Professeur Oumar Gaye :‘‘Le paludisme a baissé …’’

Le professeur Oumar Gaye de la faculté de Médecine, est le directeur du programme Marcad, un consortium de différents pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre pour le développement de la recherche dans le paludisme. En prélude à la conférence annuelle sur le paludisme et les problèmes de santé, il s’est confié à “EnQuête’’ sur cette rencontre et l’état de la recherche scientifique concernant le paludisme.

Le Marcad s’apprête à accueillir une conférence scientifique annuelle sur le paludisme. Quels sont les enjeux d’une telle rencontre ?

 C’est une conférence qui aura lieu du 15 au 17 juillet au King Fahd. Elle est annuelle et elle est organisée par Delta (Ndlr : un programme de 100 millions de dollars Us pour l’excellence dans la recherche scientifique africaine piloté par l’AesaAlliance pour l’avancement de la science en Afrique, basée à Nairobi). C’est une conférence qui va regrouper tous les boursiers du programme Marcad de l’Ucad appartenant aux onze institutions qui font partie de ce consortium. Les boursiers, encadreurs scientifiques, partenaires techniques, les responsables du gouvernement, vont débattre de l’ensemble des problèmes de santé de manière générale, le paludisme notamment. On va organiser cette grande conférence annuelle. L’Ucad est, en compagnie du Marcad, l’organisateur principal. Le ministère de l’Enseignement supérieur (Mesri) est également porteur de ce projet. La conférence verra aussi la présence d’un Prix Nobel de Chimie, Martin Chalfie, le 19 juillet, que l’Ucad aura le privilège d’accueillir. Il est lauréat du prix en chimie et biochimie, mais avec des applications sur la médecine.

Aucune science n’étant isolée, comme on le sait. Quel est l’état de la lutte contre le paludisme ?

 Au niveau international, on peut dire que cette lutte se porte bien. Si l’on regarde les indicateurs et si on les compare à ceux d’il y a une dizaine d’années, le paludisme a baissé dans plusieurs pays africains, le Sénégal en particulier. C’est pour cela que les responsables politiques ainsi que les techniciens et scientifiques pensent à l’élimination de la maladie. Bien que l’année dernière, et un peu aussi l’année d’avant, on ait assisté à une remontée des indicateurs dans certains pays. Globalement, on peut retenir que les niveaux ont baissé et que la lutte se porte bien, appuyée essentiellement par des scientifiques qui produisent des recherches de qualité extrêmement importantes pour orienter les politiques et prises de décision quant au traitement et à la prévention.

 Vous dites que certains indicateurs ont remonté. Peut-on parler du paludisme comme d’une maladie ré-émergente ?

Ces niveaux ont remonté dans certaines zones uniquement. Donc, on ne peut pas dire maladie ré-émergente, car ça suppose qu’elle avait carrément disparu au préalable. Ce qui n’est pas le cas. Même dans les zones comme le Sénégal où le paludisme a fortement reculé. Evidemment, les niveaux sont très faibles avec des taux de morbidité et de mortalité extrêmement bas, mais il n’a pas encore complètement disparu. Si au niveau de la zone Nord, les taux sont faibles, il est là. Il ne réémerge pas, il est endémique ! On peut avoir des remontées de certains taux.

 Est-ce que l’agent pathogène de la maladie est résistant, d’après les conclusions de vos études scientifiques ?

 L’agent pathogène, le plasmodium, est sensible aux médicaments actuels utilisés qui sont les Act. Ils sont très efficaces au niveau de la région africaine, notamment en Afrique de l’Ouest. Donc, le plasmodium n’est pas résistant aux Act. Par contre, il commence à montrer des signes de résistance dans les zones de l’Asie du Sud-Est. Si on regarde l’histoire de la chloroquine, c’est un peu comme cela aussi. C’est apparu en Afrique de l’Ouest, a migré à l’Est, pour regagner l’Afrique de l’Ouest. C’est pour cela qu’il faut mettre un système de surveillance. Ce que nous faisons. Heureusement pour nous, c’est encore efficace, mais il faut continuer à suivre cette sensibilité et être très précis sur les prescriptions et l’adhérence au traitement.

 Que peut-on dire de la recherche scientifique, si l’on considère les avancées ou les reculades de la maladie ?

 Il y a des grandes avancées. Si l’on prend les traitements, nous avons des médicaments efficaces. On a démontré l’efficacité des produits tant pour les formes simples que les formes graves. Pour ces dernières, on a des molécules d’artésunate qu’on utilise en intraveineuse au lieu de la quinine. Maintenant, la recherche scientifique a prouvé l’efficacité et la sécurité de l’artésunate. Pour ce qui est de la chimio-prévention, de la prévention du paludisme chez les enfants notamment, avant, on utilisait de la chloroquine, mais maintenant on a laissé tomber. La recherche scientifique est parvenu à établir l’efficacité de la combinaison amoniac-sulfadoxine-pyriméthamine ou la chimio-prévention du paludisme saisonnier (Smc). Par rapport à cette stratégie très innovante, très révolutionnaire, le Sénégal a été peu pionnier sur les résultats de recherches menées par le service de la faculté de Médecine, de Parasitologie, mais également avec nos collègues du Burkina et du Mali. Pour le volet protection contre les vecteurs, le Sénégal fait de grandes avancées avec les entomologistes qui ont prouvé l’efficacité de certains insecticides et ont démontré la prévention avec la moustiquaire imprégnée à longue durée d’action (Milda) dont la couverture universelle est en train d’être faite au Sénégal. La recherche se porte bien également. On avance sur le vaccin Rts,s. On est en phase 3 et des études-pilote sont actuellement menées au Kenya, au Malawi et au Ghana pour voir si le Rts,s sera efficace. On peut avoir de l’espoir. Les zones touchées sont les localités de l’intérieur du pays et le Marcad est à Dakar. Ne risque-t-il pas d’y avoir problème de coordination ? Non, absolument pas. C’est le secrétariat qui est basé ici. Le Marcad est constitué d’institutions du Ghana, du Mali, de la Gambie, du Cameroun et le Sénégal dont l’Ucad qui abrite le secrétariat. Les activités de recherche se font à l’intérieur du pays, pas à Dakar. Nos post-doct et Ph.D ne travaillent pas ici, mais dans les zones périphériques comme Kédougou, Tamba, Kaolack et dans le Nord. Dakar, c’est l’administration surtout. Il y a aussi des études qui s’y font concernant la transmission, dans la banlieue notamment.

Le Marcad est un exemple de développement Sud-Sud réussi. Envisagez-vous de l’étendre à des domaines autres que le paludisme ?

Tout à fait ! Le Marcad, c’est le palu. Mais à l’Ucad, nous cordonnons un autre programme qu’on appelle le Warn et le Wanetam. Le Warn, c’est toujours du palu, mais c’est devenu Warn-Ido, qui s’intéresse aux pathologies négligées comme la bilharziose, les parasitoses intestinales, aux filarioses, et d’autres types de maladies que le service de parasitologie couvre. Le programme Wanetam est sousrégional et nous le déroulons avec les collègues du Mali, du Burkina, du Niger, de la Mauritanie et des deux Guinées, sur les maladies que je viens de citer.

Est-ce qu’il y a une articulation entre vos programmes de recherche et les politiques de santé publique du gouvernement sénégalais ?

 Pendant longtemps, par tradition, ce service est conseiller du ministère de la Santé (Msas) et continue de le faire dans le domaine du paludisme ou d’autres pathologies tropicales négligées. Nous appuyons le gouvernement, le Msas particulièrement, et beaucoup de décisions en termes de management, notamment de certaines pathologies, ont pu se dérouler correctement, à travers nos résultats de recherche. J’avais évoqué les problèmes sur la chloroquine, les Act, la sulfadoxine-pyriméthamine… la prévention du Smc chez l’enfant sont des décisions qui ont été prises avec les résultats de nos recherches. C’est qui est, pour dire le moins, très important.

Quel est le principal défi auquel vous être confronté ?

 La barrière linguistique ! Vous savez, la recherche est globale. Il n’y a pas de recherche pour les francophones, ni pour les anglophones. Le fait est que les grands bailleurs internationaux sont dans le monde anglophone. Quand ils font des appels à candidature pour des financements, c’est en anglais. Donc, les protocoles doivent être rédigés en anglais. Si vous êtes short-listé, vous allez faire des interviews en anglais. Donc, si on veut ces ‘‘grant’’ pour faire un travail de qualité, il faut se mettre à l’anglais. Une fois la recherche menée, ceux qui le lisent en majorité ne comprennent que l’anglais, les journaux qui vont publier le feront dans cette langue aussi. Donc, les francophones doivent se battre pour lire, parler, rédiger des protocoles en anglais et se mouvoir facilement dans ce monde. Les grandes conférences internationales sont également dans la langue de Shakespeare. Pour la cérémonie officielle du Marcad, on aura des speeches en anglais et en français, et il y aura une traduction simultanée. Mais une fois en session scientifique, tous les travaux se feront en anglais. C’est le standard maintenant. Les francophones ont ce grand challenge et heureusement que dans le programme Marcad, on a un sousprogramme appelé Mobility. Une mobilité linguistique qui va permettre aux chercheurs francophones de séjourner dans les pays anglophones et inversement.

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