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«André BRETON (1896-1966), Pape sur surréalisme, médecin, poète, romancier, critique littéraire, marchand d’art, sa grande solidarité avec les racisés» par Amadou Bal BA –

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«Je crois à la résolution future de ces deux états, en apparence si contradictoires, que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue, de surréalité, si l’on peut ainsi dire. C’est à sa conquête que je vais, certain de n’y pas parvenir, mais trop insoucieux de ma mort pour ne pas supporter un peu les joies d’une telle possession», écrit André BRETON, surnommé «Le Pape du surréalisme». André BRETON, fils unique, est le 18 février 1896 à Tinchebray, chef-lieu du canton de l’Orne, en Bretagne. Son père, Louis-Justin BRETON (1867-1955) un secrétaire de gendarmerie, originaire des Vosges, est un homme plein de douceur et d’humour. Sa mère, Marguerite LE GOUGES (1871-), est une Bretonne, une femme froide, dévote et rigide, issue d’une petite bourgeoisie soucieuse de la respectabilité. Il gardera des souvenirs émus des séjours qu’il passa chez son grand-père maternel, installé à Saint-Brieuc, taciturne, mais un bon conteur affectueux. «C’est peut-être l’enfance qui approche le plus de la vraie vie», dira André BRETON. En 1900, son père, devenu comptable, s’installa rue de Paris, à Pantin, dans la banlieue nord de Paris, pour un poste de sous-directeur d’une cristallerie. Son professeur de rhétorique au collège Chaptal, au 45 boulevard des Batignolles, à Paris où Albert KEIM, l’éveille à la poésie en lui faisant lire, Charles BAUDELAIRE, Stéphane MALLARME et Joris-Karl HUYSMANS. Dans la tourmente de deux guerres mondiales, la poésie, outil de transformation du monde, est inséparable de son interprétation. Le surréalisme, dévié de son orientation artistique, contribue à élargir le champ de la vie et de la conscience. Il se rattache aussi, dans sa recherche de l’insolite, au courant spirituel et ésotérique d’Isidore DUCASSE dit Lautréamont (1846-1870), auteur des chants de Maldoror. Pour lui, poésie, amour et liberté étant dissociés, il lira, par la suite, intensément, Arthur RIMBAUD, et HEGEL, et sera en contact avec Paul VALERY. Héritier du marquis de Sade et de Sigmund FREUD, il ne redoutait pas les thèmes de l’érotisme du péché, du rêve passionnel et de la mort dans sa création littéraire. Ami de Guillaume APOLINAIRE et Louis ARAGON, il écrit, en 1919, avec Philippe SOUPAULT, le premier ouvrage surréaliste, «Les champs magnétiques». À la suite de la rupture avec le mouvement Dada de Tristan TZARA, c’est l’ère du sommeil hypnotique et l’écriture automatique. Après des études de médecine, André BRETON fonde la revue «Littérature», avec Louis ARAGON et Philippe SOUPAULT. Il considère que les activités de journaliste, pourtant rémunératrices, de Louis ARAGON et de Robert DESNOS, sont inutiles «La révélation du sens de la vie ne s’obtient pas au prix du travail. Rien ne sert d’être vivant, s’il faut qu’on travaille», dit André BRETON. Le 15 novembre 1924 paraît le «Manifeste du Surréalisme» ; et, en 1925, André BRETON prend la direction de «La Révolution surréaliste». Jusqu’à sa mort à Paris le 28 septembre 1966, André BRETON restera le théoricien et le continuateur du mouvement. Un «automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale», écrit André BRETON.

André BRETON est un artiste aux talents multiples. «Pape du surréalisme», une exigence esthétique subversive, André BRETON, ami de Louis ARAGON, dont l’un des maîtres à penser est Isidore DUCASSE, comte de Lautréamont et son chant du Maldoror, écrit «les champs magnétiques». Marchand d’art, il estime que «L’œil existe à l’état sauvage». André BRETON pense toujours que la vision possède une antériorité absolue sur le langage et que l’œil est l’instrument d’une saisie immédiate du monde. Un regard sur une peinture peut encore, à la fin d’une vie, engager l’existence avec la force du coup de foudre amoureux.

I – André BRETON, «Pape du surréalisme» et son roman, «Nadja»

«Nadja» est inspiré par la rencontre fulgurante du poète avec Léona DELCOURT, née à Saint-André-lez-Lille, commune de la banlieue lilloise et morte le 15 janvier 1941. Léona DELCOURT a été internée, à la suite d’excentricités auxquelles elle s’était livrée dans un couloir de son hôtel. En effet, Léona DELCOURT emprunte son prénom, Nadja, à Béatrice WAGNER, une danseuse aux seins nus, du Théâtre ésotérique. Nadja, une jeune femme fascinante, bouleversante éclairant son destin d’homme et d’écrivain, une passion dévorante, rencontre le 4 octobre 1926, André BRETON ; elle avait 24 ans et l’auteur 30 ans. «Je n’avais jamais vu de tels yeux. Qu’y a-t-il dans ces yeux ? De la détresse et de l’orgueil ?», s’exclame, André BRETON. En pleine révolution surréaliste, «Nadja», une création littéraire, est une révolte, un engagement qui, participant à la quête du merveilleux, ouvre le procès du monde réel et doit aider l’homme à redevenir un rêveur définitif. En effet, ce roman, «Nadja», premier récit entièrement narratif, contenant également des photographies, un livre illustré, paraît en 1928 en pleine période surréaliste, un engagement esthétique faisant une large au rêve, au merveilleux et à l’amour. Au commencement quasi mystique et magique, il avait l’écriture automatique, puis l’écriture en état d’hypnose, André BRETON, réévaluant constamment sa doctrine, jetant des ponts vers la politique dans l’espoir d’une révolution, avec son roman, «Nadja», a lancé une avant-garde littéraire. Les thèmes récurrents dans ce roman sont l’inconscient, le non-contrôle, la folie, l’imagination, les phénomènes extraordinaires, l’amour, le désir, l’imagination et le rêve «Je crois à la résolution future de deux états en apparence si contradictoires, que sont le rêve et la réalité, une sorte de réalité absolue», écrit André BRETON. Les surréalistes déforment les objets pour créer une nouvelle esthétique, grâce au hasard. «Nadja, parce qu’en russe, c’est le commencement du mot espérance, et parce que ce n’en est que le commencement», dit André BRETON. Muse et beauté convulsive, dans ce manifeste du surréalisme, «Nadja, la femme, qui sait coucher la réalité sous ses pieds, fait lever les pétrifiantes coïncidences. Qui incarne, pour Breton, cette idée surréaliste, au point qu’il niera la femme pour dire la figure, sa manière d’être une idée limite», écrit, en 2009, Hester HALBACH, une romancière néerlandaise, dans «Léona héroïne du surréalisme».

Dans ce roman, le personnage de Nadja, à partir de l’hôtel des «Grands hommes», à la Place du Panthéon, à Paris 5ème entraîne le narrateur dans les rues de la capitale, pour une expérience mystique. En réalité, le roman est aussi en grande partie autobiographique. André BRETON, le narrateur avant tout à la recherche de lui-même. «André ? Tu écriras un roman sur moi. Je t’assure. Ne dis pas non. Prends garde : tout s’affaiblit, tout disparaît. De nous, il faut qu’il reste quelque chose», écrit André BRETON. En effet, sa rencontre avec Nadja, inspirée et inspirante, l’amène à activer sa mémoire et à reprendre ses notes pour tracer leur histoire. «J’ai pris, du premier au dernier jour, Nadja pour un génie libre, quelque chose comme un de ces esprits de l’air que certaines pratiques de magie permettent momentanément de s’attacher, mais qu’il ne saurait être question de se soumettre. J’ai vu ses yeux de fougère s’ouvrir le matin sur un monde où les battements d’ailes de l’espoir immense se distinguent à peine des autres bruits qui sont ceux de la terreur et, sur ce monde, je n’avais vu encore que des yeux se fermer», écrit-il dans «Nadja». Aussi, André BRETON s’astreint à transcrire une relation avec le ton dépassionné qui sied aux études cliniques pour éviter toute «fantasmagorie». Par sa présence, le personnage de Nadja est un puissant détonateur pour André BRETON, à se découvrir et se révéler. «Qui suis-je ?», s’interroge André BRETON. «Qui vive ? Est-ce vous Nadja ? Est-il vrai que l’au-delà, tout l’au-delà soit dans cette vie ? Je ne vous entends pas. Qui vive ? Est-ce moi seul ? Est-ce moi-même ?», écrit André BRETON. Par sa présence, Nadja justifie aussi la quête de l’auteur à la recherche de lui-même. Et une fois son rôle achevé d’initiatrice, de révélatrice, Nadja s’évanouit.

Cependant, ce roman, « Nadja », nous entraine aussi dans les paysages de la morale, de la philosophie ou de l’histoire littéraire, celle du surréalisme. En effet, le surréalisme est aussi une aventure littéraire autour d’un amour fou «La beauté sera convulsive ou ne sera pas», écrit André BRETON. L’auteur condamne les psychiatres et les juges, les prisons et les asiles et refuse une manière de vivre imposée par la société ; de l’autre, il condamne tout aussi durement l’homme qui supporte son asservissement, et invite le lecteur à goûter au «principe de subversion totale», mais, le destin de Nadja lui en fait voir les conséquences possibles. Dans cette aventure surréaliste, un terrain d’expérimentation du langage, André BRETON nous voyager dans l’inconscient, le non-contrôle, la folie, sans nous faire précipiter dans l’abîme. Entre la dimension onirique de la mémoire ensevelie dans le gant de la main, le souvenir de Nadja, et la mort, la vraie vie est surréaliste ; elle ne retient que ce qui est important. C’est une manière de vivre où l’on est ouvert et réceptif au hasard objectif. La «vraie vie» suppose une disposition d’esprit permettant de s’ouvrir aux rencontres. Il y a une part freudienne de l’inconscient, du réel et de l’irréel, «Je crois à la résolution future de ces deux états, en apparence si contradictoires, que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue, de surréalité, si l’on peut ainsi dire», écrit André BRETON. En revanche, le surréel, ce qui est au-delà du réel, c’est le merveilleux qui s’oppose aux contingences du quotidien.

II – André BRETON, un auteur engagé et sa solidarité avec les racisés

A – La rencontre d’André BRETON avec l’écrivain martiniquais, Aimé CESAIRE

Contrairement à Louis ARAGON, qui avait pris en grippe Aimé CESAIRE et l’obligera de démissionner, par une lettre fracassante du Parti communiste, André BRETON est devenu un grand ami de ce poète martiniquais. Quittant la France sous Vichy pour les États-Unis, au printemps 1941, André BRETON en compagnie de Victor SERGE et de Claude LEVI-STRAUSS, rejoint peintre André MASSON (1896-1987), fait une escale forcée à la Martinique où il est interné dans un camp du Lazaret, une presqu’île isolée de la ville. Ce voyage est relaté dans «Martinique, charmeuse de serpents». Cependant, l’autorité militaire délivre à certains des «permissions» pour se rendre en ville pour démarches, sous étroite surveillance. «Avril 1941. Bloquant la vue une carcasse de navire, scellée de madrépores au sol de la plage et visitée par les vagues – du moins les petits enfants n’avaient pas rêvé mieux pour s’ébattre tout le long du jour – par sa fixité même ne laissait aucun répit à l’exaspération de ne pouvoir se déplacer qu’à pas comptés, dans l’intervalle de deux baïonnettes : le camp de concentration du Lazaret, en rade de Fort-de-France», écrit André BRETON, dans la préface de 1947, aux éditions Bordas, du «Cahier d’un retour au pays natal».

En Martinique, André BRETON découvre les préjugés raciaux, l’oppression des masses et la triste bureaucratie coloniale, mais en même temps la beauté des lieux. À Absalon, il rencontre Aimé CESAIRE. Entrant dans une mercerie, au hasard de l’achat d’un ruban pour sa fille, André BRETON découvre exposé dans la vitrine le premier numéro de la revue «Tropiques» qui venait de paraître. «Sous une présentation des plus modestes, c’était le premier numéro, qui venait de paraître à Fort-de-France, d’une revue intitulée Tropiques. (…) Je n’en crus pas mes yeux : mais ce qui était dit là, c’était ce qu’il fallait dire, non seulement du mieux, mais du plus haut qu’on pût le dire ! Toutes ces ombres grimaçantes se déchiraient, se dispersaient ; tous ces mensonges, toutes ces dérisions tombaient en loques : ainsi la voix de l’homme n’était en rien brisée, couverte, elle se redressait ici comme l’épi même de la lumière. Aimé Césaire, c’était le nom de celui qui parlait», écrit-il dans la préface du Cahier. Aussi, André BRETON a célébré CESAIRE qu’il a rencontré grâce à la mercière. «En plein contraste avec ce qui, durant les mois précédents, s’était publié en France, et qui portait la marque du masochisme quand ce n’était pas celle de la servilité, Tropiques continuait à creuser la route royale. «Nous sommes, proclamait Césaire, de ceux qui disent non à l’ombre». (…). Je retrouve ma première réaction tout élémentaire à le (Césaire) découvrir d’un noir si pur, d’autant plus masqué à première vue qu’il sourit. Par lui, je le sais déjà, je le vois et tout va me le confirmer par la suite, c’est la cuve humaine portée à son point de plus grand bouillonnement, où les connaissances, ici encore de l’ordre le plus élevé, interfèrent avec les dons magiques», écrit, en 1947, André BRETON, dans une magistrale préface de l’édition de 1947, chez Bordas du Cahier d’un retour au pays natal. La poésie d’Aimé CESAIRE est un don du refus, un pouvoir de transmutation, «Et c’est un Noir qui manie la langue française comme il n’est pas aujourd’hui un Blanc pour la manier. (…). Et c’est un Noir qui est non seulement un Noir, mais tout l’homme, qui en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases et qui s’imposera de plus en plus à moi comme le prototype de la dignité. L’enjeu, tout compte tenu du génie propre de Césaire, était notre conception commune de la vie. Cahier d’un retour est un poème «à sujet», sinon «à thèse», la poésie de Césaire, comme toute grande poésie et tout grand art. La parole d’Aimé Césaire est belle comme l’oxygène naissant», écrit-il dans cette fameuse préface.

André BRETON reconnaît en Aimé CESAIRE un «grand poète noir», qui s’enchante de la violence, du lyrisme, de ce chant profond de la liberté, un poète de la révolte du peuple noir contre l’injustice. Il a une dimension sociale et politique affirmée. «Aimé Césaire est tout l’homme, il en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases», dira André BRETON.

Le coup de foudre est réciproque. «Si je suis ce que je suis, je crois qu’en grande partie c’est à cause de Breton, une sorte de raccourci pour me trouver moi-même», confesse Aimé CESAIRE. Par ailleurs, le poème, «en guise de manifeste littéraire» d’Aimé CESAIRE, est dédié à André BRETON. «Inutile de durcir sur notre passage, plus butyreuses que des lunes, vos faces de tréponème pâle. Inutile d’apitoyer pour nous l’indécence de vos sourires de kystes suppurants. Flics et flicaillons Verbalisez la grande trahison loufoque, le grand défi mabraque et l’impulsion satanique et l’insolente dérive nostalgique de lunes rousses, de feux verts, de fièvres jaunes», écrit Aimé CESAIRE. En 1944, André BRETON rédigera la préface du recueil «Les Armes Miraculeuses», qui marque le ralliement de CESAIRE au surréalisme. C’est une fidèle continuation du Cahier d’un retour au pays natal. L’écriture poétique, manifestement surréaliste, faite d’associations d’images insolites, de jeux de sonorités, fait recourt à la prosodie d’influence africaine, mais aussi au style d’Isidore DUCASSE. Les monstres marins: squales et céphalopodes, y côtoient les vies grouillantes qui pullulent sous nos pieds ou dans nos corps. Tout le lexique microbien, médical, animal et végétal est ainsi convoqué. Aimé CESAIRE envoie à André BRETON un exemplaire des «Armes miraculeuses», avec cet autographe «À André Breton le seul être au nom de qui on puisse accoler sans mensonge le mot magicien et qui éclabousse de ses prophéties, de ses sommations merveilleuses la route fragile qui mène de la tour Saint-Jacques aux tropiques, en hommage de ma très grande admiration et de mon affection, toujours fidèle A. Césaire», écrit-il.

B – La rencontre entre André BRETON et l’artiste mexicaine, Frida KAHLO

André BRETON, dont l’engagement à gauche, et un certain temps au Parti communiste est connu, s’était rendu en 1938 au Mexique, avec son épouse, Jacqueline LAMBA, dans le but de rencontré Léon TROTSTOI, hébergé au domicile de Diégo et Frida KAHLO, à la «Casa Azul». André BRETON, Diégo RIVERA (1886-1957), peintre mexicain, et Léon TROTSKI (1879-1940) écriront, ensemble un ouvrage «Jamais la civilisation humaine n’a été menacée de tant de dangers qu’aujourd’hui. Les vandales, à l’aide de leurs moyens barbares, c’est à dire fort précaires, détruisirent la civilisation antique dans un coin limité de l’Europe. Actuellement, c’est toute la civilisation mondiale, dans l’unité de son destin historique, qui chancelle sous la menace de forces réactionnaires armées de toute la technique moderne», disent-il, dans «Pour un art révolutionnaire».

Frida KAHLO était venue à Paris, pour une exposition, du 10 et 25 mars 1939, à la Galerie Maurice Renou et Pierre Colle, 164 rue du Faubourg Saint-Honoré, à l’invitation d’André BRETON (1896-1966) et le Musée du Louvre avait acheté un de ses tableaux, «Le Cadre». Mais apparemment, Frida KAHLO était furieuse de l’inorganisation d’André BRETON (Voir mon article, Médiapart, 29 octobre 2022) et ne mâche pas ses mots : «L’exposition est un sacré bazar. Quand je suis arrivée, les tableaux étaient encore à la douane, parce que ce fils de putain de Breton n’avait pas pris la peine de les en sortir. Il n’a jamais reçu les photos que tu lui as envoyées il y a des lustres, ou du moins c’est ce qu’il prétend ; la galerie n’était pas du tout prête pour l’exposition, d’ailleurs ça fait belle lurette que Breton n’a plus de galerie à lui. Bref, j’ai dû attendre des jours et des jours comme une idiote, jusqu’à ce que je fasse la connaissance de Marcel Duchamp (un peintre merveilleux), le seul qui ait les pieds sur terre parmi ce tas de fils de pute lunatiques et tarés que sont les surréalistes», écrit-elle, le 16 février 1939, de l’hôpital américain de Paris, à Nickolas MURAY. Bien remontée, Frida ajoute ceci : «Je préférerais m’asseoir par terre pour vendre des tortillas au marché de Toluca plutôt que de devoir m’associer à ces putains d’ «artistes» parisiens. Ils passent des heures à réchauffer leurs précieuses fesses aux tables des «cafés», parlent sans discontinuer de la «culture», de «l’art», de la «révolution» et ainsi de suite, en se prenant pour les dieux du monde, en rêvant de choses plus absurdes les unes que les autres et en infectant l’atmosphère avec des théories et encore des théories qui ne deviennent jamais réalité. Le lendemain matin, ils n’ont rien à manger à la maison vu que pas un seul d’entre eux ne travaille. Ils vivent comme des parasites, aux crochets d’un tas de vieilles peaux pleines aux as qui admirent le «génie» de ces «artistes». De la merde, rien que de la merde, voilà ce qu’ils sont», écrit-elle.

André BRETON est également poète ;. Le hasard et le désir, la vie et le rêve, le monde et l’amour ne sont pas absents de ses préoccupations artistiques «Je vous souhaite d’être follement aimée», écrit-il dans «L’Amour fou». Dans «Vases communicants», André BRETON cherche à démontrer que le monde réel et le monde du rêve ne font qu’un. L’unité du rêve et du réel passe par une profonde transformation sociale. Il a aussi écrit sur l’humour noir borné par trop de choses, telles que la bêtise, l’ironie sceptique, la plaisanterie sans gravité.

Dans sa maîtrise de la matière verbale, magicien des mots, écrivain accompli, dans ses transports lyriques, André BRETON a chanté, dans sa poésie, l’Amour «Mon amour pour toi n’a fait que grandir depuis le premier jour : sous le figuier impérial, il tremble et il rit dans les étincelles de toutes les forges quotidiennes. Parce que tu es unique, tu ne peux manquer pour moi d’être toujours une autre, une autre toi-même. À travers la diversité de ses fleurs inconcevables, là-bas, c’est toi changeante que j’aime en chemise rouge, nue, en chemise grise», écrit, dans «l’Amour fou», André BRETON. «Je te réinventerai pour moi comme j’ai le désir de voir se recréer perpétuellement la poésie et la vie», dit-il. En effet, André BRETON est «parmi tous les poètes vivants, est certainement le plus grand. Cela ne fait aucun doute pour tous ceux qui, ayant lu Novalis, Nerval, Rimbaud, Lautréamont, Apollinaire, ont découvert dans la poésie la plus complète recréation possible de l’être humain», écrit Alain JOUFFROY.

André BRETON a été marié trois fois : tout d’abord, de 1921-1931, à Simone Rachel KAHN (1897-1980), galeriste originaire du Pérou, avec laquelle il a entretenu une importante correspondance, ensuite, en 1934, à Jacqueline LAMBA (1910-1993), qui lui a donné une fille, Aube ELLEOUET, née BRETON, née le 20 décembre 1935, une artiste plasticienne, et enfin, en 1945 à sa mort en 1966, à Elisa BINDHOFF, (1906-2000), plasticienne et écrivaine chilienne. «L’amour n’est pas une illusion, il est la médiation entre l’homme et la nature, le lieu où se croisent le magnétisme terrestre et celui de l’esprit», écrit au sujet d’André BRETON, son ami, Octavio PAZ.

Souffrant d’insuffisance respiratoire grave, il avait transporté d’urgence de sa maison Saint-Cirq-Lapopie (Lot) à la capitale. André BRETON meurt le 28 septembre 1966, à l’hôpital Lariboisière. Enterré au cimetière des Batignolles, à Paris 17ème sur sa pierre tombale est mentionné : «Je cherche l’or du temps».

André BRETON, quelle postérité ?

Les hommages ont été nombreux à la mort de l’auteur : «André Breton n’était pas, à proprement parler, un philosophe. C’est pourtant dans son œuvre que l’exigence surréaliste a atteint son plus haut degré de clarté. Cette exigence, qui est avant tout de liberté, se traduit à la fois par le refus de toute contrainte et par l’espoir mis dans l’amour et la poésie, considérés comme capables de changer la vie et de collaborer à la transformation du monde», écrit Ferdinand ALQUIE, un de ses biographes. Qualifié d’homme de culture : «Breton tempérait sa dictature par l’humour, un humour non pas noir, mais direct, lucide et familier qui faisait de Breton un personnage attachant et fascinant, aussi prestigieux, mais moins fameux que le personnage en majesté qu’il fut aussi», écrit Raymond QUENEAU. On prétend que le surréalisme serait dépassé : «Poète, parfois inspiré, souvent maladroit, dans sa crainte de rester en deçà des possibilités de l’homme et des siennes propres, il devance trop souvent ce qu’il sait et même ce qu’il sent. S’étant trouvé à l’avant-garde, et en ayant été unanimement reconnu pour le chef, il n’a pas cessé de craindre depuis lors qu’on ne le trouve dépassé», écrit Claude MAURIAC. «Breton est mort. Tout est à recommencer», écrit Jean PAULHAN. En effet, André BRETON ne voulait jamais s’avouer vaincu. «Même quand il fallait lutter contre l’oubli et le conformisme. Il créa des revues. De plus en plus souvent, il est vrai, on employait à tort et à travers ce qualificatif «surréaliste» pour désigner n’importe quoi, tout ce qui était, aux yeux des journalistes, plus ou moins insolite. Pourtant, on commençait à lui rendre justice et à mesurer la portée de son influence. (…). Ce qui me surprenait et qui provoquait mon admiration c’est qu’il voulait, envers et contre tous, rester fidèle à lui-même», écrit son ami, Philippe SOUPAULT.

Références bibliographiques

I – Contributions d’André BRETON

BRETON (André), «Adieu ne plaise», discours à la mémoire de Francis Picabia, N.R.F., 1er mars 1954, pages 489-491 ;

BRETON (André), Anthologie de l’humour noir, Paris, Le Livre de Poche, 2005, 445 pages ;

BRETON (André), Clair de terre, Paris, Gallimard, 1937, 194 pages ;

BRETON (André), Clair de terre/ Le revolver à chevaux blanc/ L’air de l’eau/Mont de piété, Paris, Gallimard, 1966, 192 pages ;

BRETON (André), Correspondances avec Paulhan (1918-1962), présentation de Clarisse Barthélémy, Paris, Gallimard, 2021, 272 pages ;

BRETON (André), Écrits sur l’art et autres textes, édition de Marguerite Bonnet, sous la direction d’Alain Hubert, Philippe Bernier et Marie-Claire Dumas, Paris, Gallimard, Pléiade, 2008, 1584 pages ;

BRETON (André), Entretiens 1913-1952, avec André Parinaud, Dominique Arban, Jean-Louis Bedouin, Paris, Gallimard, 1973, 312 pages ;

BRETON (André), Introduction au discours sur le peu de réalité, Paris, Gallimard, 1927, 40 pages ;

BRETON (André), L’air de l’eau : maquette pour poèmes, Paris, Cahiers d’Art, 1934, 2 pages ;

BRETON (André), L’amour fou, Paris, Gallimard, Folio, 1937, 136 pages ;

BRETON (André), L’art magique. Une histoire de l’art, Paris, Phébus, 2003, 360 pages ;

BRETON (André), La clé des champs, Paris, Hachette, Fonds Pauvert, 1977, 288 pages ;

BRETON (André), La lampe dans l’horloge, Paris, éditions Robert Marin, 1948, 85 pages ;

BRETON (André), Le crime des autres, Paris, Paul Ollendorf, 1885, 268 pages ;

BRETON (André), Le revolver à cheveux blancs. Poésie, Paris, Cahiers libres, 1932, 173 pages ;

BRETON (André), Le surréalisme et la peinture, Paris, Gallimard, 2002, 360 pages ;

BRETON (André), Le manifeste du surréalisme, Paris, édition de Jean-Jacques Pauvert, Gallimard, 1962, 363 pages ;

BRETON (André), Les pas perdus, Paris, Gallimard, Blanche, 1924, 224 pages ;

BRETON (André), Les vases communicants, Paris, Gallimard, Folio, 1996, 178 pages ;

BRETON (André), Lettres à Simone Khan (1920-1960), édition de Jean-Michel Goutier, Paris, Gallimard, collection Blanche, 1996, 384 pages ;

BRETON (André), Lettres à Simone Khan, présentation et édition de Jean-Michel Goutier, Paris, Gallimard, 2016, 377 pages ;

BRETON (André), Madame La Députée, Paris, Paul Ollendorf, 1884, 254 pages ;

BRETON (André), Manifestes du surréalisme, Paris, Gallimard, Folio, 1985, 173 pages ;

BRETON (André), Nadja, Paris, Gallimard, Folio, 1972, 189 pages ;

BRETON (André), Ode à Charles Fourier, Paris, Fontaine, collection de l’âge d’or, 1947, 41 pages ;

BRETON (André), Perspective cavalière, édition de Marguerite Bonnet, Paris, Gallimard, 1996, 266 pages ;

BRETON (André), Poèmes, édition de Marguerite Bonnet, Philippe Bernier, Marie-Claire Dumas, Étienne-Alain Hubert et José Pierre, Paris, Gallimard, Pléiade, tome 3, 1999, pages 411-421 et 1275-1286 ;

BRETON (André), Point du jour, Paris, Gallimard, Folio, 1992, 192 pages ;

BRETON (André), Poisson soluble, édition de Marguerite Bonnet et de Philippe Bernier, préface de Julien Gracq, Paris, Gallimard, 1996, 192 pages ;

BRETON (André), Position politique du surréalisme, Paris, Sagittaire, 1935, 174 pages ;

BRETON (André), SOUPAULT (Philippe) AUDOUIN (Philippe), Les champs magnétiques/S’il vous plait/Vous m’oublierez, Paris, Gallimard, 1971, 192 pages ;

BRETON (André), RIVERA (Diégo), TROTSKI (Léon), Pour un art révolutionnaire indépendant, Mexico, 25 juillet 1938, in Marlène KADAR, Cultural Politics in the 1930s. Partisan Review, the Surrealists and Leon Trotsky, thèse, Edmonton, (Alberta), 1983, 284 pages, spéc pages 140-145 ;

BRETON (André), Martinique Charmeuse de serpents, illustrations de Jean Masson, Paris, éditeur Jean-Jacques Pauvert, 1948, 1977, 136 pages.

II – Autres références

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ALQUIER (Ferdinand), «Nécrologie. André Breton (1896-1966)», Revue philosophique de la France et de l’étranger, 1967, tome 157, page 143 ;

ALQUIER (Ferdinand), Philosophie du surréalisme, Paris, Flammarion, Nouvelle bibliothèque scientifique, 1955, 234 pages ;

BEDOUIN (Jean-Louis), André Breton, Paris, Seghers, 1970, 187, pages ;

BEHAR (Henri), André Breton : Le grand indésirable, Paris, Fayard, 2005, 542 pages ;

BOURGEACQ (Jacques), «Surréalisme et philosophie africaine», Literature and Civilization of Black Francophone Africa, mai 1982, Vol 55, n°6, pages 733-741 ;

CANFIELD REISMAN (Rosemary), Surrealist Poets, Salem Press, 2012, 280 pages ;

CARROUGES (Michel), André Breton et les données fondamentales du surréalisme, Paris, Gallimard, 1950, pages ;

CRASTRE (Victor), André Breton, Paris, Arcanes, 1952, 194 pages
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Paris, le 21 mai 2024, par Amadou Bal BA –

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