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Chronique: retour historique sur la crise malienne, de l’indépendantisme à l’islamisme…

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Décrit comme une des vitrines de la démocratie ouest-africaine, depuis la chute du régime militaire du général Moussa Traoré en 1991, le Mali a réussi un grand bon en arrière le 22 mars 2012, avec l’éviction d’Amadou Toumani Touré du palais de Koulouba par un groupe d’officiers dirigés par le capitaine Sanogo. Date fatidique qui a plongé le pays dans une nouvelle hésitation politique avec notamment, la résurgence des velléités indépendantistes des mouvements azawadiens et l’occupation du nord par des groupes islamistes. Sous la houlette des troupes françaises dans le cadre de l’opération Serval, l’ancien Soudan français a réussi à chasser les jihadistes de leurs bases, mais fait toutefois face à d’énormes défis sécuritaires et humanitaires. Cependant, la question que tout le monde se pose aujourd’hui encore est de savoir comment en est-on arrivé là ?

De l’éternelle question touarègue…

Après son accession à la souveraineté internationale le 22 septembre 1960, au lendemain de l’éclatement de la fédération du Mali qui réunissait le Soudan Français au Sénégal, le nouvel Etat, avec ses 1 241 238 kilomètres carrés devait faire face à une urgence : Le Nord du pays, composé de trois régions ; Gao, Kidal et Tombouctou, qui représentent à elles seules les deux tiers du territoire malien pour seulement 10 % de sa population. Et dès 1960, les premières révoltes (1963-1964) des touarègues contre le pouvoir central se font sentir. Le plus vaste État d’Afrique de l’Ouest après le Niger a dû gérer un demi siècle de tensions entre les décideurs et les populations du nord, marquées par des phases de révoltes et de répressions jusqu’au retour de la paix en 1992. Mais, en 2006, les Touaregs se révoltent contre le gouvernement du président ATT, accusé de maintenir le nord dans l’abandon. Et avec l’essoufflement des efforts de décentralisation et de développement initiés par Bamako au Nord, la revendication indépendantiste est menée par le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) qui a étrillée l’armée malienne dans cette partie au début de l’année 2012.

Le rêve d’un Etat Azawadien

Le Nord du Mali est essentiellement composé de Touaregs. Ils sont d’origine berbère, vivent en Afrique du Nord et représentent la majorité des habitants de l’ouest du Sahara depuis au moins 1 500 ans. Leur nombre est aujourd’hui estimé entre 1 et 3 millions, répartis sur 2 500 000 km2 (soit environ 50% au Niger, 35% au Mali, 10% au Burkina Faso, 3% en Algérie, et 2% en Libye). L’appellation “Touareg“ est d’origine arabe. Les intéressés se dénomment “kel tamasheq“ – littéralement : “ceux qui parlent tamasheq“, une variante de la langue berbère. La société touarègue est composée de tribus de rang inégal, regroupées en sept confédérations, dont trois sont présentes au Mali : les Kel Adrar (Kidal), la branche Kel Ataram (Gao) et les Kel Antessar ou Kel Ansar (Tombouctou). Les Touaregs n’ont jamais eu leur propre Etat, hormis un minuscule sultanat dans les hauts massifs de l’Aïr au nord du Niger. Et dès les années 60, ce peuple s’était déjà soulevé à quatre reprises contre l’Etat central, pour dénoncer les politiques de discrimination contre le Nord. Ces révoltes n’avaient pas d’objet explicitement séparatiste, mais avaient poussé Bamako à augmenter la représentation des touaregs au sein du gouvernement et de l’armée. Des subventions supplémentaires leur avaient été également accordées pour le développement de leur terroir. Toutefois, les habitants de la région ont continué à accumuler les rancunes. Et La révolte de janvier 2012, est partie d’un mouvement séparatiste qui, dès ses premières étincelles, prônait la formation d’un Etat laïc, argumentaire grâce auquel les rebelles ont connu un certain succès entre janvier et avril 2012. En avril 2012 ils contrôlaient les trois régions du nord du pays, soit 60% du territoire malien.

Un pouvoir central quasi-absent

Le 22 septembre 1960, l’indépendance du Mali est proclamée par Modibo Keita. Faute de disposer des moyens de résister à la nouvelle machine, la majorité des chefs touaregs « acceptèrent » le principe de l’Etat malien. Mais, le Mali a, dit-on, conservé pour l’essentiel le système d’administration des populations du Nord mis en place par le pouvoir colonial. Le seul changement perceptible consistait en la substitution des autorités civiles et militaires. Les Touaregs ressentirent cela comme une seconde colonisation. La politique socialisante de développement accordait la priorité à l’agriculture (source principale de richesse des sédentaires du Sud), au détriment de l’élevage (les Touaregs excellent dans cette activité). Bamako ne semblait pas avoir maitrisé les réalités socio-économiques du Nord. Le manque d’infrastructures étatiques et la quasi absence des Touaregs dans des plusieurs activités a fini par générer un mécanisme d’échange inégal interne, entretenant un sous-développement plus marqué au Nord. En outre, les décideurs avaient mis en œuvre un vaste programme de sédentarisation, car pour eux, l’abandon du nomadisme était une condition du progrès, mais permettait également de contrôler cette population. Les sécheresses qui affaitèrent le Sahel (1973-1974, 1984-1986), brisèrent ce rêve face aux stratégies de survie dans cette zone hostile. Des évolutions institutionnelles auraient pu leur donner voix au chapitre dans la vie politique du Mali. La Constitution de la IIe République, adoptée en 1974, conféra une représentation politique aux « fractions ». Les perspectives de participation à la vie politique s’élargirent encore en 1993 avec la loi sur la décentralisation. Mais ces opportunités, pour limitées qu’elles étaient, furent mal ou pas utilisées. La création du MNLA, en 2011, se situe dans la continuité des revendications à l’origine des différentes révoltes des seigneurs du désert. Le mouvement remporta une campagne-éclair grâce à la conjonction de l’affaiblissement de l’État malien (après avoir mis en déroute l’armée), de l’afflux de combattants revenus de la Libye et de l’appoint déterminant des groupes jihadistes. Le 06 avril 2012 le MNLA proclamait unilatéralement l’indépendance de l’Azawad.

…A l’invasion islamiste

Avec une population composée 94% de musulmans, le Mali figure parmi les Etats les plus précocement touchés par l’Islam en Afrique. Mais, cette communauté en religion n’a pas pu jouer un rôle fédérateur entre les différentes composantes du peuple malien. En particulier, elle ne constitue pas une base de rapprochement entre les habitants du sud et les Touaregs. Ce manque d’élément fédérateur avait fini par causer une petite rupture dans la définition de la nation malienne et accentuer le sentiment d’exclusion chez les touaregs. C’est pourquoi dans les 90, défendant l’identité touarègue, les populations avaient à travers un certains nombre d’actions exprimé tant au Mali qu’au Niger, épicentres des mouvements, leur volonté d’intégration aux États dans lesquels eux et leurs familles vivaient. Faute de réponse satisfaisante, ils entretinrent une insécurité endémique. Des troubles plus graves survinrent entre 2006 et 2009, sans que Bamako n’ait pu apporter les réponses de fond qui auraient convenu. En Janvier 2011, le MNLA, domine l’armée malienne dans ses positions au Nord (Le 24 janvier 2012, il s’est emparé de la ville d’Aguelhok), et proclame l’indépendance de l’Azawad en avril. Mais, divisé, peu représentatif, et ignoré par la communauté internationale, il perdit, deux mois plus tard, au profit des salafistes jihadistes, le contrôle du territoire conquis. Toutefois, l’arrivée d’un courant radical était presque annoncée avec le rejet du nouveau code des personnes et de la famille et l’affaissement des institutions étatiques suite au putsch militaire.

Le rejet du code des personnes et de la famille : le 1er jalon

Le nouveau code des personnes et de la famille voté par les parlementaires maliens en 2009 avait fait couler beaucoup d’encre. Ces derniers ont dû examiner une version édulcorée en avril 2010, à la suite d’une levée de boucliers du Haut conseil islamique malien (HCIM). Au cœur des débats: les droits accordés à la femme par la nouvelle législation, la fin du «devoir d’obéissance de l’épouse envers son mari», disait-on. A en croire, le site malien Bamanet, les membres du HCIM avaient, à l’occasion de leur meeting du 22 aout 2009, tiré à boulets rouges sur la nouvelle législation familiale avant de mettre en garde les autorités du pays. « Certes, le Mali est une terre d’accueil, mais nous n’accepterons jamais d’être régis par un Code qui reflète la loi des occidentaux. Le Code sera pour les Maliens, il sera comme nous le voulons », déclarait un membre du bureau du HCIM. Son président, l’imam Mohamoud Dicko, quant à lui, n’était pas selon le site, allé par quatre chemins. « Nous n’allons jamais accepter qu’on lutte contre notre dignité et notre religion », prévenait-il. Avant de marteler : « Les musulmans ne peuvent plus être une majorité qui ne compte pas, qui ne sert qu’à élire les députés, les maires, le président. Nous voulons la paix, le bonheur. Mais nous aimons plus l’Islam que notre pays ». Cette réaction, des religieux à l’origine de l’adoption d’une nouvelle version du code de la famille en 2011 a, selon Mme Aissata Mbaye, représentante d’une ONG de défense des droits des femmes, donné des ailes à la mouvance islamiste dans sa volonté d’imposer la charia au Mali. « Le code de 2009 a été considéré par tous les défenseurs des droits de l’homme comme un des codes les plus révolutionnaires en ce moment, parce qu’il était le fruit de longues luttes des femmes du Mali. Mais, dès que les députés l’ont voté, les religieux ont décidé de faire une campagne de désinformation pour mobiliser les gens contre ce code là. Ils l’avaient même qualifié de code satanique parce qu’il était en déphasage avec ce que le Coran disait. Ils avaient mobilisés plus de 50000 personnes dans l’un des grands stades de Bamako pour protester contre ce code et demander au président de la République de ne pas le promulguer. Et ce qui a amené le président de la République sous la pression de ces islamistes à renvoyer le code pour une deuxième lecture. Et cette deuxième lecture sous entendait intégrer tout ce que voulaient ces islamistes dans le nouveau code. Donc, les religieux en ont profité pour islamiser le nouveau code des personnes et de la famille. Tous les points qui les dérangeaient ils les ont enlevés pour intégrer maintenant des points vraiment qui discriminent la femme malienne à tous les niveaux », renseigne-t-elle. Avant d’ajouter : « Le code a été voté par l’Assemblée nationale dans sa deuxième lecture en 2011, le président de la République l’a promulgué en janvier 2012 et de mars jusqu’en avril on a assisté à la crise malienne. Les islamistes se sont dit que le Mali a dit qu’il est un pays à 100% islamique et si le Mali a dit cela on ne doit pas appliquer l’islam à moitié. Si tu es un pays islamique tu dois appliquer toutes les lois islamiques. C’est ce qui les a encouragé à vouloir islamiser le Mali parce qu’ils disaient que pour eux ce n’était pas une question de partition du Mali mais c’était une question d’islamiser vraiment le Mali ».

Le putsch du 22 mars, l’étape décisive

Voulant mettre fin à leur débâcle au nord du pays face à l’offensive du MNLA, des militaires dirigés par le capitaine Amadou Sanogo ont renversé le régime d’ATT. Le chaos qui a suivi la chute du président malien avait permis au MNLA de prendre tous les points stratégiques du Nord en quelques jours. Mais, les rebelles touaregs ont été dépassés sur le terrain par un autre groupe de Touaregs : Ansar Dine, créé en décembre 2011. Les objectifs d’Ansar Dine, très différents de ceux du MNLA, ont fini par apparaître au grand jour. Le mouvement salafiste, veut instaurer la charia sur l’ensemble du Mali : il n’est pas question pour lui d’accepter la scission du pays en deux Etats indépendants. C’est pourquoi il a pris le contrôle de certaines villes du Nord, comme Tombouctou, délogeant le MNLA de ses positions. Les salafistes en position de force ont été renforcés par Aqmi (Al Qaeda au Maghreb islamique, ancien GSPC algérien), Boko Haram. Avec l’arrivée du Mujao (Mouvement pour l’unicité du jihad en Afrique de l’Ouest), plus radical, le spectacle d’une panacée explosive s’emparait de l’Afrique de l’Ouest. Coup d’Etat, révolte touarègue, coup de force islamiste, le Mali était désarticulé en l’espace de quelques mois. « Au début nous on s’attendait surtout à la réclamation de l’indépendance de l’Azawad, mais après on a vu qu’il y a une application de la charia. On a sentit la crise au moment où Tessalit était prise. C’est à partir de ce moment que les gens ont commencé à réaliser qu’on avait un pied là et un autre quelque part. Après Tessalit, il y eu les événements du 22 mars à Bamako. Et juste après les autres régions ont été prises parce que l’armée avait décampé. Donc, les rebelles sont rentrés facilement pour s’emparer des trois régions dont chacune était devenue le fief d’une des organisations rebelles. Ansar-dine a pris Kidal, et Mujao (Mouvement pour l’unicité du jihad en Afrique de l’Ouest) a pris Gao et Tombouctou », explique Fadimata Wallet, dirigeante d’une ONG.

Les femmes dans la crise : victimes dans l’âme

Les femmes comme les enfants constituent souvent le plus grand lot de victimes innocentes en période de guerre. Prises entre les tirs croisés d’un conflit dont elles ignorent les tenants et les aboutissants, des femmes ont encore souffert le martyr dans cette crise malienne qui leur a volé leurs biens, leurs droits ainsi que leur dignité. Avec l’application de la charia dans les zones contrôlées par les salafistes, des cas de viols, de mariages forcés et de lapidation pour adultère ont étés recensés pars des défenseurs de droits humains. « Il y eu des viols, des mariages forcés. Il y a eu beaucoup de cas de viol. Et la crise a séparé des familles, certaines se sont retrouvées au Niger, d’autres en Mauritanie ou en Algérie. On a brisé des familles et il faudra un certain temps pour les reconstruire. Les conséquences sont énormes et les droits des femmes étaient bafoués. Elles étaient obligées de se voiler, de rester à la maison, etc. C’était vraiment l’anarchie », dit Mme Wallet, qui sur une note d’espoir appelle tous les maliens au dialogue pour faire revenir une paix définitive. Il faut que tout le monde se désarme en tant que maliens, africains, ou tout simplement en tant qu’êtres humains. Il faut qu’on s’assoit qu’on discute sur des points pour pouvoir avancer.

 

Par mounamak

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