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Cheikh Marouba Guèye, sur la gestion du conflit casamançais: «De Wade à Macky, on a frustré beaucoup de gens…»

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Dans un entretien accordé à nos confrères de VoxPopuli,Cheikh Marouba Guèye, ancien adjoint au préfet de Ziguinchor est longuement revenu sur la gestion du conflit qui prévaut en Casamance, il y a plus de 30 ans. Aujourd’hui consultant au niveau des affaires politiques du système des Nations-Unies, Cheikh Marouba Guèye connaît le maquis. L’ancien administrateur civil a passé en revue le style et la démarche de gestion du conflit casamançais du régime d’Abdoulaye Wade à Macky Sall, sans oublier les négligences de part et d’autre qui ont abouti à cette tuerie de Boffa.

Massacre de Boffa et responsabilité des franges du MFDC

«C’est vraiment dommage, aujourd’hui, de constater qu’après autant d’efforts consentis, que le problème de la Casamance, la gestion de son conflit soit restée entière. C’était une accalmie trompeuse qui s’est installée, depuis un certain temps, et qui a révélé aujourd’hui que le conflit est toujours là. L’accalmie a été très longue, mais le réveil a été vraiment brutal, 13 personnes ont été massacrées dans la forêt de Boffa Bainocuk qui a toujours été un point fort de la rébellion casamançaise. Ça prouve que la rébellion, le MFDC est toujours là dans une de ses factions. Même si un démenti a semblé être apporté, ce démenti ne serait que trompeur».

Incohérence dans la gestion du conflit, la dose de Wade

«Il y a trois points essentiels qui se posent à nous. Le premier point, c’est qu’il faut noter le manque de suivi et l’incohérence dans la gestion du conflit de Abdoulaye Wade à Macky Sall. Le seul point positif auquel nous avons abouti en 2004, c’est la signature de l’accord de paix avec l’Abbé Diamacoune. C’était une signature de paix qui avait réuni les Fronts Sud et Centre et que le groupe à Salif Sadio avait boudée. Je me rappelle la fameuse phrase de Robert Sagna, pendant la cérémonie officielle, et qui avait fâché le Président Abdoulaye Wade. Il disait : ‘M. le Président j’espère que ce n’est pas un accord de plus’. Pertinent ou pas, on ne peut pas denier à Abdoulaye Wade la volonté d’avoir voulu résoudre le conflit. Nous avons signé un accord de paix à l’issue de négociation très serrée où l’Abbé Diamacoune lui-même, dans des lettres envoyées dans le maquis, a fait tout ce qu’il pouvait pour les réunir à Ziguinchor, une première fois en Guinée-Bissau, une deuxième fois en Gambie pour aboutir à une réunification globale du MFDC. Ça ne s’est pas fait. L’accord de paix fixait des paramètres précis. Et le premier paramètre, c’était la signature d’un document qui puisse au moins sanctionner la prise de langue entre l’Etat du Sénégal et le MFDC. Ce document a été signé devant toutes les parties, même si le MFDC manqué de sa partie principale qui se trouvait être son chef état-major qui avait jusqu’à présent une mainmise sur les irrédentistes du maquis».

Foundiougne 1, une séquence folklorique

«Ces assises de Foundiougne devaient tracer les axes programmatiques qui pouvaient aboutir à une résolution définitive du conflit en Casamance. Il devait y avoir Foundioungne 2 qui devait faire le suivi et l’évaluation de ces assises. Un comité de suivi devait être mis en place pour suivre les cadrages et évaluer la marche et les réalisations éventuelles qui relevaient de ces accords. Rien n’a été fait. Foundiougne 1 a été tenu et c’était une séquence plutôt folklorique, politicienne qu’une assise de travail réelle entre deux parties en conflits depuis plus de 30 ans. Et Foundioungne 2 n’a jamais été tenu, un comité de suivi opérationnel n’a jamais été mis en place. C’est à coût de millions que les deux fronts Sud et Centre ont été alimentés et le calme a été obtenu pour ces deux fronts. Pendant ce temps, le front Nord de la Casamance animé par Salif Sadio maintenait la cadence belligérante à coups de braquages, à coups de morts d’hommes. Les autorités sénégalaises ont réussi à mettre dans leur cadrage le ‘Kassolol’ dirigé par César Atoute Badiate et le Centre dirigé par Man Diémé et Kamoudié Diatta. Pendant ce temps, Salif Sadio continuait à être l’ennemi numéro 1 du Sénégal. On n’a jamais pu l’avoir, malgré les annonces de Wade qu’il avait tué Salif Sadio».

L’impertinence des «Monsieurs Casamance»

«Ce n’était pas payant. On sentait tout le temps de l’improvisation, de l’impréparation. Quelquefois, il s’avérait que la personne n’était pas assez influente dans le maquis pour faire ériger ou prendre des décisions importantes. Globalement dans la période Wade, en dehors de cet acte important qui est la signature de l’accord de paix, on a senti des actes isolés, personnels, qui étaient censés apporter des solutions précises à une situation structurelle où il fallait s’assoir autour d’une table et réfléchir sur ces questions».

Le cadrage inverse de Macky et le déchainement du front Sud et Centre
«Macky Sall, quand il est arrivé, il a visé, dans un premier temps, le cadrage de Salif Sadio, donc à l’inverse de Wade. Ça dénote une incohérence dans la gestion, dans la mesure où Macky Sall est parvenu à pacifier le Nord et le départ de Yaya Jammeh – que je salue – est une avancée importante dans la recherche de la paix. Mais, faire la paix au Nord avec Salif Sadio et négliger les franges Sud et Centre a abouti aujourd’hui à cette tuerie de Boffa. Les fronts Sud et Centre ont fait la guerre à Salif Sadio entre 2001 et 2004 avec l’onction de l’Etat sénégalais. Aujourd’hui, ce même Etat sénégalais s’allie avec l’ennemi d’hier pour ignorer l’allié d’avant-hier. C’était une incohérence notoire. Et cet acte fait au premier mois de l’année 2018, montre qu’en réalité le MFDC a besoin qu’on se penche sérieusement sur le dossier et qu’on privilégie toutes les factions».

Nouvelle feuille de route, basée sur les accords de 2004

«Aujourd’hui, il faut noter qu’il y a une nécessite globale de gestion du conflit en Casamance avec une feuille de route précise. Une feuille de route où les éléments du dialogue doivent se baser sur ce qui a été fait en 2004. En 2004, à Foundiougne, on avait tracé les axes qui devaient porter sur la valorisation de l’infrastructure. Parce que, quoi qu’on puisse dire, la Casamance est une région avec un enclavement intérieur extrêmement chronique. Pour partir de Ziguinchor à Thionck Essyl, il faut deux à trois heures de route pour une distance qui ne fait pas plus de 150 km, c’est inadmissible. C’est ce qui continue d’aggraver la frustration. En sus de cela, il faut noter cette situation d’insécurité latente où personne n’est en sécurité. Les armes se baladent en Casamance, aucun citoyen n’est à l’abri d’une surprise. Ce ne sont pas des actions partielles ou parcellaires qui peuvent gérer un conflit qui date de 30 ans».

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