit Térence ; ils excluent de leur compagnie les avares et les orgueilleux, ceux qui par superstition stupide regardent la tolérance comme une impiété; ils ne croient pouvoir mieux honorer la divinité que par l’amour du prochain, la bienfaisance et la bonté du cœur.

C’est à Paris, que l’abbé GREGOIRE découvre la question de l’esclavage et adhère à la société des Amis des Noirs. Auparavant et dès 1787, Henri GREGOIRE constitue un syndicat des curés du diocèse de Nancy. Dès janvier 1789, Henri GREGOIRE engage les curés lorrains à participer au débat politique : «Que le Clergé renonce à tout privilège en matière d’impôts. Nous sommes d’abord citoyens, toutes les autres qualités s’effacent devant celles-là. Mais comme curés, nous avons des droits» écrit-il. Par son érudition et ses voyages, il devient le «prêtre des lumières». Passionné d’agriculture, élu le 6 avril 1789, il participe aux Etats-généraux, à Versailles, dès le 5 mai 1789. Le 3 juillet 1789, Henri GREGOIRE devient l’un des deux secrétaires de l’Assemblée, désigné à la quasi-unanimité. Le 13 juillet, les royalistes menacent de faire charger la troupe : «Ils pourront éloigner la Révolution, mais certainement, ils ne l’empêcheront pas. Des obstacles nouveaux ne feront qu’irriter notre résistance à leurs fureurs, nous opposerons la maturité des conseils et le courage le plus intrépide», écrit-il dans ses mémoires. Le fondement de la Déclaration du 26 août 1789, ne fait pas référence à Dieu, comme le demandait Henri GREGOIRE, mais à un «Être suprême» et on lui attribue, cependant, la paternité du principe d’égalité «Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits» suivant l’article 1er de cette Déclaration des droits de l’Homme. C’est là un fondement légal à l’abolition de l’esclavage ainsi qu’à la prohibition des discriminations raciales.

L’abbé GREGOIRE meurt à Paris, le 28 mai 1831. Enterré d’abord au cimetière Montparnasse, ses cendres seront transférés, en 1989, au Panthéon.

I – L’Abbé Grégoire, ami des Hommes de toutes les couleurs

L’abbé GREGOIRE est en permanence en lutte contre les préjugés et toutes les formes de racismes. L’unité de l’espèce humaine, principe fortement souligné dans l’œuvre de l’abbé GREGOIRE, et qui sous-tend son combat contre l’esclavage, est une croyance a priori, fondée sur la religion. Quand parait en 1808, «De la littérature des nègres, ou Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature ; suivies de Notices sur la vie et les ouvrages des Nègres qui se sont distingués dans les Sciences, les Lettres et les Arts, l’Angleterre a interdit depuis moins d’un an à ses sujets de pratiquer la traite atlantique. L’abbé GREGOIRE prend le contrepied de la politique raciste de Napoléon qui avait mis en place une politique de ségrégation raciale dans les colonies. En effet, même si la Révolution française a ancré le droit naturel des êtres humains à naître et demeurer libres, les abolitionnistes rencontrent des difficultés pour démanteler le système d’exploitation esclavagiste des empires européens. En républicain authentique, convaincu du principe de Fraternité, l’abbé GREGOIRE a défendu, toute sa vie, les êtres considérés comme inférieurs. Aussi, «De la littérature des Nègres» est dédié par l’abbé GREGOIRE «à tous les hommes courageux qui ont plaidé la cause des malheureux noirs et sang-mêlé, soit par leurs ouvrages, soit par leurs discours dans les assemblées politiques, pour l’abolition de la traite, le soulagement et la liberté des esclaves» écrit-il. L’Abbé GREGOIRE est donc audacieux et assume ses idées. En effet, le contexte est particulièrement hostile, pour une publication défendant la cause des Noirs : rétablissement de l’esclavage en 1802, législation consulaire discriminatoire à l’égard des gens de couleur. En 1807, une enquête de police recense toutes les personnes de couleur établies en métropole, afin de les soumettre à un projet d’enrôlement militaire. Une loi du 3 juillet 1802 interdisait l’entrée des Noirs et des hommes de couleur sur le territoire métropolitain. En janvier 1803, les préfets furent chargés d’enjoindre aux maires de ne plus inscrire sur les registres de l’état-civil les mariages mixtes.

Auparavant, et dès 1763, les autorités s’inquiétaient de la présence d’hommes de couleur en métropole et il est interdit d’amener des hommes de couleur en métropole, de peur de voir l’expansion du métissage. Le Noir est esclave parce qu’il est inférieur et il est inférieur parce qu’il est esclave. Charles-Louis de Secondat de MONTESQUIEU (1689-1755), dans son «Esprit des lois», dans sa théorie des climats, appliquée au domaine de la philosophie politique, soutenait que l’asservissement des Noirs était une conséquence fâcheuse, mais logique du climat : «aucune curiosité, aucune noblesse d’entreprise, aucun sentiment généreux ; les inclinations y sont passives. La plupart des châtiments y sont moins difficiles à soutenir que l’action de l’âme, et la servitude moins insupportable que la force d’esprit» écrit-il. Les Noirs étaient interdits aux fonctions publiques et aux activités politiques, et il fallait les tutoyer au lieu de les vouvoyer. Une loi du 3 juillet 1802 interdit l’entrée des Noirs en métropole et en janvier 1803, les préfets enjoignent aux maires de ne plus célébrer les mariages mixtes. Pour échapper à la censure du ministre de la police, Joseph FOUCHE (1759-1820), l’abbé GREGOIRE se livre à une analyse essentiellement culturelle et intellectuelle plutôt que politique.
En humaniste, l’abbé GREGOIRE se livre à un savant plaidoyer pour l’unité de l’espèce humaine, au moment où des pseudo scientifiques prétendaient établir une hiérarchie des races, pour justifier la colonisation. Le Nègre fait partie de la grande famille de la race humaine, et de ce fait, il doit en remplir les devoirs et en exercer, pleinement, tous les droits. Ces droits et ces devoirs sont antérieurs au développement moral. Pierre-Louis Moreau de MAUPERTUIS (1698-1759) avait déjà posé le principe que la variété de l’homme noir était en quelque sorte un accident, une branche ou une variété de l’espèce humaine. Henri GREGOIRE s’appuie manifestement sur les travaux de Georges-Louis Leclerc BUFFON (1707-188), qui dans son traité de «l’histoire naturelle et ses variétés dans l’espèce humaine» de 1749, inspiré de récits de voyage au Sénégal et en Gambie, aborde le Nègre, sur le genre humain, en rejetant les théories, inspirées par la théorie biblique de la déchéance du Noir, celle de la malédiction de Cham : «Tout concourt à prouver que le genre humain n’est pas composé d’espèces essentiellement différentes entre elles, qu’au contraire, il n’y a eu originairement qu’une seule espèce d’hommes, qui s’est multipliée et répandue sur toute la surface de la terre» écrit BUFFON. Quand un décret du 15 mai 1791 réintègre, environ 400 habitants de Saint-Domingue, dans la nationalité française, Henri GREGOIRE s’exclame : «Vous étiez des hommes, vous êtes des citoyens, et, réintégrés dans la plénitude de vos droits. Le décret n’est point une grâce, car une grâce est un privilège, un privilège est une injustice, et ces mots ne doivent plus souiller le Code français. (…). Citoyens, relevez vos fronts humiliés ; à la dignité d’homme, associez le courage, la liberté, la fierté d’un peuple libre» écrit-il. Fidèle au droit naturel, l’abbé GREGOIRE part de l’idée que la Révélation est pour tous les hommes : «Les Nègres étant de même nature que les blancs, ont donc avec eux les mêmes droits à exercer, les mêmes devoirs à remplir. Ces droits et ces devoirs sont antérieurs au développement moral. Sans doute leur exercice se perfectionne ou se détériore selon les qualités des individus» écrit-il. En homme d’église atypique, pour l’abbé GREGOIRE, les qualités morales des individus permettent de les distinguer davantage des autres. Selon lui et suivant les écritures saintes «Vous aimerez votre prochain, comme vous-même». Or certains hommes d’église ont trahi ce commandement : «En méditant ces paroles qui pourrait ne pas remarquer le vide effrayant dans la conduite de cette multitude de zélateurs acariâtres, tracassiers, persécuteurs, déchirant à belles dents, et calomniant saintement, autrefois contempteurs des autels, mais qui, tout à coup, convertis à la religion par la politique, ont improvisé la ferveur et parodié la pitié en lui substituant la dévotion de parade» écrit-il.

Henri GREGOIRE a recensé de nombreux aux hautes qualités intellectuelles et morales. Ainsi, le Noir, Saint-Benoît de Palerme, du XVIème siècle, montre à quelle altitude les Noirs peuvent atteindre. Les Noirs peuvent atteindre de très hautes responsabilités, comme Angelo Soliman, favori du Prince du Liechtenstein, chargé de l’éducation du Prince héritier, et Hanibal, ancêtre de Pouchkine, devenu général de l’armée russe. Henri GREGOIRE, un des membres fondateurs de l’Institut des Arts et Métiers, et à son époque l’art africain étant encore discrédité, a valorisé les talents des Noirs dans les arts et métiers. Même s’il ne connaissait pas la cosmogonie et la tradition orale africaines, l’abbé GREGOIRE a eu le courage de s’opposer à des idées racistes, dominantes à son époque et celles-ci n’ont pas encore disparues. S’appuyant sur VOLNEY, qui avait étudié l’Egypte ancienne, l’abbé GREGOIRE estime qu’à la «race noire, nous devons nos arts, nos sciences et jusqu’à l’art de la parole» écrit-il. Pythagore et les Anciens grecs ont puisé dans la science et la philosophie de l’Egypte ancienne qui était noire.

Henri GREGOIRE s’est révélé être un porte-parole infatigable de la cause de l’égalité réelle : «L’opinion de l’infériorité des nègres n’est pas nouvelle. La prétendue supériorité des blancs n’a pour défenseurs que des blancs juges et parties, et dont on pourrait d’abord discuter la compétence, avant d’attaquer leur décision» écrit-il. Les écrits de l’abbé GREGOIRE sont un puissant viatique, pour la diaspora africaine, dans la lutte contre l’esclavage et la colonisation ; c’est «le premier pamphlet écrit en faveur de l’intelligence des Nègres et contre l’aristocratie de la couleur. L’abbé Grégoire y exalte les dons poétiques et musicaux des Nègres» écrit Amady Aly DIENG. Pour Augustin COCHIN «Les abolitionnistes bravant l’évidence et l’histoire, accordaient à la race noire les plus belles destinées intellectuelles. Nous n’en sommes plus à ces exagérations. Le sentiment Lgarde sa place, la raison a pris la sienne, le préjugé a perdu celle qui ne lui appartenait pas. Nous sommes devant les faits, les réalités pratiques» écrit-il, en 1861, dans «l’abolition de l’esclavage». L’abbé GREGROIRE a recensé différentes éminentes personnalités noires dans différents pays. Ainsi, en 1717, Don Juan Latino enseignait le latin à Séville. Michel ADANSON, dans son «voyage au Sénégal», en 1754, est surpris de voir les Noirs de ce pays lui nommer grand nombre d’étoiles et raisonner, de façon brillante, sur les astres. Il évoque aussi l’aïeul du poète national russe Pouchkine, qui s’appelait Abraham Hannibal, arraché du Cameroun et qui a été général de l’armée russe.

En France, l’ouvrage d’Henri GREGOIRE, «De la littérature des Nègres» soulève l’ire du parti colonial. Ainsi, Richard F. TUSSAC exprime, en 1810, la colère des milieux conservateurs à travers un livre intitulé «Le cri des colons contre l’ouvrage de M. l’évêque et sénateur, Grégoire». En revanche, «De la littérature des Nègres» a été très hautement apprécié par les colonisés «Les intellectuels continueront le combat pour l’émancipation des Noirs en exaltant la beauté des civilisations africaines et en brandissant l’étendard de l’Egypte nègre, mère des civilisations humaines, et particulièrement de la civilisation occidentale» écrit Antênor FIRMIN, dans «de l’égalité des races humaines», en 1885. Antênor FIRMIN ajoute que «l’abbé GREGOIRE, suivi par un petit nombre d’Européens consciencieux, ont mis leur haute intelligence, ainsi que leur grandeur d’âme au service de la vérité, et se sont admirablement évertués, à convaincre leurs congénères de la réalité des faits. Ils ont héroïquement travaillé à rabattre la prétention de l’homme blanc à une supériorité native sur l’homme noir, prétention injustifiable et passant à l’état de dogme chez le plus grand nombre des Européens et dirigeant leur conduite générale dans toutes les relations avec les fils de l’Afrique» dit Antênor FIRMIN.
«Un athlète courageux descend de nouveau dans l’arène, avec les armes qui lui sont depuis longtemps familières, celles de la Raison, de la religion, du sentiment et de l’érudition la plus étonnante ; on aime à voir s’avancer dans cette noble carrière, un membre distingué du Sénat Conservateur et de l’Institut national, un évêque illustre, un écrivain courageux, que rien n’a pu détacher des idées religieuses et libérales ; qui s’est montré constamment le patron des opprimés» écrit Joël BARLOW (1755-1812).

«De la littérature des nègres» atteste des connaissances encyclopédiques de l’abbé GREGOIRE, sur les multiples et riches formes de l’activité intellectuelle des Noirs. Dans les temps anciens, la diaspora a bien exploité les travaux de l’abbé GREGOIRE. Ainsi, William Burghardt DUBOIS (1868-1963), père du panafricanisme et partisan de l’antériorité des civilisations nègres d’Ethiopie et d’Egypte, a lu et a intégré, dans ses écrits et combats, «De la littérature nègre», traduit en anglais, aux Etats-Unis. Aimé CESAIRE est élogieux pour l’action de l’abbé GREGOIRE, en raison de son opiniâtreté et de sa pugnacité dans la lutte pour l’abolition de l’esclavage «La Constituante avait sacrifié les Nègres aux colons, la législative aux ports de commerce. La Convention les sacrifiait à la paix. Un qui ne se découragea pas ce fut Grégoire» écrit-il. Léopold Sédar SENGHOR fait remonter la négritude aux idées de l’abbé GREGOIRE, «son ouvrage fut une défense et une illustration de la Négritude, non plus au nom des principes immortels, mais plus positivement, des valeurs de civilisation de l’Afrique noire» écrit-il dans «Liberté 3». En effet, l’abbé GREGOIRE affirme, comme Constantin-François VOLNEY (1757-1820), que les Egyptiens des temps pharaoniques étaient des Noirs, et que les Anciens grecs ou latins, ainsi que dans la Bible, désignaient, sous le nom d’Ethiopiens, tous les Noirs. Aimé CESAIRE se range à ce point de vue et considère que l’ouvrage de Cheikh Anta DIOP, «Nations nègres et culture» est le «plus audacieux qu’un Nègre ait jusqu’ici écrit et qui comptera, à n’en pas douter, dans le réveil de l’Afrique».
B – L’abbé GREGOIRE, adversaire des préjugés et amis des Juifs
Homme d’une grande tolérance, l’abbé GREGOIRE s’efforçait d’améliorer le sort des Noirs, des Juifs, des Catholiques irlandais, des Protestants et des domestiques. Tous les parias de la société eurent avec lui le plus grand défenseur. Pour les antisémites du XIXème siècle, raillaient la naïveté de l’abbé GREGOIRE. Pour eux, les Juifs ne pouvaient être jamais que «des usuriers avides et sans scrupules, des ennemis irréductibles du christianisme et des chrétiens, des exclusivistes fanatiques, des étrangers sans patrie, des traîtres en puissance». A ces haineux, l’abbé GREGOIRE répondaient «Corrigeons au plus tôt nos erreurs, émancipons les Juifs, sans retard. La liberté les guérira de leurs tares. Faisons-leur confiance, ainsi qu’au temps réparateur». L’abbé GREGOIRE a porté très haut les idées des Lumières, à savoir la foi en la nature humaine et dans sa faculté de régénération. Il faudrait refuser de mettre à l’écart des individus, comme des parias et les intégrer dans la société.

Henri GREGOIRE connaissait, de longue date, la communauté juive de Lorraine, ainsi que Moïse MENDELSSOHN (1729-1786), le grand-père du compositeur Félix. Aurélien LAMOURETTE (1742-1794), un professeur de philosophie et évêque constitutionnel, qui sera guillotiné en 1794, l’a sensibilisé à la question juive et à la tolérance religieuse. En 1774, il rencontre Isaac BERR-BING (1744-1828), savant de la communauté juive de Metz. La société philanthropique de Nancy propose, en 1779, comme sujet de concours : la place accordée aux Juifs dans la société, tant sur les plans civil que politique et social.

Henri GREGOIRE répond par un mémoire, montrant que sa réflexion sur ce sujet se poursuit. Il retravaillera, quelques années plus tard, ce mémoire, pour répondre à une nouvelle mise en concours lancée cette fois par la Société royale des sciences et des arts de Metz. Le 15 septembre 1786, la fête de Roch Hachana (Nouvel an juif) est célébrée dans la synagogue de Lunéville qui vient d’être construite. Invité à prêcher ce même jour en l’église St-Jacques de Lunéville, Henri GREGOIRE fait sensation en concluant son sermon par «les Juifs, mes frères». Pour, lui les Juifs sont membres de cette famille universelle qui doit établir la fraternité entre tous les peuples. 23 août 1788, Henri GREGOIRE publie «l’Essai sur la régénération physique, morale et politique des juifs». Cet écrit répond à la question mise en concours par la Société royale des sciences et des arts de Metz : «Est-il des moyens de rendre les Juifs plus utiles et plus heureux en France ?». Cet essai obtient la palme académique de Metz. C’est l’ouvrage le mieux écrit qui soit sorti de la plume de Henri GREGOIRE ; il dresse toutes les persécutions, les humiliations et les préjugés dont les Juifs ont été l’objet. Il réclame une loi civile pour les Juifs, tout en limitant, temporairement, leur mercantilisme et leur agiotage. Henri GREGOIRE est à la base d’une importante réforme pour les Juifs. Le 14 octobre 1789, à l’Assemblée nationale, Henri GREGOIRE reçoit une délégation de Juifs venue de Nancy et dirigée par Isaïe BERR-BING et demande que le Parlement traite immédiatement de la place des Juifs dans la nation. A partir de ce jour, les Juifs ont eu le sentiment d’appartenir à la Nation française. Le décret sur les droits civils et politique des Juifs, leur accordant la citoyenneté sera voté le 27 septembre 1791. Les Juifs de Bordeaux et de Bayonne, largement intégrés, parlant français, parfois riches, et disposant de droits reconnus par des lettres patentes sont admis dans le monde chrétien, les Juifs de Metz et de Colmar vivent à l’écart, au mépris des autres habitants qui leur en veulent particulièrement du commerce de l’argent qu’ils pratiquent. Créanciers de nombreux paysans et petits bourgeois, ils sont voués au mépris d’une population qui répugne, par ailleurs, à leurs coutumes religieuses, à leur façon de s’habiller, bref à leur étrange. Environ 50 000 Juifs (Ashkénazes et Sépharades) étaient exclus de la nationalité française depuis le règne de Louis XIV. «Les Juifs sont membres de cette famille universelle qui doit établir la fraternité entre tous les peuples» écrit l’abbé GREGOIRE.

Henri GREGOIRE est un adversaire résolu de tout préjugé qui est «une opinion qui, adoptée sur parole ou sans examen, peut être vraie ou fausse ; mais son usage assez commun en restreint la signification aux opinions erronées. L’ignorance, la paresse, une déférence passive à l’autorité, l’intérêt et l’orgueil sont les sources les plus ordinaires des préjugés» écrit-il. Dans les sociétés matérialistes la force physique est subordonnée à la force morale. Les audacieux, les lâches et les faibles associés ont vaincu les gens justes. Ainsi quand «la puissance et la richesse envahirent toutes les dignités, toute la considération sociale ; par une conséquence naturelle, le mérite réel, mais indigent, timide et modeste fut dédaigné ou même frappé d’ignominie» écrit Henri GREGOIRE. Suivant cette nouvelle hiérarchie, les puissants distribuent l’opprobre et l’éloge, le mépris et l’estime et dégradèrent ainsi l’image de certaines personnes, pour mieux les assujettir. La colonisation ou l’esclavage avaient inventé la noblesse de la peau, un préjugé de nature à légitimer ces servitudes établies par la cupidité, accepté par l’ignorance, fortifié par l’habitude et légitimé par des lois scélérates. Les préjugés de la couleur sont notamment fondés sur l’orgueil «Chez le sauvage, il veut briller par la longueur des ongles, des oreilles et de la perfection du tatouage ; chez ce qu’on appelle les nations civilisées, par les habits, des cordons, des parchemins ; chez les planteurs, par la noblesse de la peau» écrit-il. Ces préjugés sont encore tenaces de nos jours : «Avilir les hommes est le moyen de les rendre vils» écrit Henri GREGOIRE.

Le préjugé n’a aucun fondement dans la nature, dans la Bible ; la ligne entre la honte et l’honneur n’a pas de couleur : «Le délire seul pourrait supposer que l’affection et la haine, l’estime et le mépris forment des échelles de proportions applicables aux couleurs tranchées de l’espèce humaine» écrit Henri GREGOIRE. Si les âmes n’ont pas de sexe, les couleurs n’en ont pas non plus : «L’homme de bien, qu’il soit noir ou blanc, esclave ou libre, est plus grand aux yeux de l’Eternel qu’un être dépravé, fût-il ceint de diadème» écrit Henri GREGOIRE. Les partisans de l’esclavage et de la colonisation essayant de contourner la doctrine de la charité de l’Eglise, ont adopté une religion fondée sur l’intérêt ou l’orgueil. Pour eux, la religion est comme «celle des cours et des mondains, l’antipode de celle du Rédempteur. Ils l’écoutent sans répugnance lorsqu’elle instruit, il la repousse lorsqu’elle exige la réforme des mœurs. De l’Evangile on fait un canevas auquel les passions adoptent une broderie différente» écrit-il. Sur le plan strictement religieux, Henri GREGOIRE rappelle aux gouvernants «Malheur à la politique qui prétend fonder la prospérité d’un pays sur le désastre des autres, et malheur à l’homme dont la fortune est cimentée par les larmes des autres. (…) L’Eternel a l’éternité pour punir» écrit-il. La traite des nègres et leur esclavage est le plus grand crime commis par les nations européennes. Il en appelle à la Justice et à la Vérité, ainsi qu’à la Solidarité pour combattre le vice et les fautes des hommes.
Victor SCHOELCHER continuera de mener la bataille engagée par l’abbé GREGOIRE et critiquera le préjugé contre les Noirs : «Détruire la servitude des Noirs est le moyen le plus efficace pour détruire le préjugé contre les Africains» écrit-il dans «De l’esclavage, examen critique du préjugé contre la couleur des Africains et des sangs-mêlés». Dans sa défense de cette race noire, si longtemps, si cruellement avilie, «Les propriétaires d’esclaves que vous, prêchassent à leurs frères cette loi de concorde. Ne laissez pas les partisans du statu quo s’emparer de tous les esprits, les corrompre» écrit-il. Les Noirs ne sont pas stupides parce qu’ils sont Noirs, mais parce qu’ils sont esclaves : «L’infériorité intellectuelle des hommes en servitude, n’est pas chose nouvelle ; les comédies antiques sont pleines de traits contre l’imbécilité des esclaves» écrit-il. En fait, c’est la servitude, la domination qui avilie l’homme : «La prétendue pauvreté intellectuelle des Nègres est une erreur créée, entretenue, perpétuée par l’esclavage ; conséquemment, ce n’est pas la couleur, mais la servitude qu’il faut haïr» dit-il.
II – L’Abbé Grégoire, partisan de l’abolition de l’esclavage
Dès la fin du XVIIIème siècle et sous l’impulsion des Quakers, un puissant mouvement abolitionniste s’était manifesté : «Honneur immortel à la société des Quakers. En affranchissant leurs esclaves, en déclarant en l’an 1754 exclus de leur sein quiconque ne les affranchissait pas, ils donnèrent un exemple que toutes les sociétés auraient dû imiter, un exemple sur lequel les catholiques auraient dû prendre initiative» écrit Henri GREGOIRE. «Acheter des hommes est un forfait aggravé par celui de les maltraiter, et celui de les contraindre à un travail sans rétribution» précise-t-il. Le silence de l’Eglise est une complicité de ce crime. La 4 février 1794, la Convention abolit l’esclavage.

L’abbé GREGOIRE a adhéré à Société des Amis des Noirs dont font partie Jean Antoine CONDORCET (1743-1794), Lafayette, La Rochefoucauld, Clermont-Tonnerre, Pétion et Clavière, etc, dont les buts sont l’accès à la citoyenneté et l’abolition de l’esclavage : «L’Homme est moins grand par son génie que par l’usage qu’il en fait» écrit-il dans ses mémoires.

Cette Société des Amis des Noirs est une réaction contre le monde intellectuel servile, cette multitude sans caractère et sans opinion fixe, une clique rampante et cupide «L’idolâtrie politique est l’une des grandes plaies de l’ancien monde. La flatterie a souillé les chaires et les tribunes» écrit-il. Les abolitionnistes ont une noble ambition «Libérer les esclaves, répandre parmi eux et parmi ceux qui sont déjà libres, l’instruction, l’amour du travail, de l’ordre, de la vertu, et surtout la pitié sans laquelle les vertus n’ont aucune garantie» écrit Henri GREGOIRE. William WILBERFORCE (1759-1833), en Angleterre et l’abbé GREGOIRE, en France, furent les éminents combattants pour l’abolition de l’esclavage, au nom des principes inspirés par un sentiment supérieur de justice et d’humanité. Evoquant les esclavagistes, l’abbé GREGOIRE estime que «la soif de l’or, du pouvoir, rend les hommes féroces, altère leur raison et anéantit leur sentiment moral» écrit-il. Henri GREGOIRE propose d’abord aux colons une abolition progressive de l’esclavage : «Que firent les colons ? Semblables à tous les despotes qui jamais ne trouvent les peuples assez mûrs pour la liberté, au lieu d’aller le joug, la plupart des colons l’aggravèrent. A des écrits raisonnés, ils opposèrent, sans relâche, des diatribes anonymes contre ces Amis des Noirs. A les entendre, nous aiguisons contre eux des poignards, nous voulions les faires égorger, nous étions des traîtres à la patrie» écrit Henri GREGOIRE. Les colons ont prétendu, également, que les Amis des Noirs ne connaissaient pas la réalité des territoires qu’ils décrivent. Sans avoir vécu dans les colonies, l’abbé GREGOIRE conteste la légitimité de l’esclavage au nom des principes de liberté et de morale ne devant pas varier suivant les degrés de latitude. Jusqu’à sa mort GREGOIRE mena la plus ardente campagne pour obtenir l’abolition définitive de l’esclavage et de la traite. Il restait rigoureusement fidèle à ce qu’il avait écrit, en 1790. «C’est une cause dont je me suis fait l’avocat et que je n’abandonnerai jamais». En 1817, l’abbé GREGOIRE écrivait encore au cardinal, préfet de la propagande à Rome : «Je me suis dévoué à la cause des enfants de l’Afrique à travers des persécutions dont la continuité et la noirceur, loin d’amollir mon courage, l’ont accru, et jusqu’à mon dernier soupir, ils trouveront en moi un défenseur» et l’abbé GREGOIRE tint parole. «Le trait le plus saillant du caractère de Grégoire était la ténacité, qui s’alliait avec une extrême mobilité d’imagination. Aucune existence ne se présente plus homogène au milieu de nos annales biographiques si bigarrées» écrit Hyppolite CARNOT.
La nature n’ayant pas fait d’esclaves, tous les hommes ont un droit égal à la liberté. L’abbé GREGOIRE est donc en rupture par rapport à l’église officielle, complice de l’esclavage «La religion chrétienne qui épure la joie, qui essuie les larmes, et dont la main est toujours prête à répandre des bienfaits, la religion se place entre les esclaves et les maîtres, pour adoucir la rigueur de l’autorité et le joug de l’obéissance» écrit-il. La barbarie est liée au commerce de l’esclavage en Afrique : «pour s’en procurer, les Européens y font naître et ils y perpétuent l’état de guerre habituelle ; ils ont empoisonné ces régions par leurs liqueurs fortes, par l’accumulation de tous les genres de débauches, de rapacité et de cruauté» écrit John BARROW (1764-1848). Les colons répètent que le sol des colonies a été arrosé de leur sueurs, et jamais un mot sur la sueur des esclaves. L’érudition des colons est riche de citations en faveur de leurs servitudes ; personne mieux qu’eux ne connaît la tactique du despotisme. L’abbé GREGOIRE reprend à son compte une formule du président de Saint-Domingue aux esclaves libérés «Vous êtes tous égaux et libres devant Dieu et devant la République».

Les colonialistes et les esclavagistes justifient l’asservissement des Noirs par leur prétendue infériorité morale. L’auteur anglais David HUME (1711-1776) avait prétendu que seule la race blanche est cultivée, et que jamais on ne vit un Noir distingué par ses actions et ses lumières. Adhémar BARRE de SAINT-VENANT (1797-1886) a dit de façon péremptoire que les Nègres seraient dépourvus d’esprit, de génie et de raison. Pour d’autres, sont fils des besoins naturels ou factices. Ceux-ci seraient inconnus en Afrique. Les Nègres seraient incapables de s’élever aux hautes conceptions de l’esprit humains A cela, l’abbé GREGOIRE objecte que Epictète, Térence, Phèdre et Esope étaient des Noirs. Il pose aussi cette question redoutable : comment le génie pourrait-il naître dans l’opprobre et la misère ? Dans la mythologie grecque, Homère assure que quand Jupiter condamne un homme à l’esclavage, il lui ôte la moitié de son esprit. La liberté conduit à ce qu’ont de sublime le génie et la vertu, tandis que l’esclavage les étouffe. Quels sentiments de dignité, de respect pour eux-mêmes peuvent concevoir des êtres considérés comme des choses ? «L’esclavage suppose tous les crimes de la tyrannie, et qu’il enfante, communément, tous les vices ; les vertus peuvent difficilement éclore parmi les hommes à qui on ne tient compte, aigris par le malheur, privés d’instruction religieuse et morale» écrit l’abbé GREGOIRE. Les esclaves sont des parias au même titre que les Juifs.

Dans «De la littérature des Nègres», Henri GREGROIRE s’attaque à l’un des préjugés sûrement les plus utilisés depuis le début du trafic négrier pour justifier la servitude et les violences associées sur les populations africaines : leur présumé indolence, mollesse ou fainéantise naturelles. L’auteur rappelle que les défenseurs de cette thèse sont ceux qui portent le fouet. L’idée qu’un travailleur libre est plus rentable et productif qu’un esclave se développe de plus en plus sous la plume des économistes et particulièrement des libéraux anglo-saxons. Henri GREGOIRE estime que le Nègre s’il est libre et considéré a une aptitude aux vertus et aux talents, notamment le naturel heureux, la loyauté l’amour du travail, le courage et la bravoure, la tendresse paternelle et filiale, ainsi que la générosité. Ainsi, pour lui, les Nègres du Sénégal travaillent avec ardeur parce qu’ils sont sans inquiétude sur leurs possessions et leurs jouissances. Depuis les Maures ne font plus leurs courses sur les Nègres, les villages se reconstruisent et se repeuplent. «L’histoire retentit de traits d’intrépidité, au milieu d’horribles supplices. On a vu des esclaves, après plusieurs jours de tortures non interrompues, aux prises avec la mort, converser froidement entre eux, et même rire aux éclats» écrit l’abbé GREGOIRE. Les Nègres marrons, en Jamaïque, avaient obligé en 1730, aux Anglais de leur céder une partie du territoire. Jean Boulogne de SAINT-GEORGE dit Chevalier Saint-Georges (1745-1799), originaire de Guadeloupe, commandant de brigade, le Voltaire de l’équitation, de l’escrime et de la musique instrumentale, ce nouvel Alcibiade de son temps, les journaux l’annonçaient aux oisifs de la capitale. Thomas Alexandre Davy de La PAILLETERIE, dit général DUMAS, (1762-1806), né à Saint-Domingue d’une esclave et d’un aristocrate déclassé et premier général noir de l’armée française, a participé aux campagnes d’Egypte et d’Italie. Mungo PARK, dans son «voyage à l’intérieur de l’Afrique», (1795) a fait des grandes marques d’hospitalité dont il a été l’objet dans le continent noir.

Opposant de la première et de la dernière heure à Napoléon BONAPARTE qui rétablie l’esclavage dans les colonies françaises en 1802 Henri GREGOIRE condamne que le traité franco-britannique de 1814 prévoit que, pendant cinq ans encore, les Français, rejoignant le «Concert des Nations», après la défaite napoléonienne, pourraient se livrer à la traite des Nègres. «Si les habitants de Haïti avaient des représentants au Congrès de Vienne, ils feraient observer, sans doute, que le droit de la France à les asservir est aussi illusoire que celui qu’ils s’arrogeraient de vouloir asservir la France, et qu’un peuple qu’on veut subjuguer rentre dans l’état de nature contre ses agresseurs» écrit Henri GREGOIRE. Cette perspective révolte plus que jamais Henri GREGOIRE considérant que les Français pourraient «voler ou acheter des hommes en Afrique, les arracher à leur terre natale, à tous les objets de leurs affections, les porter aux Antilles, où, vendus comme des bêtes de somme, ils arroseront des sueurs des champs dont les fruits appartiendront à d’autres, et traîneront une pénible existence, sans autre consolation, à la fin de chaque jour, que d’avoir fait un pas de plus vers le tombeau » écrit-il dans «De la traite de l’esclavage des Noirs» en 1815. Publié sous la Restauration, en 1815, sous le titre «De la traite et de l’esclavage des Noirs et des Blancs, par un ami des hommes de toutes les couleurs», le libellé de l’Abbé Grégoire est à la fois émouvant, pragmatique, et extrêmement documenté. Émouvant par l’affirmation des convictions républicaines, universalistes, de fraternité et d’égalité entre tous les hommes, par les exemples d’atrocités commises, dans les plantations des Antilles, contre les travailleurs forcés ; pragmatique aussi, car étayé sur des considérations économiques susceptibles de convaincre les plus acharnés colons esclavagistes de l’inefficacité et de la gabegie du système ; documenté enfin, car l’infatigable abbé a déniché ici ou là, dans des livres, des journaux, et grâce à des témoignages directs, des exemples où l’odieux le dispute à l’imbécillité, au ridicule, mais aussi à l’horreur et au crime.
«Le Noir n’est susceptible d’aucune vertu» rapporte l’abbé DILLON dans ses «mémoires sur l’esclavage colonial» en 1814. Pendant des siècles, l’idée du travail et celle de la servitude ont été inséparables dans l’esprit des colons et des esclavagistes, et l’idée de repos et d’indolence seraient synonymes de liberté. En effet, pour les planteurs, les esclaves, travaillant sous le fouet d’un commandeur, étaient plus heureux que les paysans d’Europe, quoique jamais il n’ait pris envie, même à aucun de ces prolétaires des Colonies, nommés Petits Blancs, d’échanger sa situation avec celle d’un Noir. «Notre intérêt n’est-il pas de ménager nos esclaves ?» disent les colons. Les charretiers de Paris tiennent précisément le même langage en parlant de leurs chevaux qui, par une mort anticipée, périssent excédés d’inanition, de fatigue et de coups. Quel moyen de raisonner avec des hommes qui, si l’on invoque la religion, la charité, répondent en parlant de cacao, de balles de coton, de balance du commerce «Avilir les hommes, c’est l’infaillible moyen de les rendre vils. L’esclavage dégrade à la fois les maîtres et les esclaves, il endurcit les cœurs, éteint la moralité et prépare à tous des catastrophes» écrit Henri GREGOIRE. Les esclavagistes justifient ce crime odieux par le fait que le travail dans les colonies excède les forces des Européens et ne peut être exécuté que par des Noirs. Pour eux, le bon nègre doit être soumis au fouet et les abolitionnistes ne seraient pas des hommes désintéressés «La postérité ne pourra jamais concevoir la multitude et la noirceur des menaces, des impostures, des outrages dont nous fûmes les objets. On essaya même, et sans succès, de flétrir le nom de «philanthrope» dont s’honore quiconque n’a pas abjuré l’amour du prochain. Il fut bon ton de répéter que les principes d’équité, de liberté, étaient abstractions, de la métaphysique, voire de l’idéologie» écrit Henri GREGOIRE.

Pourtant, le Danemark, le Chili, le Venezuela et l’Argentine, à cette époque, avaient déjà aboli l’esclavage et les Etats-Unis ainsi que la Grande-Bretagne s’apprêtaient à le faire. La société des Amis des Noirs estime que la traite des esclaves n’est pas l’effet de l’ignorance sur la vraie cause et les effets de cet odieux commerce, mais «cette tendance est suggérée par l’avarice, l’affreuse avarice pour laquelle rien n’est sacrée», article 6 de la résolution du 18 juin 1814. A la fondation de Sierra-Léone, en 1787, par des esclaves affranchis, l’esclavage a été interdit sur ce territoire africain. Le précédent de la République de Haïti a été un coup de tonnerre, «une secousse universelle» dans un monde colonialiste et esclavagiste : «Aux motifs et aux faits connus ou devinés par le public, qui ont provoqué, escorté et suivi cet événement, se sont jointes des prédictions, des conjectures, que le temps éclaircira ; mais abstraction faite des chances de l’avenir, en écartant tout ce qui est étranger à la question présente, pour ne parler que des faits de l’existence et de la reconnaissance, ils comblent l’intervalle entre les variétés blanches et noires ; et remarquez que tout ce qui tend à réhabiliter la couleur africaine, prouve, simultanément, contre la traite et l’esclavage ; car ces questions sont connexes et indivisibles. Une République noire au milieu de l’Atlantique est un phare élevé, vers lequel tournent leurs regards les oppresseurs en rugissant, les opprimés en soupirant. A son aspect, l’espérance sourit à cinq millions d’esclaves épars dans les Antilles et sur le continent américain» écrit Henri GREGOIRE dans «Noblesse de la peau». En effet, François Dominique TOUSSAINT-LOUVERTURE (1743-1803), général et homme politique, a libéré les esclaves planteurs de Saint-Domingue (Haïti). Les ténèbres couvraient de leur voile l’intelligence des peuples européens. L’ignorance, l’esclavage enfantent partout les pires maux de la terre : «N’est-pas le comble de la perfidie de dire au Nègre «tu resteras esclave parce que tu es ignorant ». Et à cela ne pourrait-on pas répondre : s’il est ignorant, c’est qu’il est esclave ?» écrit TOUSSAINT-LOUVERTURE dans ses «mémoires». L’abbé GREGOIRE avait déjà prédit aux Africains que le règne de la liberté finira par triompher : «Un jour le soleil n’éclairera parmi vous que des hommes libres ; et les rayons de l’astre qui répand la lumière ne tomberont plus sur des fers et des esclaves» écrit-il dans sa lettre du 14 juin 1791 aux «citoyens de couleur et Nègres libres». La révolution de Saint-Domingue est provoquée par le refus des colons d’accorder la citoyenneté, à leurs fils, les métis.

L’abbé GREGOIRE, à la Révolution, avait voulu rallier le bas clergé, à travers le serment civique, à la cause du peuple, contre le haut clergé devenu «courtisan du Roi» suivant Hyppolite CARNOT. La Constitution civile signifie que l’Etat organise l’Eglise et installe une religion officielle fondée sur le culte de la Raison. L’abbé GREGOIRE militait, en fait, pour «une religion humaine», pour une société de compassion, bien ordonnée. Or, il y aura des dérives de la Révolution et la Convention entamera, par la suite, un travail de déchristianisation et de répression des religieux. La société des Jacobins est devenue «un tripot de factieux» écrira l’abbé GREGOIRE, dans ses mémoires. Désigné comme ennemi du Roi, le haut clergé l’a souvent accusé, à tort, régicide : «Les rois sont dans l’ordre moral ce que les monstres sont dans l’ordre physique. Les cours sont l’atelier du crime, le foyer de la corruption et la tanière des tyrans» avait-il déclaré le 21 septembre 1792. En réalité, l’abbé GREGOIRE était un adversaire résolu de la peine de mort, et l’a répété, lors de la mise en accusation du Roi : «Je réprouve la peine de mort ; et, je l’espère, ce reste de barbarie disparaîtra de nos lois. Louis Capet partagera le bienfait de la loi si vous abrogez la peine de mort ; vous le condamnerez alors à l’existence, alors que l’horreur de ses forfaits l’assiège sans cesse et le poursuive dans le silence de la solitude» déclare-t-il le 13 novembre 1792. En fait, l’abbé GREGOIRE rejetait la théorie de l’inviolabilité constitutionnelle ou de l’inviolabilité Roi.

Depuis 1801, l’abbé GREGOIRE est sénateur, et le 25 juillet 1808, comte d’Empire. Il s’est remis à l’écriture et achève ses mémoires le 25 avril 1808. Le 3 avril 1814, il vote la déchéance de Napoléon 1er. Le 6 avril 1814, il refuse de voter la Charte constitutionnelle, pour Louis XVIII, estimant que la souveraineté «est inaliénable». A partir de cet instant, il est considéré par les Bourbons comme un proscrit et vit désormais à Auteuil. Le 11 mars 1816, la Sainte Alliance l’exclu de l’Institut, parce que régicide. Le 1er avril 1817 son livre sur le gallicanisme est mis à l’index et sa pension d’ancien sénateur est supprimée. Cependant, et en dépit d’une violente campagne électorale, il est élu député dans l’Isère, le 13 septembre 1819. Mais Louis XVIII s’oppose à son entrée au Parlement. Contraint de vivre dans la retraite, l’abbé GREGOIRE ne percevra aucune pension et a dû vendre sa bibliothèque : «Cet homme, si l’Eglise chrétienne savait être fidèle à la pensée de son fondateur, cet homme serait dans l’église chrétienne, honoré comme un Saint» écrivait en 1882, Hyppolite CARNOT. L’abbé GREGOIRE c’est «une tête de fer» écrira Jules MICHELET (1798-1874). «Je suis comme le granit : on peut me briser, mais on ne me plie pas» écrit-il dans ses mémoires.
Le 28 mai 1831, à la mort de l’abbé GREGOIRE, Mgr Hyacinthe-Louis de QUELEN (1778-1839), archevêque de Paris, lui avait refusé les derniers sacrements et les funérailles religieuses. Un jeune curé et ami lui demande une rétractation du serment constitution «Ce n’est pas sans mûr examen que j’ai prêté le serment que vous me demander de renier ; ce n’est pas, non plus, sans sérieuses méditations au pied de la croix que j’ai accepté l’épiscopat, alors qu’il ne pouvait être un sujet d’ambition» lui répond t-il. En dépit de cela, l’abbé Jean-Henri BARADERE (1792-1839), un ami, lui administre l’extrême onction et Mgr Marie-Nicolas-Sylvestre GUILLON (1759-1847) l’absolution. En effet, l’abbé GREGOIRE est demeuré fidèle au serment prêté en 1791 à la Constitution du Clergé et les milieux catholiques conservateurs l’accusant de régicide. Toutefois, grâce à l’intervention de Gilbert du MOTIER de la FAYETTE (1757-1834), 2000 Parisiens (ouvriers, étudiants, personnels des écoles), accompagnent l’abbé GREGOIRE jusqu’au cimetière de Montparnasse, où il est enterré, dans un premier temps. Sur sa tombe, surmontée d’une grande croix est inscrit : «Mon Dieu faites-moi miséricorde et pardonnez à mes ennemis». Le conventionnel, Antoine-Claire THIBAUDEAU (1765-1854), en hommage dira «Grégoire, je ne te fatiguerai pas du récit de tes bonnes actions, de tes généreux sentiments, de tes vertus ! Tu as vécu inébranlable dans ta noble vocation, fidèle à la Révolution, à tes anciens amis, à la patrie. Ainsi, la faux du temps moissonne chaque jour les vieux et rares débris de la Convention nationale ; mais leur mémoire ne périra pas ; elle vivra toujours dans le souvenir et le respect des hommes généreux» s’écria-t-il. La République de Haïti annonça la mort de l’abbé GREGOIRE par des décharges de canon tous les quarts d’heure, un deuil national décrété, des prières et oraisons funèbres organisées. Mme Anne-Marie BRENIER, veuve de Pierre-Hubert DUBOIS (décédée en 1836), une amie, est la légataire universelle de l’abbé GREGOIRE, pour ses manuscrits, lettres et mémoires. Mais d’autres documents ont été détenus par Hyppolite CARNOT, la Société de Port-Royal et la bibliothèque de l’Arsenal.

Le centenaire de la mort de l’abbé GREGOIRE, en 1931, a reçu des hommages dignes de ce frère de tous les humains : «Le judaïsme français, le judaïsme universel ont contracté une dette imprescriptible de reconnaissance envers la mémoire de l’abbé Grégoire ; il fut un des hommes rares, en tout temps, et en tous pays, qui font honneur à l’Homme», écrivait Alfred BERL. Le 31 mai 1931, à la Sorbonne, le président français, Gaston DOUMERGUE, en présence de Price-Mars-Belley, descendant haïtien, du premier noir à la Convention, célébrait le centenaire de la mort de GREGOIRE. En Haïti, occupé depuis 1915, Duraciné VAVAL prononce, le même jour une conférence. Dans son sentiment de fraternité, l’abbé GREGOIRE regarde tous les hommes comme des frères ; il avait pour mission de défendre un peuple de parias : «Il eut été à souhaiter que l’humanité entière accueillie comme exemple cette existence d’une si harmonieuse unité. Par la façon dont vécu Grégoire, il rend plus précis et comme plus apparent le sens même de la vie» dit Duraciné VAVAL.

Le président MITTERRAND (1916-1996) fait rentrer l’abbé Grégoire, le mardi 12 décembre 1989 au Panthéon. Une délégation d’une centaine de Lunévillois a effectué le déplacement, en autocar, pour assister à l’événement avant d’être reçue, à l’invitation de Laurent FABIUS, à l’Hôtel de Lassay, résidence du président de l’assemblée nationale. Le discours d’entrée au Panthéon a été prononcé par Jack LANG, Ministre de la Culture. C’est Mgr Lorenzo ANTONETTI (1922-2013), nonce apostolique en France, doyen du corps diplomatique, qui représentera l’Eglise catholique lors du transfert des cendres au Panthéon, de l’abbé GREGOIRE, prêtre et évêque constitutionnel sous la Révolution française. En effet, Mgr Jean-Marie LUSTIGIER (1916-2007), archevêque de Paris a refusé de participer à l’hommage civil de l’abbé GREGOIRE «La conception de l’Eglise de l’abbé Grégoire, celle de la religion nationale, est différente de la tradition catholique» dit-il. L’abbé GREGOIRE, qui fit partie de la Convention, avait prêté serment à la constitution civile du clergé. Telle fut sa faute, et voilà pourquoi les évêques français ne s’associeront pas à sa «panthéonisation». Mgr LUSTIGIER y déplore notamment, sur le mode plaisant, l’épreuve posthume imposée à l’abbé GREGOIRE qui se trouve enterré dans une église désaffectée aux côtés de certains de ceux qui furent ses adversaires, Voltaire, Marat. Ce dernier, l’abbé l’avait affronté durant la Terreur. Bravant cette consigne de boycott de l’Eglise officielle, Mgr Jacques GAILLOT, évêque d’Evreux, a décidé de se rendre à la cérémonie d’hommage officiel : «Il est impensable que nous, évêques, nous ne rendions pas hommage à l’abbé Grégoire, passionné des pauvres et de l’Evangile, qui a voulu que l’Eglise rencontre son temps et soit davantage présente à la société» dit-il. A la cérémonie du 12 décembre 1989, où six citoyennes de Gorée portaient un drapeau français, l’abbé GREGOIRE est «un éveilleur d’avenir, un homme de l’avant et un homme de rupture» dit Jacques LANG dans son discours d’hommage. «Révolutionnaire en votre temps, vous l’étiez, révolutionnaire en notre temps, vous le demeurez. Bienvenue chez vous, dans le Temple de la République, dans le Parlement fantôme des hommes libres, égaux et fraternels. Alors saluez Fraternité. Il avait su concilier, Révolution et conscience, morale et politique» ajoute Jack LANG, Ministre de la Culture. En définitive, au vu de cet héritage de l’abbé GREGOIRE nous avons, plus que jamais, un énorme besoin vital de construire une énorme cathédrale d’Amour, de Fraternité, de Justice, de Paix et d’Egalité réelle, pour un bien-vivre ensemble.

Gloire et Honneur éternels à l’Immortel, l’abbé Henri GREGOIRE, l’ami des Hommes de toutes les couleurs !

Bibliographie très sélective

1 – Contributions de l’Abbé Grégoire

GREGOIRE (Henri, Abbé), De la littérature des nègres, ou Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature ; suivies de Notices sur la vie et les ouvrages des Nègres qui se sont distingués dans les Sciences, les Lettres et les Arts, Paris, Imprimerie des Sourds-Muets, Madran Librairie, 1808, 287 pages ;

GREGOIRE (Henri, Abbé), De la traite des Noirs et de l’esclavage, 1815, Adrien Egron imprimeur, 1815, et Arléa 2005 avec une préface d’Aimé Césaire, 84 pages ;

GREGOIRE (Henri, Abbé), De la noblesse de la peau ou du préjugé des Blancs contre la couleur des Africains et celle de leurs descendants, noirs et sangs-mêlés, Paris, de Fain, 1826, 75 pages ;

GREGOIRE (Henri, Abbé), Écrits sur les Noirs, vol. I (1789-1808) et vol. II (1815-1827), présentation de Rita Hermon-Belot, Paris, L’Harmattan, 2009, 236 pages ;

GREGOIRE (Henri, Abbé), Essai historique sur les arbres de la liberté, Paris, Imprimerie J. Tastu et éditions Beaudoin, 1824, 43 pages ;

GREGOIRE (Henri, Abbé), Essai historique sur les libertés religieuses de l’église anglicane, Paris, Chez Desenne, Bleuet et Firmin Didot, 1794, 68 pages ;

GREGOIRE (Henri, Abbé), Essai historique sur les libertés religieuses de l’église anglicane, Paris, Chez Desenne, Bleuet et Firmin Didot, 1794, 68 pages ;

GREGOIRE (Henri, Abbé), Essai sur la régénération physique et morale des Juifs, préface de Rita Hermon-Belot, Paris, 1788, réédition de 1988, Champs, Flammarion, 219 pages ;

GREGOIRE (Henri, Abbé), Histoire des confesseurs des empereurs, des rois et d’autres princes, Paris, Beaudoin, 1824, 449 pages ;

GREGOIRE (Henri, Abbé), Histoire des sectes religieuses, Paris, Beaudoin, 1828, 520 pages ;

GREGOIRE (Henri, Abbé), La liberté de conscience et de culte à Haïti, Paris, Chez Beaudoin, 1818, 459 pages ;

GREGOIRE (Henri, Abbé), «Lettre aux citoyens de couleur et Nègres libres de Saint-Domingue et des autres îles françaises de l’Amérique», Archives parlementaires, Assemblée nationale, 14 juin 1791, pages 232-235 ;

GREGOIRE (Henri, Abbé), Manuel de piété à l’usage des hommes de couleur et des Noirs, Paris, Beaudoin, 1818, 111 pages ;

GREGOIRE (Henri, Abbé), Mémoires de l’abbé Grégoire, notice historique sur l’historique sur l’auteur par Hyppolite Carnot, Paris, Yonnet, 1840 vol 1, 479 pages et Paris, Ambroise Dupont, 1937, vol. 2, 450 pages ;

GREGOIRE (Henri, Abbé), Mémoires en faveur des gens de couleur ou des sangs-mêlés de Saint-Domingue et des autres îles françaises de l’Amérique, Paris, Bélin, 1789, 74 pages.

2 – Critiques de l’Abbé Grégoire

Voir Médiapart ou mon blog pour la bibliographie complète.

Paris, le 10 mai 2020 par Amadou Bal BA – http://baamadou.over-blog.fr/

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