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«Awa THIAM, Femme de lettres sénégalaise de la Gauche radicale et la réédition, en 2024, de son roman : «La parole aux Négresses», avec une nouvelle préface de Mame-Fatou NIANG» par Amadou Bal BA –

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Si on assiste maintenant à un regain et un pour les études sur le féminisme en Afrique, en termes de militantisme, de lutte, c’est qu’auparavant, des écrivaines avaient labouré ce terrain aride, hostile de la misogynie, du patriarcat et donc de la domination masculine. Bien qu’elle soit restée discrète, invisibilisée, avec une réception contrastée de son roman, et donc peu reconnue, notre Awa THIAM, une éminente femme de Lettres sénégalaise, devrait sortir de ce Purgatoire. En effet Awa THIAM, une grande dame des Lettres africaine, fait partie de ce qui font du Sénégal un Grand petit pays et a réclamé très tôt, l’égalité des droits. Awa THIAM, bien avant Mariama BA (Voir mon article, 3 juin 2023) est la première à s’insurger contre le système visant à mettre les Femmes sous tutelle, et les a invitées à prendre la parole, comme la Grande Royale de Cheikh Hamidou KANE : «Prise, réappropriation ou restitution de la parole ? Longtemps les Négresses se sont tues. N’est-il pas temps qu’elles (re)découvrent leurs voix, qu’elles prennent ou reprennent la parole, ne serait-ce que pour dire qu’elles existent, qu’elles sont des êtres humains, en tant que tels, elles ont droit à la liberté, au respect, à la dignité ? Les Négresses ont-elles déjà pris la parole ? Se sont-elles déjà faites entendre ? Oui, quelquefois, mais toujours avec la bénédiction des mâles. Leur parole n’avait rien alors d’une parole de femme. Elle ne disait pas la femme. Elle ne disait ni ses luttes ni ses problèmes fondamentaux. Les femmes ont à se réapproprier la parole, la vraie», écrit Awa THIAM, dans «La parole aux Négresses». En 2014, Awa THIAM a abordé, dans un autre ouvrage, la question épineuse de la sexualité féminine africaine et a eu «l’immense mérite de traiter courageusement un sujet tabou au Sénégal : les mutilations sexuelles féminines (excision et infibulation). Le blanchiment de la peau des femmes, le port des perruques, même en période de grande chaleur ne trouble pas outre mesure les hommes. Par contre, demander l’abolition des mutilations sexuelles est un grand scandale», écrit Amady Aly DIENG, dans la préface de «La sexualité féminine africaine en mutation». Awa THIAM a donc tenu à dénoncer les mutilations sexuelles, ces coutumes d’un autre âge «Tout se passe si, depuis toujours, il y avait en permanence, au niveau des intentions : permanence de la volonté des hommes de se rendre maître du corps des femmes ; comme s’il existait une vérité selon laquelle «celui qui tient la femme tient la société», et, par voie de conséquence, qui protège la femme, protège la société. Tenir la femme revient alors à la tenir par le lieu où s’assure encore aujourd’hui la reproduction biologique. La préserver de tout désordre social, c’est la préserver de tout désordre sexuel», écrit Awa THIAM.

Awa THIAM, née en avril 1950, au Sénégal, a soutenu, en 1981, une thèse de doctorat, Paris, Panthéon-Sorbonne, sur «Le Noir et ses stéréotypes : recherche sur la notion de continent noir appliquée à la Femme et à l’Afrique». Anthropologue et enseignante, Awa THIAM a conduit des recherches, entre 1990 et 2015, à l’Institut Fondamental d’Afrique Noire (IFAN) notamment sur les Femmes et institutions, les sociétés en mutation du côté des femmes, la non-reproduction des sociétés androcentriques, le genre et le sexe selon les époques et les aires culturelles et les conditions de vie matérielle, sociale et morale des femmes réfugiées de la Moyenne vallée du fleuve Sénégal. Awa THIAM a été ministre de la Santé et de l’action sociale sous maître Abdoulaye WADE.

Dans un Sénégal, 18 ans après l’indépendance, musulman, conservateur et corseté, Awa THIAM a eu l’audace, en 1978, d’aborder les questions, jugées provocatrices et taboues, de polygamie, la répudiation, le blanchiment de la peau, les grossesses précoces de marquage du corps, les scarifications, les mutilations sexuelles féminines, l’habillement, la coiffure, la contraception, de l’avortement, mais aussi de la sexualité féminine. «La domination masculine est tellement ancrée dans nos inconscients que nous ne l’apercevons plus, tellement accordée à nos attentes que nous avons du mal à la remettre en question», écrit Pierre BOURDIEU, dans «La domination masculine». En effet, Awa THIAM, anthropologue, de la gauche radicale, dans la trempe de Bell HOOKS et d’Angela DAVIS, dans une démarche intersectionnelle, une perspective de classe, de race, de sexe, est une écrivaine de la dénonciation des oppressions et de la marginalisation des femmes noires de la femme. En particulier, cette écrivaine sénégalaise a montré comment le patriarcat, le racisme et le capitalisme ont divisé des causes qui auraient pu être communes. Preuve que c’est en surmontant les clivages de genre, de race, de classe, et en brisant les fausses mythologies, que les femmes pourront le mieux se libérer des oppressions. « Lutter, c’est se battre avec résolution et foi dans une victoire certaine, comme la promesse d’un bonheur prochain et sûr, que l’on vivra ou que d’autres vivront. Donc lutter avec la ferme conviction qu’il y aura un aboutissement positif, en notre présence ou en notre absence», écrit Awa THIAM.

La première édition de 1978, préfacée par Benoîte GROULT, avait complètement disparu de la circulation, mais a été traduite, en 1986, en langue anglaise, mais aussi en allemand et en italien. «Ce n’est pas en tant qu’écrivaine que je voulais dire quelques mots du livre d’Awa Thiam. C’est en tant que femme tout simplement. (…). Dans de nombreux pays, il s’est trouvé des hommes pour dénoncer les méthodes répressives et les abus de pouvoir. Mais curieusement, quand ils s’exercent sur des femmes, citoyennes de seconde zone, on jette un voile pudique sur la réalité. Or, la Justice ne descend pas du ciel. Chaque liberté, chaque droit a dû être arraché. (…). Les témoignages que vous allez lire ne constituent pas un manifeste, n’expriment pas une révolte, ni même une revendication. Ce sont des confidences toutes simples qu’Awa Thiam a su recueillir dans leur naïveté, leur maladresse parfois et dont le ton pathétique vient de cette résignation à un sort qui est considéré comme une fatalité de la condition féminine. (…) Les Négresses qui s’expriment ici n’ont pas conscience de l’injustice et n’ont pas encore découvert la solidarité et l’espoir. (…). Elles parlent, mais elles n’accusent pas», écrit Benoîte GROULT. Mame-Fatou NIANG, dans la préface de l’édition de 2024, s’insurge contre cette interprétation fataliste «Quelle surdité que de refuser d’y entendre la révolte, quel aveuglement que de n’y déceler ni volonté, ni autonomie. Militante infatigable de la cause féminine, Benoîte Groult s’est particulièrement distinguée dans la lutte contre les mutilations sexuelles. Pourtant, tout à son en train de dénoncer l’arriérisme des sociétés africaines, elle passera à côté de ton analyse des mutilations génitales, et des imbrications coloniales, puis néocoloniales du sexisme, du patriarcat, de la classe et du racisme. (…) Tata, l’universitaire, en moi, ne peut que relever les hiérarchies à l’œuvre dans le déni de ton autorité scientifique», écrit Mame-Fatou DIOP.

Une des grandes originalités de ce roman d’Awa THIAM, une pionnière, c’est une succession de témoignages de femmes africaines, leurs mots, mais aussi leurs combats, de nouvelles perspectives, très loin de la résignation. «Prendre la parole pour faire face, pour dire son refus, sa révolte. Prendre la parole agissante. Parole-action. Parole subversive. Agir-agir-agir, en liant la pratique théorique, à la pratique-pratique», écrit Awa THIAM. Ainsi, Yacine, après 18 ans de mariage, deux enfants et enceinte d’un troisième enfant, apprend un soir, vers 23 h, que son mari a une seconde épouse et qu’elle doit lui céder le lit. Médina, fille sage et traditionaliste, est mariée à un cousin faisant des études en Arabie-Saoudite, contre son gré et en l’absence de son époux. Mais Médina va tomber amoureuse d’un étudiant à l’université de Dakar, Demba, mais se mariera vierge, pour divorcer par la suite. Tabara mariée à 16 ans, avec quatre enfants, découvre que son mari, un garde forestier, avait pris une maîtresse. Après un divorce, elle découvre que son troisième mari est impuissant. Tabara, dépitée de ces hommes considérant les femmes comme des objets, n’a plus envie de remarier, et s’adonne à la lecture. Finalement, le féminisme africain, loin des clichés de l’Occident, ces femmes ont osé briser le silence et ont pris la parole pour se révolter contre l’injustice dont elles souffrent. En raison de la triple oppression par le sexe, la classe et la race, invisibilisées les Africaines, ont mis les mots sur ce qu’elles endurent : «La solution du problème des femmes sera collective et internationale. Le changement de leur statut sera à ce prix ou ne sera pas», écrit Awa THIAM.

Le combat d’Awa THIAM est hautement d’une actualité brûlante. La polygamie loin de disparaître au Sénégal, même dans les pays non musulmans de l’Afrique, le père de Nelson MANDELA, comme celui du catholique Léopold Sédar SENGHOR, ou de l’écrivain congolais, Alain MABANCKOU, étaient des polygames «Les origines lointaines de la polygamie restent mal établies dans l’esprit des Africains. Institution léguée par les ancêtres, elle a acquis une force de tradition séculaire. Il semble cependant que le régime économique et social de l’esclavage l’ait indéniablement favorisée. La famille constituait une entité forte ayant ses biens communs : terre, produits des champs collectifs, bétail, armes de guerre et de chasse, bandes de cotonnades, esclaves, etc. Sa responsabilité était collective en tout. C’était une personne morale. Le mariage liant deux individus formait un véritable contrat entre deux groupes. On tente de justifier la polygamie par la luxure, des raisons économiques, le désir universel de procréation. Les Africains eux-mêmes font appel à l’Islam, mais la polygamie est préislamique», écrit, en 1947, Madeira KEITA. Bien que l’Islam ait limité, en polygamie, le nombre d’épouses à quatre, notre amie, écrivaine et militante des droits de la femme, Ken Bugul M’BAYE, dit avoir été la 33ème épouse d’un guide religieux (voir mon article, Ferloo, 3 novembre 2017). «Les problèmes dont souffrent les femmes noires sont multiples. Tous les problèmes féminins, au fond, se recoupent. Elles ont en commun leur condition d’être exploitées et opprimées par le système phallocratique. (…) Alors que des femmes des pays industrialisés concentrent leurs efforts entre autres sur la recherche et la création d’un discours typiquement féminin, l’Afrique noire et ses filles en sont, elles, au stade de la recherche de leur dignité, de la recherche de leur spécificité d’êtres humains», écrit Awa THIAM, «La parole aux Négresses».

Benoîte GROULT (1920-2016), journaliste, romance, féministe, préfacière de la première édition de 1978, «La parole aux Négresses», rappelait dans son livre, «Ainsi soient-elles», que le combat pour la libération de la Femme est celui de chaque instant, et qu’il ne faudrait jamais s’assoupir. Il est toujours possible de revenir en arrière, au servage, comme c’est le cas actuellement au Sénégal, mais aussi en France en raison d’une négrophobie et d’une islamophobie instrumentalisées par les forces du Chaos «Si elles ne défendent pas elles-mêmes les droits conquis par leurs mères, personne ne le fera pour elles. Rien n’est plus précaire que le droit des femmes. Il n’est jamais trop tard pour lire un livre féministe. Et Virginia Woolf, qui a dénoncé avec tant de subtilité et d’humour l’hégémonie implacable du mâle, restait pour moi une simple romancière. Il faut guérir d’être une femme. Non pas d’être née femme, mais d’avoir été élevée comme femme dans un univers d’hommes, d’avoir vécu chaque étape et chaque acte de notre vie avec les yeux des hommes, selon les critères des hommes. Et ce n’est pas en continuant à lire les livres des hommes, à écouter ce qu’ils disent en notre nom ou pour notre bien depuis tant de siècles que nous pourrons guérir», écrit Benoîte GROULT.

En particulier, à la suite de l’alternance dite de «rupture » du 24 mars 2024, censé faire table rase de l’ordre ancien, on découvre, médusés, que le Chef de l’État, Bassirou Diomaye FAYE, comme son Premier ministre, Ousmane SONKO, sont des polygames. Le plus surprenant, dans cette prétention de «rupture», c’est que les premières nominations notamment au sein de l’équipe gouvernementale, très masculine, trois femmes sur une équipe de 25 ministres (voir mon article, Médiapart, 6 avril 2024), comme au sein de la haute administration (voir mon article), sont le triomphe du patriarcat, et donc une grave marginalisation des Femmes. Où est donc la rupture ? Ce qui m’a plus étonné, c’est le silence d’une bonne partie des organisations dites féministes, ou des intellectuels prétendus féministes, dans une constante indignation, très sélective et bien orientée. J’en appelle à nos autorités publiques pour réparer cette grave injustice à l’égard des Femmes sénégalaises.

Dans sa thèse, «Les Noirs et les stéréotypes», Awa THIAM, une féministe, a dénoncé de nombreux stéréotypes, idées reprise dans son livre, «Continents noirs», dont le chapitre 1er traite de cette question. Le terme «Noir» est chargé d’une connotation péjorative et dévalorisante ; ce sont des signes et stéréotypes, des mécanismes qui ont cautionné des œuvres de mort, légitimé la domestication d’êtres humains, le racisme, le sexisme, mais aussi la colonisation : «Mot, le noir est l’expression phonique d’une représentation mentale. Le concept noir est la représentation mentale d’un état, d’un fait reconnu obscur, sans radiation ; ce qui est représenté est la dénotation ou l’état d’obscurité, telle que la nuit. Le noir, en tant que concept ainsi défini, est connoté : il évoque non seulement la «couleur», mais aussi des caractéristiques typiquement humaines : une âme noire, un regard noir, le travail au noir, de l’humour noir, cette femme «noire». Le «Noir» a des connotations. C’est ainsi que le blanc peut être perçu en Occident comme le symbole de la pureté, de l’innocence, de la douceur, de la paix, de la tendresse, comme c’est le cas, avec la colombe. Le noir, dans son opposition au blanc, est tout le contraire de ces connotations», écrit Awa THIAM, dans «Continents noirs». MONTESQUIEU avait ironisé sur ces préjugés tenaces et répandus en son temps : «On ne peut se mettre dans l’idée que Dieu, qui est un être très sage, a mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir», écrivait-il, dans «l’Esprit des lois». Jean-Paul SARTRE, toujours sous le trait de l’humour noir, disait les stéréotypes du Blanc par opposition au noir : «L’homme blanc, blanc parce qu’il était homme, blanc comme le jour, blanc comme la vérité, blanc comme la vertu, éclairait la création comme une torche dévoilait l’essence secrète et blanche des êtres», écrit-il dans «Orphée noir». Aimé CESAIRE a résumé toute la dramaturgie de ces stigmates que porte le Noir, homme dit de couleur, alors que le Blanc ne l’est pas ; la couleur est donc non pas une convention linguistique, mais est relative à une appartenance raciale avec ses préjugés, un homme sous-humanisé : «Mon nom : offensé ; mon prénom : humilié, mon état : révolté ; mon âge : l’âge de la pierre», écrit-il dans «Si les chiens se taisaient».

Cependant, loin d’être dogmatique, Awa THIAM un esprit critique à la recherche constamment de la Vérité, bien qu’étant anticoloniale dans son féminisme, situe ses recherches dans le domaine de la complexité ; les choses sont loin d’être simples : «Beaucoup d’études ont été faites par des Nègres relativement à l’idéologie du Noir, quoiqu’elles ne portent pas ce titre, et n’en ont pas traité sous le même angle que le mien. Elles étaient presque toujours des réactions à l’idéologie raciste anti-«Noir» ou antinégrisme. J’aimerais faire une mise en garde. Ceux et celles qui s’attendent à une accusation pure et simple de l’Occident peuvent se passer du chapitre traitant plus spécifiquement de l’idéologie du noir. Le problème est assez complexe et ne peut se résoudre en un procès ou en un jugement expéditif. Il ne sera donc question ni de procès ni de jugement. Comprendre et dépasser, telle est la tâche que je me suis fixée ici. Tout se passe comme si elle était prise dans un filet : celui de l’idéologie du sexe, non pas faible, mais affaibli. En d’autres termes, une idéologie asservissante de la femme. Et cela, qu’elle en soit consciente ou non.», écrit Awa THIAM dans «Continents noirs». En effet, Awa THIAM ne se limite pas à la question de la couleur, elle conduit sa recherche en termes de sexe, de classe et de colonialité. Awa THIAM passe en revue les théories de Sigmund FREUD, un être inférieur ou infériorisé, parce que mutilée, sans pénis, et les déclare inopérationnelles en Afrique. En effet, pour le père de la psychanalyse «Le fait d’être consciente de n’être pas pourvue de pénis crée chez la femme une envie de pénis doublée d’un complexe de castration, ce qui, toujours selon lui, rend la femme inférieure. L’énigme réside dans le passage de l’état de «petite-fille-garçon» à celui de femme», écrit Sigmund FREUD, dans «Sexualité et pouvoir». Aussi, Awa THIAM s’insurge contre ces théories freudiennes, une méconnaissance fondamentale des réalités africaines. FREUD reste marqué par la culture patriarcale, avec une volonté consciente ou inconsciente de dominer, d’asservir : «Le continent noir n’est donc pas ce qui désigne une globalité sous une catégorie : les femmes et leur sexualité ; il est la marque d’une méconnaissance chez l’auteur. En Freud, le continent noir c’est d’avoir appelé continent noir ce qui, chez la femme, lui échappait, lui était insaisissable. C’est la faille à partir de laquelle il lui est impossible d’accéder à la lumière. C’est l’aveu d’une impossibilité d’aller au-delà de l’obscurité, de ce qui se présente au niveau de l’intellect comme une frontière infranchissable. Dire d’un thème que c’est un continent noir, c’est en quelque sorte dire qu’on ne peut dépasser ce qu’on en a déjà dit », écrit Awa THIAM, dans «Continents noirs». La théorie «devenir-femme» de FREUD pose comme exigence la référence à l’enfance comme condition de la compréhension de la femme, un attachement à la mère et un combat, pour le garçon, contre le père, l’envie d’un parricide, contre un rival qu’est le père, un complexe d’Œdipe. C’est là aussi une culture patriarcale avec ses préjugés raciaux. Sigmund FREUD ne connaît que la culture occidentale avec ses familles nucléaires, une différence fondamentale avec l’Afrique «La famille négro-africaine traditionnelle est polynucléaire. En Afrique, animistes, chrétiens et musulmans pratiquent la polygamie. Et cela non pas en créant avec chacune de leurs épouses un foyer individuel, mais en les faisant cohabiter dans une concession. L’enfant négro-africain n’évolue pas entre un père et une mère, ou leurs substituts respectifs, comme c’est le cas pour l’Européen. Il demeure non seulement avec ses père et mère, mais encore avec d’autres membres de sa famille, sa famille élargie. Il n’est pas rare que, dans ce vaste ensemble, l’enfant ne connaisse ni son père ni sa mère. Tout se passe alors pour lui comme s’il avait des pères et des mères. Mais, pour ce faire, une ambiance de communion d’amour», écrit Awa THIAM, dans «Combats noirs».

Dans son ouvrage, «Combats noirs», Awa THIAM relate, avec humour, cette question d’un occidental à une femme noire «Pourquoi avez-vous beaucoup d’enfants, alors que vous êtes pauvre ?». Réponse de la femme noire, «J’ai beaucoup d’enfants parce que je suis pauvre. Nuance !». D’autres chercheurs, dans la mouvance d’Awa THIAM ont dénoncé les préjugés tenaces dont sont victimes les Africains, avec nuance et clairvoyance, dans des situations complexes. Tous les Africains seraient-ils des polygames ? La croissance en démographie et le déséquilibre dans le marché matrimonial, l’absence d’autonomie financière des femmes ont favorisé la polygamie, un phénomène encore important, mais en régression ; ce qui ne signifie nullement l’amélioration de la condition des femmes «Si la polygamie est fréquente en Afrique, tous les Africains ne sont pas pour autant polygames. La pratique du lévirat a beaucoup reculé et ce recul a contribué à une expansion du taux de femmes, chefs de ménage, en milieu rural. Et l’instabilité matrimoniale apparaît comme la réponse des femmes à la polygamie masculine: résidences séparées, divorces lors de la prise d’une deuxième épouse. La polygamie régresse plus dans les pays anglophones que dans la sphère francophone, et plus souvent en ville que dans les campagnes. Les pays les moins touchés (Kenya, Ghana) enregistrent une chute de la pratique alors que Mali et Sénégal restent stables. Inscrite dans un système de normes aujourd’hui ouvertement remis en question, elle a reflué plus ou moins facilement là où le besoin de main-d’œuvre féminine est moindre», écrivent Georges COURADES et Christine TICHET, dans «Les Africains sont tous des polygames».

Toutes les Africaines seraient-elles soumises ? «Trois figures semblent s’imposer pour qualifier 1a femme africaine: la mère nourricière, productrice et reproductrice, pilier de la société dans un monde incertain, l’épouse soumise et contrôlée1 dans l’univers hyper masculin de pouvoir et de désirs de la société traditionnelle, enfin, la femme active, jouant sur différents registres pour tirer son épingle du jeu et réussir », écrit Pierre JANIN dans «Les Africains sont soumises». Le pouvoir colonial a favorisé les formes les plus abouties de subordination féminine. Cependant, différents signes attestent un combat des Africaines vers l’autonomie. Certaines s’émancipent pour devenir cheffes d’entreprise ou luttent contre les abus dont elles sont victimes. Certains clichés exhibent l’idée que la femme africaine, méprisée et exploitée, violentée, ne serait qu’une bête de somme pour assouvir les plaisirs sexuels de son mari. Les Africaines font-elles trop d’enfants ? «Avoir de nombreux enfants constitue encore un signe de richesse dans les familles africaines. C’est que l’Afrique subsaharienne présente aujourd’hui la fécondité la plus élevée du monde, avec près de six enfants par femme en moyenne, deux fois plus que la moyenne mondiale. Le recul progressif de la mortalité a déclenché la croissance démographique avant que l’amélioration des conditions de vie et la survie croissante des enfants. Le véritable défi du XXIe siècle ne réside pas dans l’explosion démographique du sous-continent, mais dans la recherche d’une croissance économique mondiale plus équitable. Se focaliser sur l’accroissement, c’est oublier un effet plus grave à long terme de la brutalité de la transition sur la structure de la population: celui du vieillissement se posera en des termes bien plus alarmants qu’en Occident», écrivent Georges GOURAD et Christine TICHIT, dans «Les Africaines font trop d’enfants : une bombe démographique en puissance».

Awa THIAM a, constamment, dans ses écrits, témoigné de son engagement pour l’Afrique et en particulier pour les femmes, «Pourquoi un tel sujet ? Sans doute, est-ce aujourd’hui sinon indispensable, du moins nécessaire d’être de la race dite noire et du sexe féminin pour éprouver le désir de le traiter. Négresse, je me sens concernée par tout ce qui se dit et se fait des humains, des femmes, des Négre(sse)s. Mais, pourquoi un intérêt pour la notion de continent noir ? Tout simplement parce que non seulement elle renvoie a toute une idéologie de la noirceur», écrit-elle dans «Continents noirs». D’une double culture, africaine et occidentale, Awa THIAM se penche sur la culture avec laquelle est étrangère, «une idéologie de la non-reconnaissance, de phallocratie et d’antinégrisme», écrit-elle. Awa THIAM est donc, dans son féminisme, radicalement anticoloniale «Traiter ici du noir et de la notion de continent noir est une tentative pour démonter les mécanismes d’une idéologie, celle-là même qui a cautionné des œuvres de mort, légitime la domestication d’hommes, décreté arbitrairement des interdits et des permissivites. A la femme, de quelque «race» qu’elle soit, aux Négresses, elle a assigné une place. Il s’agit de l’idéologie du Noir : ayant trait aux choses, elle s’appelle idéologie de non-connaissance, aux femmes, phallocratie et aux Négresses, antinégrisme», écrit Awa THIAM, dans «Continents noirs». Pour l’auteure, la femme n’est pas un mystère, c’est un préjugé des hommes, «La femme : être humain, elle partage son humanité avec l’homme. Cependant, elle est différente de l’homme, non seulement parce qu’elle a le pouvoir de donner la Vie, cela est évident, et je ne débattrai pas ici de qui est premier, de l’œuf ou de la poule, mais aussi parce qu’elle évolue dans une conception de la vie autre que celle de l’homme C’est semble-t-il (ou justement), la raison pour laquelle elle incarne aux yeux de l’homme un certain mystère», écrit Awa THIAM. Dans les préjugés, les Africains seraient tous des polygames, les Africaines sont soumises, les Africaines feraient toutes trop d’enfants et c’est une bombe à retardement, les Africaines sont soumises.

Dans «Migration», c’est une histoire sordide d’une caisse remplie de têtes coupées, et au cours de ce voyage, une femme en souffrance aiguë, une mine contrite, prostrée. Ses vêtements laissaient percevoir des taches de sang. Le chauffeur s’arrêta. On s’aperçut que cette femme avait un nouveau-né, déjà mort. Faudrait-il dénoncer cet infanticide ? Il est bien question dans ce roman, de voyage métaphorique au sein de la souffrance des femmes, de violences conjugales, de résilience, de l’héroïsme au quotidien, de l’exode rural, de la sècheresse et de la pauvreté. Femme enceinte, la parturiente d’origine modeste dont le mari est émigré, l’héroïne du roman, s’était aventurée loin de son village, pour chercher du bois mort et des feuilles comestibles pour faire la cuisine. C’est une femme «à cœur d’homme» menant une vie endurante.

Références bibliographiques

I – Contributions d’Awa THIAM

THIAM (Awa), La parole aux Négresses, préface de N’Dèye Fatou KANE, postface de Kani DIOP, Dakar, Saaraba, 2024, 200 pages ;

THIAM (Awa), La parole aux Négresses, Paris, 1ère édition chez Denoël-Gonthier, 1978 avec une préface de Benoîte GROULT, seconde édition chez Divergences, avec une préface de Mame-Fatou NIANG, 2024, 205 pages ;

THIAM (Awa), Black Sisters Speak out ; Feminism and Oppression in Black Africa, traduction de Dorothy S. Blair, préface de Benoîte GROULT, Boulder, Colorado, Londres, Pluto Press, 1986, 136 pages ;

THIAM (Awa), La sexualité féminine africaine en mutation : l’exemple du Sénégal, préface d’Amady Aly DIENG, Paris, Harmattan, 2015, 199 pages ;

THIAM (N’Dèye, Awa), Le Noir et ses stéréotypes : recherche sur la notion de continent noir appliquée à la Femme et à l’Afrique, thèse sous la direction d’Olivier Reynault-d’Allones, Université de Paris I, Panthéon-Sorbonne, 1981, 230 pages ;

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II – Autres références

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BA (Amadou, Bal), «Ousmane SONKO, premier gouvernement masculin, dominé par le PASTEF», Médiapart, 6 avril 2024 ;

BA (Amadou, Bal), «Sénégal : Nominations de 17 directeurs. Les Femmes et les Peuls ont été ostracisés», Médiapart, 25 avril 2024 ;

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COURADE (Georges) TICHIT (Christine), «Les Africains sont tous des polygames», in COURADE (Georges) éditeur, L’Afrique des idées reçues, Paris, Belin, 2006, 399 pages, spéc pages 251-257 ;

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Paris, le 28 mai 2024, par Amadou Bal BA –

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