Homme de science, historien, égyptologue, philosophe, homme politique, Cheikh Anta DIOP s’est attelé à fustiger la falsification de l’histoire africaine. Son combat reste d’une grande actualité, en raison du déni de ce racisme institutionnel et systémique, ainsi que ces violences policières persistantes contre les racisés. Les pays africains, 60 ans après les indépendances, sont encore, en raison de ces régimes monarchiques et préhistoriques, des provinces françaises. Armé de sérénité, de fermeté, de courage, de pédagogie, de méthode et de lucidité, Cheikh Anta DIOP aura établi, de façon irréfutable, l’origine africaine de l’Humanité, en dépit des intimidations, des violentes attaques ou de la conspiration du silence. Les travaux de Cheikh Anta DIOP répondent à trois grandes questions : quelle est la place de l’Afrique à la veille des indépendances ? Quels sont les mécanismes socio-historiques qui ont conduit à cette situation de servitude ? Quels sont les enseignements du passé pour construire le futur du continent et celui de l’humanité ?

Le monde colonial dans lequel vit Cheikh Anta DIOP est une période remplie de préjugés envers les Noirs : l’infériorité de la race noire, le paralogisme de la mentalité primitive, l’exclusion du monde africain noir de l’histoire universelle. L’Afrique est le continent que Georg Wilhelm Friedrich HEGEL (1770-1831) avait exclu de l’histoire. Pourtant, Charles DARWIN (1809-1882), tenant de la théorie polygénétique, avait eu l’audace de poser la prémisse que l’Afrique pouvait être le berceau de l’Humanité. Le concept de «miracle grec», inventé à la Renaissance, pour occulter l’ancienneté et l’originalité de la culture africaine et légitimer la suprématie de la culture occidentale, est sérieusement battu en brèche : «Il est frappant que presque aucun nom de savant égyptien n’ait survécu. Par contre, la quasi-totalité de leurs disciples grecs sont passés à la postérité en s’attribuant les inventions et découvertes de leurs maîtres égyptiens anonymes» écrit Cheikh Anta DIOP. Les conservateurs, fondés sur une conception polycentrique, ont tout de suite combattu, farouchement, ce postulat, dans une démarche de hiérarchisation des cultures. «Tous les peuples qui ont disparu dans l’histoire, de l’Antiquité à nos jours, ont été condamnés, non pas par une quelconque infériorité originelle, mais leurs apparences physiques, leurs différences culturelles. Le problème est de rééduquer notre perception de l’être humain, pour qu’elle se détache de l’apparence raciale et se polarise sur l’humain débarrassé de toutes coordonnées ethniques» écrit Cheikh Anta DIOP dans un article «l’unité de l’espèce humaine». La notoriété, Cheikh Anta DIOP, il la doit à la qualité exceptionnelle de ses travaux de recherche et à son indéfectible engagement à faire redécouvrir aux Africains leur patrimoine historique.: «La physiologie même de l’Homme qu’il est né, non pas sous un climat tempéré, mais sous un climat chaud et humide de la région tropicale. L’Humanité qui est née en Afrique était nécessairement pigmentée à cause de l’importance du flux des radiations ultraviolettes. Cet homme, en émigrant dans les régions tempérées, perd progressivement sa pigmentation par sélection et adaptation» écrit Cheikh Anta DIOP, dans «Apport de l’Afrique à la civilisation de l’universel».

En France, peu de gens connaissent, ou ont lu, Cheikh Anta DIOP. Pour l’Afrique et sa diaspora, de son vivant, Cheikh Anta, sans avoir eu une carrière universitaire normale, a connu une «canonisation populaire» écrit le professeur M’BOKOLO. Lors du premier Festival mondial des arts nègres tenu en 1966, à Dakar, Cheikh Anta DIOP a été honoré, pour l’ensemble de son œuvre, comme «l’auteur qui a exercé sur le XXème siècle, l’influence la plus féconde». En effet, Cheikh Anta a donné une assise scientifique à ce qu’il nomme «la conscience historique nègre africaine». Le plus grave crime de la colonisation à l’égard des dominés, c’est l’esclavage mental ou la destruction chez les colonisés de la conscience de leur personnalité culturelle. Or, la conscience de notre identité est un préalable indispensable, pour tout développement. Il n’y a pas de personnalité sans mémoire, et un peuple sans conscience est voué à une servitude éternelle. «La conservation de la culture a sauvé les peuples africains des tentatives de faire d’eux des peuples sans âmes et sans histoire, et si la culture relie les hommes entre eux, elle impulse aussi le progrès. La culture a pour point de départ le peuple en tant que créateur de lui-même et transformateur de son milieu. La culture permet aux hommes d’ordonner leur vie. Elle est la vision de l’homme et du monde» précise le «Manifeste culturel panafricain» de 1969. Homme intègre et refusant toute compromission : «Passionné, chaleureux, affable, avenant, spirituel, Cheikh Anta Diop ne laissait personne indifférent. Par la clarté de ses arguments, il captivait ses interlocuteurs de tous bords. Par son ouverture au dialogue, par sa capacité d’écoute de l’autre, il finissait souvent par séduire des interlocuteurs réticents au départ. C’est ainsi qu’il est devenu, peu à peu, l’un des symboles de la conscience intellectuelle et morale de l’Afrique nouvelle» écrit Amadou-Mahtar M’BOW. En effet, Cheikh Anta a mené «un combat radical pour la réhabilitation et la promotion des valeurs culturelles constituant l’identité nègre.» écrit Michel NDOH. Dans un contexte de marginalisation accélérée du continent noir, ses travaux, qui marquèrent le retour de la conscience historique de l’Afrique, appellent à la permanence du combat contre les racismes sous toutes leurs formes. «L’Afrique a produit, depuis plus d’un siècle, un nombre significatif et une variété remarquable de talentueux historiens professionnels et philosophes de l’histoire. Mais aucun, assurément, n’a connu de son vivant, ni après sa mort, la notoriété de Cheikh Anta DIOP» écrit Elikia M’BOKOLO.

Suivant Cheikh Anta DIOP, le genre humain et la civilisation ont commencé avec l’Egypte ancienne. Loin de la superstition, la religion de l’ancienne Egypte avait un fondement moral ou d’utilité publique. Le plus beau présent que Dieu puisse nous faire, c’est la Vérité, connaître les Dieux n’est autre chose que partager leur bonheur. Ce qui ne peut nous rendre heureux, ce ne sont pas les biens matériels, mais c’est la prudence et le savoir, la persévérance dans une vie sobre, tempérante, éloignée des plaisirs et des sens. Par ailleurs, le Comte de VOLNEY avait établi, rigoureusement, l’unité de l’espèce humaine. Cheikh Anta DIOP a pu démontrer l’origine noire des Anciens Egyptiens, restés en contact avec les Ethiopiens, réconciliant ainsi l’Afrique avec l’Histoire. Les Peuls sont de cette ancienne Egypte. Dans sa grande intégrité morale et son refus des compromissions, Cheikh Anta DIOP aura tenu, debout, son rang d’homme, sans jamais abdiquer, afin que l’Afrique retrouve sa mémoire historique : «L’Afrique est souvent le continent producteur de valeurs de civilisation par excellence» écrit Cheikh Anta DIOP. Le berceau de l’humanité avait été placé initialement en Asie en raison de la présence très ancienne de trois races (Blanche, Noire et Jaune). Au fur et à mesure que les découvertes s’accumulaient, le berceau a glissé, il est passé de l’Asie en Afrique et ne semble plus devoir quitter le continent noir. Si l’on définit une civilisation comme étant la situation dans laquelle une société humaine développe des sciences et des arts, stimule le progrès technico-matériel et le développement spirituel, et se distingue des autres groupes humains par l’existence d’une organisation hiérarchique ainsi que la mise en place d’institutions sociales, les Egyptiens ont découvert les mathématiques, dont s’est inspiré Archimède de Syracuse (288-212 avant J-C), ainsi que la sociologie, la linguistique et l’anthropologie. Si l’Europe, notamment des Croisés, a pris conscience d’elle-même, c’est par opposition à la civilisation arabe, à la base de l’astronomie, de la philosophie et des sciences, et des techniques nautiques. L’absence de données archéologiques a été compensée par une étude de Cheikh Anta DIOP sur les migrations. Ainsi, les anciens égyptiens, «les Kaw Kaw» sont en fait des Peuls, avec un héritage du matriarcat et des différents codes de l’honneur, des similitudes linguistiques, culturelles et anthropologiques.

Cheikh Anta DIOP a mis fin à diverses théories fantaisistes sur l’origine des Peuls et ouvert la voie de nouvelles recherches sur cette civilisation millénaire : «Des situations de crise, l’Ancien empire égyptien s’est terminé par une véritable Révolution. Ce fut la cause de migrations, des déplacements importants de populations, un départ des Poularophones de la vallée du Nil, le grand métissage» écrit Aboubacry Moussa LAM, dans sa thèse, «De l’origine égyptienne des Peuls».

Cependant, Cheikh Anta DIOP, qui ne laisse jamais indifférent, n’a pas que des admirateurs. Certaines critiques à l’encontre de l’éminent égyptologue sont formulées sous l’angle de la dérision. Ainsi, le professeur Souleymane Bachir DIAGNE sous un style sarcastique, voire désobligeant, a osé s’attaquer au statut de commandeur «Diop a transformé un laboratoire tout à fait ordinaire pour datation de carbone 14 tel qu’il avait été créé par Théodore Monod avant d’être complètement terminé par Vincent Monteil en un lieu de légende, un véritable cabinet d’alchimiste» écrit Souleymane Bachir DIOP. Dans un article intitulé «Tu te permets Bachir ?» Boubacar Boris DIOP s’interroge : «Souleymane Bachir Diagne a enfoncé une porte ouverte. Aurait-il voulu suggérer que la belle réputation de Cheikh Anta Diop est largement surfaite qu’il ne s’y serait pas pris autrement ?». Sans engager ouvertement une hostilité contre l’éminent égyptologue, le professeur Souleymane Bachir DIAGNE ridiculise Cheikh Anta et le présente comme un chercheur solitaire et halluciné. «On peut s’étonner de voir tourner ainsi en dérision, soixante-cinq ans après la publication de «Nations nègres et culture», les efforts de Cheikh Anta Diop pour démontrer l’égale capacité d’abstraction. Cheikh Anta prisait tout particulièrement le débat contradictoire. Très souvent attaqué de son vivant, parfois avec une violence chargée de haine, il a toujours mis un point d’honneur à réagir en nommant l’un après l’autre ses détracteurs. Mais au moins ces contradicteurs marquaient-ils clairement leur désaccord. On ne peut en dire autant de Bachir dont l’élégant badinage ne formule jamais rien de précis sur Cheikh Anta Diop» écrit Boubacar Boris DIOP. Finalement, le professeur Souleymane Bachir DIAGNE dira que ce n’était que l’humour ; il lui aurait même rendu hommage : «il y a un signe qui ne trompe pas et qui distingue les grands hommes, c’est la capacité de transformer l’exil en royaume. Diop (Cheikh Anta) a montré cette capacité» écrit-il.

D’autres critiques à l’encontre de Cheikh Anta DIOP, plus sérieuses, mais hypocrites, sont formulées, sous l’angle d’une pseudo démarche scientifique : «J’ai un peu connu Cheikh Anta, et comme lui, j’ai été frappé par l’intelligence et la puissance communicative, et donc aussi par les excès, du personnage. Ceci dit, je suis frappé par la force destructrice du présent article, car une fois passé ce «coup de chapeau», en préambule, de Cheikh Anta Diop en fin de compte, il n’en est rien, sinon un jugement négatif. Cheikh Anta Diop a utilisé des arguments discutables, comme le sont, par définition, les arguments à base racial» écrit Alain FROMENT. Le professeur Catherine COQUERY-VIDROVITCH a pris la défense de Cheikh Anta «L’auteur (Alain Froment) évoque certains historiens révisionnistes. On ne peut plus idéologique de le faire. Il y a des imposteurs et des pseudo-scientifiques partout». En fait, Cheikh Anta DIOP dérange et bouscule les théories colonialistes et esclavagistes de hiérarchisation des cultures : «On conçoit qu’une pareille tentative de démystification se soit heurtée à une vive critique, non exempte le plus souvent de réactions passionnelles allant de la condescendance amusée à l’indignation hostile, sans compter le silence, la mise en vedette triomphante des moindres imperfections de l’œuvre, et l’utilisation de tout l’arsenal accumulé par les spécialistes européens contestés» écrit Maurice CAVEING.

Cheikh Anta fera remarquer que tous les pays ont une Histoire. La connaissance de l’histoire est un outil pour combattre les préjugés et les stigmatisations, afin de conserver et défendre son identité : «Chaque peuple a un passé si modeste soit-il» et il est «possible de le découvrir par une investigation appropriée» écrivait Cheikh Anta DIOP. Les travaux de Cheikh Anta DIOP ont été soigneusement occultés dans les grands centres de recherches africanistes en France qu’il qualifie de chercheurs de «mauvaise foi animés d’une érudition féroce». En effet, Cheikh Anta, s’appuyant sur l’histoire de l’Egypte pharaonique, la civilisation africaine la plus ancienne, la plus longue et la plus brillante du monde, s’est employé à rétablir la continuité du mouvement historique africain, depuis l’apparition de l’homo sapiens en Afrique ; il a redonné ainsi à l’Afrique sa véritable place dans l’histoire du monde. Or, une bonne partie des chercheurs occidentaux, inspirés de la hiérarchisation des cultures ou se proclamant africanistes, partaient du postulat que l’Afrique n’avait pas d’histoire ancienne, du moins son histoire commençait avec la colonisateur, porteuse de civilisation : «Le malaise venait du fait que la quasi-totalité des chercheurs semblaient se refuser à tout jamais à rattacher la culture africaine à quelque souche ancienne que ce fût ; elle était là, suspendue en l’air, au-dessus du gouffre noir du passé, comme une ébauche avortée, étrangère au reste du monde. Le chercheur africain devrait être armé, au départ, au moins d’une certitude légitime : il devrait être a priori convaincu du fait que sa culture n’est pas une création spontanée et ne peut être que la continuation d’une culture antérieure» écrit Cheikh Anta DIOP. C’est cette imposture qu’a justement dénoncé Cheikh Anta. Certains chercheurs s’investissant en africanistes, s’ils n’ont pas choisi de l’ignorer, contestent le caractère scientifique de son travail : «Ceux qui l’ont connu ont été frappés par la puissance de sa personnalité, de son érudition et de son intelligence. Sa recherche a servi des objectifs politiques guidés par la réaction contre l’européocentrisme. En embrassant un si vaste éventail de savoir, Cheikh Anta ne pouvait pas tout maîtriser» écrit Alain FROMENT. En raison de présupposés et objectifs idéologiques, les Afrocentristes, comme Cheikh Anta DIOP, «tombent dans de multiples impasses intellectuelles et épistémologiques : biais de raisonnement et refus de suivre les méthodes et normes de la discipline historique, ce qui les conduit à des raccourcis sans fondement, des assertions, sans preuves, des généralisations abusives. En raison de leur ancrage idéologique, les écrits afrocentristes ne peuvent être qualifiés aucunement de savants : ils sont des formes de réécriture engagée de l’histoire et des identités au profit d’une nation noire fondée sur le développement d’une fraternité mélanique. Leur apparence de légitimité et leur diffusion élargie ont été rendues possibles par le contrôle de maison d’édition par des auteurs afrocentristes, et par le biais d’espaces alternatifs, principalement des sites communautaristes» écrit François-Xavier FAUVELLE-AYMAR.

Cheikh Anta est maintenant érigé au statut de commandeur, de totem, à travers toute l’Afrique et sa diaspora ; son nom est désormais synonyme de dignité retrouvée «De tous les peuples de la terre, le Nègre d’Afrique Noire, seul, peut démontrer de façon exhaustive, l’identité d’essence de sa culture avec celle de l’Egypte pharaonique. Il est le seul à pouvoir se reconnaître encore de façon indubitable dans l’Univers culturel égyptien ; il se sent chez lui. La culture révélée par les textes égyptiens s’identifie à la personnalité nègre» écrit Cheikh Anta DIOP. En effet, sans tomber dans un travers idéologique que pratiquent, à haute dose les européocentristes, Cheikh Anta DIOP n’était pas seulement qu’un militant de la cause africaine et de sa culture, c’était avant tout, un scientifique rigoureux et exigeant.

En effet, Cheikh Anta DIOP s’insurge contre une vision européocentriste de l’Histoire, fondée des arguments caricaturaux, fossilisés, déterministes, essentialistes et racistes, admise jusqu’ici, suivant laquelle les Egyptiens seraient des Hamites, un métissage entre des envahisseurs asiatiques et des populations locales. En effet, ces idéologues, inspirés d’une théorie du complot, partent de l’assignation des Noirs à une culture unique et dominante, celle de l’Occident et donc les origines anciennes de l’Egypte, une civilisation millénaire, ne serait pas africaines. Les Africains qualifiés, par les Occidentaux, de peuple primitif, d’un excès de stupidité superstitieuse, plongés dans l’ignorance et la barbarie, passeraient toute leur vie dans une perpétuelle enfance. Pour eux, l’Afrique n’aurait pas d’histoire : «S’il faut en croire les ouvrages occidentaux, c’est en vain qu’on chercherait jusqu’au cœur de la forêt tropicale une seule civilisation, qui en dernière analyse, serait l’œuvre de Nègres» écrit Cheikh Anta DIOP dans «Nations Nègres et culture». Pour contester cette falsification de l’Histoire, Cheikh Anta DIOP, un afrocentriste, avec une lecture proprement africaine de l’histoire, en scientifique, s’est d’abord appuyé sur les découvertes des Occidentaux eux-mêmes (Hérodote, Diodore, Plutarque, Apulée, Volney) ; le Khamite, signifie «Noir charbon», animé d’une conscience historique. Les anciens Egyptiens, déjà civilisés, «doivent à Osiris l’institution de plusieurs choses utiles à la société humaine. Il abolit la coutume exécrable qu’avaient les hommes de se manger les uns les autres ; et établit en place la culture des fruits. On dit de plus qu’il a donné les premières lois aux hommes, leur enseignant de se rendre, réciproquement, justice, et à bannir la violence par la crainte du châtiment. Osiris étant né bienfaisant et amateur de la gloire assembla une grande armée dans le dessein de parcourir la terre pour y apporter toutes ses découvertes, et surtout l’usage du blé et du vin jugeant bien qu’ayant tiré les Hommes de leur première férocité, et leur ayant fait goûter une société douce et raisonnable, ils participeront aux honneurs des Dieux» écrit Diodore de Sicile, qui avait vécu en Egypte, dans son «Histoire universelle». Les Grecs se sont attribués des Dieux et héros, mais qui sont, en fait, nés en Egypte, plus de 1200 ans auparavant. Isis, Reine et législatrice, déesse de la sagesse, est la compagne idéale d’Osiris. En effet, les Egyptiens avaient des lois pour une société bien ordonnée : le parjure, l’enrichissement illicite, notamment des magistrats, le meurtre, la lâcheté ou la désobéissance des militaires, le viol, étaient prohibés. «Dès qu’Osiris fut monté sur le trône, il retira les Égyptiens de la vie sauvage et misérable qu’ils avaient menée jusqu’alors; il leur enseigna l’agriculture, leur donna des lois et leur apprit à honorer les dieux. Ensuite, parcourant la terre, il adoucit les mœurs des hommes, eut rarement besoin de la force des armes, et les attira presque tous par la persuasion, par les charmes de la parole et de la musique» écrit Plutarque, dans ses «Œuvres morales», tome 5, page 331.

Cheikh Anta DIOP, un savant faisant la fierté du Sénégal, de l’Afrique et du monde entier, est né le 29 décembre 1923, à Caytou, dans la région de Diourbel, près de Bambey, dans le Baol, au Sénégal. Son père, Massamba Sassoum DIOP est décédé peu de temps après sa naissance. Sa mère, Magatte DIOP, une parente par alliance de Cheikh Ahmadou Bamba, vivra jusqu’en 1984. Les ancêtres de Cheikh Anta sont originaires du village de Coki, à côté de Louga ; ils sont probablement des Peuls «Sont-ils des pêcheurs du fleuve Sénégal ? Thioubalo, pêcheur en Toucouleur ?» s’interroge l’égyptologue.

Sa mère, devenue veuve, viendra s’installer à Diourbel, en milieu mouride. Cheikh Anta sera envoyé à l’école coranique de Coki :«L’Africain a une conception paradoxale de la formation de l’homme et du caractère. Il pense que dès la plus tendre enfance, avant l’installation des habitudes nocives, il faut entraîner le corps et l’esprit à l’endurance physique et morale. L’école coranique est devenue en Afrique musulmane le lieu de cet entraînement» écrit Cheikh Anta DIOP. Il reviendra à Diourbel pour les études primaires entre 1927 et 1937. Après son certificat d’études primaires, sa mère déménage à Dakar, dans le quartier de la Médina. Le jeune Cheikh Anta poursuit ses études secondaires de 1938 à 1945 entre Dakar et Saint-Louis, il est inscrit au lycée Van Vollenhowen à Dakar. Confronté à un comportement raciste de son professeur de français, il quitte Dakar, momentanément, pour Saint-Louis et reviendra à Dakar, en 1945, pour sa terminale et obtiendra son brevet de capacité coloniale (baccalauréat). Cheik Anta DIOP «risque, par la mauvaise disposition de son professeur, M. Boyaud, de tripler sa troisième, ce qui motiverait, sans aucun doute, son renvoi du lycée. M. Boyau est un singulier professeur, dont j’ai eu l’occasion, dès ses débuts au lycée, de signaler l’attitude hostile à notre race aux autorités. Ses théories sur la race, qui font de lui un disciple de Gobineau, sont des plus pernicieuses et font que le fossé se creuse chaque jour davantage entre le Blanc et le Noir» écrit le 7 août 1941, un responsable administratif à l’Inspecteur général de l’enseignement de l’AOF de l’Académie. Ces préjugés, liés aux théories racistes vont marquer le jeune Cheikh Anta. Suite à ces difficultés, Cheikh Anta DIOP commence à s’interroger sur la place des langues nationales dans l’éducation en Afrique «Je commençais à m’interroger sur l’étymologie de certains mots Oulofs et à me demander si nous ne pouvions pas avoir une écriture autonome» dit-il.

En 1946, Cheikh Anta DIOP embarque pour Paris ; il s’inscrit en classe supérieure au Lycée Henri IV et à la Sorbonne en vue de préparer une licence de philosophie. Il séjournera en France entre 1946 et 1960, où il y rencontre Louise-Marie MAES qui lui donnera 4 enfants. En 1946, il suit des cours en mathématiques supérieures en vue de devenir ingénieur en aéronautique. Il entame des études linguistiques sur le Ouolof et le Sérère et rencontre Jean-Paul LHOTE (1903-1991), auteur, en 1958, «A la découverte des fresques du Tassili», Félix HOUPHOUET-BOIGNY, dirigeant du RDA, Frédéric JOLIOT-CURIE (1900-1958), physicien, Cheikh FALL et Amadou Mahtar M’BOW. En 1948, Cheikh Anta obtient sa licence de philosophie avec ses quatre certificats. En 1949, il s’inscrira en thèse principale de Lettres sur «l’avenir culturel de la pensée africaine», sous la direction de Gaston BACHELARD (1884-1962). Il entame le 20 avril 1951, une thèse secondaire en Lettres sous la direction de Marcel GRIAULE (1898-1956), un spécialiste des Dogons sous le titre de «Qu’étaient les Egyptiens prédynastiques ?». Il est donc question des origines de la civilisation égyptienne ; il s’en dégagera les origines nègres égyptiens et de leurs civilisations. Les Peuls, dont sont issus ses lointains ancêtres, viennent d’Egypte. Sur le plan culturel, cette thèse de Cheikh Anta offre des perspectives nouvelles pour une renaissance africaine. Il ne soutiendra pas cette thèse, puisque le jury refuse de se réunir, en raison du caractère novateur de cette thèse. En 1954, devant le refus des autorités universitaires de former un jury sur sa thèse «Nations Nègres et culture : de l’Antiquité égyptienne aux problèmes culturels de l’Afrique Noire d’aujourd’hui», il s’inscrira en 1956 à une thèse d’Etat sur les «domaines du matriarcat et patriarcat dans l’Antiquité». A la faculté des Sciences de Paris, Cheikh Anta obtient deux certificats de chimie, générale et appliquée. Il entreprend une spécialisation nucléaire et physique au Laboratoire Curie de l’Institut Radium. Il enseigne la physique et la chimie aux lycées Voltaire et Claude Bernard, à Paris. En 1956, Cheikh Anta DIOP, tenace s’inscrit en thèse d’Etat de Lettres. La thèse principale porte sur « Etude comparée des systèmes politiques et sociaux de l’Europe et de l’Afrique, de l’Antiquité à la formation des Etats modernes » et la thèse complémentaire «Domaines du patriarcat et du matriarcat dans l’Antiquité classique».

Il soutiendra ses thèses le 9 janvier 1960 à la Sorbonne, sous la direction de Marcel GRIAULE. Il soutiendra le 9 juin 1960, sa thèse d’Etat en Lettres «L’Afrique noire précoloniale et l’unité culturelle de l’Afrique noire». Le 1er octobre 1960, Cheikh Anta est nommé assistant à l’Université de Dakar pour travailler à l’Institut Français d’Afrique Noire (IFAN). Il ne lui est confié aucun enseignement en sciences humaines. Cheikh Anta meurt le 7 février 1986, à son domicile à Fann, Dakar.

Etudiant en France, Cheikh Anta DIOP fut surpris de retrouver les images de son territoire à travers l’Egypte Antique. Cheikh Anta vient en France terminer sa formation scientifique dans les sciences exactes, dans le contexte des années 50, le milieu des étudiants africains faisait une consigne : «être le meilleur de sa discipline». En vérité, Cheikh Anta ne s’approcha de l’égyptologie, au début, que pour satisfaire une curiosité datant de son enfance ; mais elle ne le quitta plus, car une sorte de puzzle se mit à lui expliquer les fondements de sa culture. Il y trouva les échos de ses gestes millénaires, et en même temps commença le déchirement. François RABELAIS disait : «L’Afrique apporte quelque chose de rare». Et la contribution de Cheikh Anta est quelque chose d’unique et d’exceptionnel dans le monde intellectuel. Son ouvrage, «Nations nègres et culture» publié en 1954, sonne comme un coup de tonnerre dans le ciel tranquille de ce monde colonial à l’agonie. En effet, Cheikh Anta y fait la démonstration que la civilisation de l’Egypte ancienne était négro-africaine, justifiant les objectifs de sa recherche en ces termes : «L’explication de l’origine d’une civilisation africaine n’est logique et acceptable, n’est sérieuse, objective et scientifique, que si l’on aboutit, par un biais quelconque, à ce Blanc mythique dont on ne se soucie point de justifier l’arrivée et l’installation dans ces régions. On comprend aisément comment les savants devaient être conduits au bout de leur raisonnement, de leurs déductions logiques et dialectiques, à la notion de «Blancs à peau noire», très répandue dans les milieux des spécialistes de l’Europe. De tels systèmes sont évidemment sans lendemain, en ce sens qu’ils manquent totalement de base réelle. Ils ne s’expliquent que par la passion qui ronge leurs auteurs, laquelle transparaît sous les apparences d’objectivité et de sérénité».

En définitive, Cheikh Anta a fait la lumière sur le rôle civilisateur des Africains dans l’histoire. Car, montrer que le continent noir est le berceau de l’humanité et que l’Egypte nègre est celle qui a inventé les sciences et les techniques, les mathématiques et la philosophie, l’écriture et la religion, c’est rétablir la vérité trop longtemps masquée par le «mythe du Nègre». Pour Cheikh Anta, «le miracle grec» à proprement parler n’existe pas. Par conséquent, pour les intellectuels occidentaux cette idée subversive est inacceptable. L’égyptologue indigène est un hérétique du savoir institué. S’il rend à l’homme noir sa mémoire, Cheikh Anta annonce la fin des certitudes et ouvre des voies nouvelles à la recherche sur l’Afrique, au-delà des apports de l’Africanisme. Par conséquent, Cheikh Anta représente «l’honneur de penser» en référence au titre d’un ouvrage de Jean-Marc ELA. «Ce que l’Occident appelle l’universalité de la science, de l’histoire ou de la philosophie n’indique souvent que le sens de propre confort de vivre et de dominer» écrit Cheikh Anta.

En 1954, lors de la publication de «Nations Nègres et culture», l’ouvrage semble si révolutionnaire que très peu d’intellectuels africains osent y adhérer. En effet, Cheikh Anta y fait la démonstration que la civilisation de l’Egypte ancienne était négro-africaine, justifiant les objectifs de sa recherche. Si «Nations Nègres et Culture» dérange les gardiens du temple, c’est non seulement parce que Cheikh Anta DIOP propose une « décolonisation» de l’histoire africaine, mais aussi parce que le livre fonde une «Histoire» africaine et se tient aux frontières de l’engagement politique, analysant l’identification des grands courants migratoires et la formation des ethnies ; la délimitation de l’aire culturelle du monde noir, qui s’étend jusqu’en Asie occidentale, dans la vallée de l’Indus ; la démonstration de l’aptitude des langues africaines à supporter la pensée scientifique et philosophique et, partant, la première transcription africaine non ethnographique de ces langues.

La réception des écrits de Cheikh Anta DIOP n’a pas été au départ enthousiaste. Ainsi, Pathé DIAGNE reste sceptique sur «son égypto-centrisme. Avec le recul, c’est un peu comme s’il ne s’était pas trompé sur l’Egypte mais n’avait étudié que l’Egypte». Amady Aly DIENG est dubitatif : « Comme Senghor, et c’est peut-être là leur seul point de rencontre, il demeure méditerranéo-centriste dans son approche de l’histoire africaine. Mettant au centre la Grèce pour le premier, l’Egypte pour le second. Et s’il ne développe pas de vision atlantiste, c’est par souci de toujours valoriser la culture noire. C’est pourquoi il passe la traite négrière sous silence». Ibrahima THIOUB, actuel Recteur de l’université Cheikh Anta DIOP n’est pas à l’origine emballé : «Même si la traite et la colonisation ne représentent qu’une seconde au regard de l’histoire égyptienne, il est impossible de faire l’impasse sur elles. C’est aussi notre histoire et notre actualité à nous, Sénégalais et Africains. Voilà pourquoi je le soupçonne d’avoir accordé trop de poids à l’Egypte, en toute bonne foi, sans s’en être rendu compte». On a même accusé Cheikh Anta DIOP de racisme antiblanc, un concept récupéré par Jean-Marie LE PEN, contre tous ceux qui réclament l’égalité réelle. Seul Aimé CESAIRE s’enthousiasme, dans le «Discours sur le colonialisme», évoquant «le livre le plus audacieux qu’un nègre n’ait jamais écrit». Pendant 30 ans, Cheikh Anta fut mis au banc des scientifiques, il fut malséant de citer son nom : «les Pharaons étaient des Noirs». En effet, en pleine période coloniale, on sortait à peine du doute que le Noir était un Homme. En ce temps-là l’idée de l’indépendance ne germait que dans certaines têtes africaines, et voilà que Cheikh Anta, démontra, les preuves à l’appui, suivant les canons scientifiques de l’école française d’égyptologie, archéologie et anthropologie, que l’Egypte Antique est faite des Africains d’aujourd’hui.

Victime d’un conformisme intellectuel et d’une soumission aux idées dominantes, le travail audacieux de Cheikh Anta fut rangé aux oubliettes. Cheikh a eu donc à affronter l’establishment : «La résistance de ceux-ci tenait et tient encore des a priori de caractère plus idéologique que scientifique. Car non seulement on ne veut pas discuter les thèses de Cheikh Anta, mais on ne veut même pas les entendre, au nom d’une irrecevabilité qui n’est pas du tout démontrée» dit Elikia M’BOKOLO. Sa thèse, «Nations nègres et culture» a été refusée à la Sorbonne sous ce motif fallacieux : «Nous voulons vous donner le titre de docteur, mais avec une autre thèse» dit d’emblée le jury de la Sorbonne. On entend encore les sceptiques dire : «Nous reconnaissons à l’Afrique noire une histoire et des civilisations. Mais n’y mêlez surtout pas l’Egypte ancienne, qui n’appartient pas à l’Afrique». Cette thèse refusée est, cependant, devenue un best-seller. En effet, Alioune DIOP, le fondateur de Présence Africaine, a eu le courage de publier les ouvrages de Cheikh Anta. Et de nombreux travaux universitaires sont venus conforter le point de vue de Cheikh Anta.

Dans son ouvrage «Civilisation ou barbarie», Cheikh Anta affirme l’identité nègre à savoir : «le retour à l’Egypte dans tous les domaines est la condition nécessaire pour réconcilier les civilisations africaines avec l’histoire, pour pouvoir bâtir un corps de sciences humaines modernes, pour rénover la culture africaine. Loin d’être une délectation sur le passé, un regard vers l’Egypte antique est la meilleure façon de concevoir et bâtir notre futur culturel. L’Egypte jouera, dans la culture africaine repensée et rénovée, le même rôle que les antiquités gréco-latines dans la culture occidentale».

Cependant la rencontre du Caire du 28 janvier au 3 février 1974, dans le cadre de la rédaction de l’histoire de l’Afrique par l’UNESCO, a sonné comme un nouveau coup de tonnerre. Peut-on classer l’Egypte pharaonique dans l’histoire africaine ?

Nous sommes en présence de trois théories qui s’affrontent :

– Pour les chercheurs occidentaux, les Pharaons seraient des Blancs originaires d’Europe qui ont bronzé et se sont métissés au contact avec les Africains qu’ils ont civilisés ;

– Pour les Orientalistes, les Pharaons viendraient d’Orient pour créer cette civilisation ;

– Pour Cheikh Anta DIOP et Théophile OBENGA la civilisation pharaonique est noire et serait venue d’Afrique. Cheikh Anta ne s’est limité à démontrer qu’ils avaient la peau noire, il a démontré qu’il parlait les langues africaines et avaient les coutumes et traditions africaines. C’est cette thèse scientifique qui a triomphé devant 25 spécialistes, 5 observateurs et 2 représentants de l’UNESCO.

Cheikh Anta DIOP a administré les preuves de «l’unité culturelle de l’Afrique Noire». Pour lui, cette unité culturelle est restée vivace sous des apparences trompeuses d’hétérogénéité. «Seule une véritable connaissance du passé peut entretenir dans la conscience le sentiment d’une continuité historique, indispensable à la consolidation d’un Etat multinational» écrit Cheikh Anta. Le continent noir est dominé par le matriarcat. Les gens sont pauvres, mais personne ne se sent seul, c’est la xénophilie, et la misère maternelle et morale sont inconnues en raison de cet amour maternel.

Géant ou Pharaon du savoir, disparu le vendredi 7 février 1986, des suites d’une crise cardiaque, la Société africaine de culture écrit en hommage : «Il y a seulement un mois, à peine, il est passé dans nos bureaux parisiens, comme si par prémonition, il avait tenu à nous faire ses adieux. Nous lui avons conseillé de se ménager : il se dépensait trop ! Il nous répondait avec sa bonne humeur inaltérable «Vous savez, quoi qu’on fasse, quand c’est l’heure, on n’y peut rien !». Cheikh Anta était un opposant radical. Le président SENGHOR tout en reconnaissant ses qualités de scientifique, redoutait sa concurrence politique. Aussi, Cheikh Anta n’a pas eu de carrière universitaire normale, l’université de Dakar étant gérée par la France, jusqu’en 1971, et son parti a été interdit, par Léopold Sédar SENGHOR, jusqu’en 1981. L’université de Dakar, fondée en 1956, portera son nom, après sa disparition : «Je voudrais, tout de suite, dissiper un malentendu. Il y a un domaine où je n’étais pas d’accord avec le professeur Cheikh Anta Diop ; c’était le domaine politique, et je ne l’ai pas caché. Par contre, j’avais de l’admiration pour le grand professeur qu’il était. J’étais le premier à reconnaître qu’il a joué un rôle décisif sur la découverte des origines de l’Egypte ancienne, mais encore de la Civilisation de l’Universel. En effet, si le mouvement de la Négritude, que quelques étudiants, dont j’étais, ont lancé dans les années 30, s’est développé malgré les assauts des racistes blancs et de quelques faux Nègres, il le doit, en grande partie, à l’œuvre scientifique de Cheikh Anta Diop. Je n’ai jamais attendu sa mort pour le dire» écrit Léopold Sédar SENGHOR. Le Musée des civilisations noires, à Dakar, voulu par le président Macky SALL, réserve une place importante à l’Egypte ancienne en hommage à la contribution de Cheikh Anta DIOP. Son fils, Cheikh M’Backé DIOP, auteur d’une biographie sur son père, est en charge, dans ce musée des Civilisations noires du département de l’égyptologie.

Cheikh Anta était pluridisciplinaire ; il a été physicien, historien, anthropologue, linguiste, sociologue, philosophe, homme politique, panafricaniste. En effet, en considérant que l’Egypte est la référence historique et culturelle de l’histoire générale de l’humanité, ce qui signifie que le fond culturel, riche d’atouts divers, peut fournir le fondement d’un nouveau départ basé sur une intégration régionale véritable. A partir des données matérielles des éléments de la culture ancienne donc, il faut appréhender les fondements de l’unité des peuples constitutifs de cet espace géographique. La conséquence de cette réflexion est celle-ci : l’unité de l’Afrique ne se réalisera pas uniquement par des Unions douanières à caractère politique, mais également par des projets culturels fédérateurs, fondés sur les valeurs africaines, sur les objets et lieux de mémoires des peuples africains, traducteurs de leur originalité, de leur identité, et de la solidarité entre les peuples et les nations. Pour Cheikh Anta, il n’y aura pas de développement de l’Afrique, sans une valorisation des langues nationales.

Certains Africains, et sans le démontrer, prétendent que Cheikh Anta serait dépassé. En fait, et plus que jamais, Cheikh Anta DIOP est d’actualité, notamment depuis l’affaire George FLOYD indiquant la persistance grave d’une mentalité esclavagiste, et le déni grave du racisme en France, s’accompagnant de violences policières contre les Noirs. En effet, pour avoir embrassé l’ensemble des questions du continent et du monde noir, la contribution de Cheikh Anta DIOP donne les grilles de lecture à tous les Africains qui veulent chercher à relever les défis majeurs actuels de l’Afrique. Héritage commun pour l’Afrique et sa diaspora, le travail engagé par Cheikh Anta DIOP, à connaître et à fructifier.

Cheikh Anta DIOP est un exemple de résilience et de sacrifice pour l’Afrique, une voie à suivre pour les générations d’intellectuels et de chercheurs africains. «Cheikh Anta Diop est devenu une figure incontournable de l’histographie africaine, de l’histoire des idées, au même titre que Hegel» écrit François-Xavier FAUVELLE-AYMAR. En effet, Cheikh Anta DIOP est entré dans l’histoire ; il a posé l’historicité et l’antiquité de l’Afrique et en particulier l’africanité de l’Egypte, dont sont originaires les Peuls. L’origine des Peuls est restée mystérieuse. Certains, et à tort, avaient pensé que les Peuls avec des origines blanches, arabes ou sémites, seraient venus civiliser les Noirs. Maurice DELAFOSSE pensait que les Peuls étaient des Judéo-Syriens. Pour Cheikh Anta DIOP, il ne fait pas de doute que les Peuls ont des origines égyptiennes. En effet, selon lui, les noms totémiques «BA» et «KA» ainsi que leur matriarcat indiquent qu’ils sont authentiquement d’origine égyptienne.

L’actualité du combat de Cheikh Anta DIOP est déjà inscrit dans l’acte constitutif de l’UNESCO dénonçant ces logiques de prédation et de hiérarchisation des cultures «par le reniement de l’idéal démocratique de dignité, d’égalité, de respect de la personne humaine et par la volonté de lui substituer, en exploitant l’ignorance et le préjugé, le dogme de l’inégalité des races et des hommes». Le continent noir, après des siècles d’oppression par l’esclavage et le colonialisme, a vu naître des hommes, au prix de grands sacrifices, se lever contre cette infâmie, cette imposture, et Cheikh Anta DIOP est l’un des brillants intellectuels, réclamant la Justice et l’Egalité réelle : «l’un des tout premiers, il (Cheikh Anta), a mis l’accent sur les composantes spirituelle, intellectuelle, artistique, d’une véritable affirmation de l’identité africaine» écrit Amadou-Mahtar M’BOW, ancien directeur de l’UNESCO. En effet, en 1955, Cheikh Anta est resté droit dans ses bottes : «L’explication de l’origine d’une civilisation africaine n’est logique et acceptable, n’est sérieuse, objective et scientifique, que si l’on aboutit, par un biais quelconque, à ce Blanc mythique dont on ne se soucie point de justifier l’arrivée et l’installation dans ces régions (…). Le but est d’arriver, en se couvrant du manteau de la science, à faire croire au Nègre qu’il n’a pas été responsable de quoi que ce soit de valable, même pas de ce qui existe chez lui. On facilite ainsi l’abandon, le renoncement à toute aspiration nationale chez les hésitants, et on renforce les réflexes de subordination chez ceux qui étaient déjà aliénés» écrit Cheikh Anta DIOP dans «Nations nègres et cultures». Pour Cheikh Anta DIOP, la souveraineté de l’Afrique passe, nécessairement, par un immense effort de réhabiliter la personnalité africaine, sa conscience historique, un sujet primordial et stratégique, plus que jamais, à l’ordre du jour, 60 ans après les indépendances. Pour la Diaspora africaine, souvent reléguée au rang d’indigènes de la République, confrontées à la banalisation du racisme et aux brutalités policières dans les pays occidentaux, Cheikh Anta est devenu, plus que jamais une boussole à suivre.

Bibliographie sélective

1 – Contributions de Cheikh Anta DIOP

DIOP (Cheikh Anta), «Apport de l’Afrique à la civilisation de l’universelle», Présence Africaine, 1987, pages 41-71 ;

DIOP (Cheikh Anta), «Apports et perspectives culturels de l’Afrique Noire», Présence Africaine, Edicef et UNESCO, 1987, pages 40-72 et 41-61 ;

DIOP (Cheikh Anta), «Histoire primitive de l’humanité : évolution du monde noir», Bulletin de l’IFAN, 1962, tome XXIV, série B, n°3-4, pages 449-541 ;

DIOP (Cheikh Anta), «L’antiquité africaine par l’image», Présence Africaine, 1956, t1, page 339 et Notes Africaines, Dakar-Abidjan, n° spéc janvier-avril 1975, pages 145-146 ;

DIOP (Cheikh Anta), «L’apparition de l’Homo Sapiens», Bulletin de l’IFAN, 1970, t XXXII, série B, n°3-4, pages 623-641 ;

DIOP (Cheikh Anta), «L’unité culturelle de l’Afrique Noire», Présence Africaine, 1959, tome 1, pages 60-65 ;

DIOP (Cheikh Anta), «Origines des Egyptiens anciens», Présence Africaine, 1987, pages 41-71 ;

DIOP (Cheikh Anta), «Perspectives de la recherche scientifique en Afrique», Notes africaines, octobre 1974, n°144, pages 85-88 ;

DIOP (Cheikh Anta), «Philosophie, science et religion : les crises majeures de la philosophie contemporaine», Revue sénégalaise de philosophie, janvier-décembre 1984, n°5-6, pages 179-199 ;

DIOP (Cheikh Anta), «Quand pourra-t-on parler d’une Renaissance africaine ?», Le Musée Vivant, n° spéc 36-37, novembre 1948, pages 57-65 ;

DIOP (Cheikh Anta), «Un continent à la recherche de son histoire», Horizons, n° 74-75, 1957, n°74-75, pages 85-95 ;

DIOP (Cheikh Anta), «Unité d’origine de l’espèce humaine», Racisme, science et pseudo-science, Paris, Unesco, 1982, pages 137-141 ;

DIOP (Cheikh Anta), Antériorité des civilisations nègres, mythe ou vérité historique Paris, Présence Africaine, 1967, 300 pages ;

DIOP (Cheikh Anta), Civilisation ou barbarie : anthropologie sans complaisance, Paris, 1981, Présence Africaine, 526 pages ;

DIOP (Cheikh Anta), L’Afrique noire précoloniale : étude comparée des systèmes politiques et sociaux de l’Europe et de l’Afrique Noire, de l’Antiquité, à la formation des Etats modernes, Paris, Présence Africaine, 1960, 213 pages ;

DIOP (Cheikh Anta), L’unité culturelle de l’Afrique Noire : domaines du patriarcat ou du matriarcat dans l’Antiquité classique, Paris, Présence Africaine, 2ème édition, 1959, et 1987, 278 pages ;

DIOP (Cheikh Anta), Nations nègres et culture, de l’Antiquité nègre égyptienne aux problèmes culturels de l’Afrique noire d’aujourd’hui, Paris, Présence Africaine, 1979, 3ème édition, tome 1, 335 pages et tome 2, 572 pages ;

DIOP (Cheikh, Anta), «Interview accordée à Bara Diouf», La vie africaine, (Paris), n°6, mars-avril 1960, pages 10-11.

2 – Critiques de Cheikh Anta DIOP

Pour une bibliographie complète, merci de consulter MEDIAPART ou mon blog
Paris, le 17 mai 2017, actualisé le 4 juillet 2020 par M. Amadou Bal BA – http://baamadou.over-blog.fr/

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