DR MASSAMBA GUÈYE : Au Sénégal, on confond beaucoup le conte à l’humour

“Au Sénégal, on confond beaucoup le conte à l’humour’’ LaJournée internationale du conte,ce 20mars, n’est pas trèsmédiatisée au Sénégal. Peu de gens en parlent. Même leministère de tutelle ne lafête. Chercheur, docteur en lettres, dramaturge et conteur, Massamba Guèye fait, danscet entretien, sa genèse. Depuis quelquesannées, il rythme cette journée àsacadence,àla Maison de l’oralité et du patrimoine Kër Leyti. Il ne déroge pasà larègle,ce 20mars. Un programme plus qu’alléchantyattend ses invités, lui quiveut que les Sénégalais sachentvraimentce qu’est le conte

Depuis quand est célébrée la Journée internationale du conte ?

Cette journée, officiellement, est célébrée depuis 1992. La grande célébration a commencé par les conteurs canadiens qui se sont rendus à l’évidence qu’il fallait marquer dans la passion du monde pour le renouveau du conte. Cette journée s’est accentuée en 1998, à partir de la première grande convention en France où il y a eu ce qu’on appelait presque les assises du conte. Un très grand colloque coordonné par Bruno Lassalle qui avait regroupé tous les conteurs du monde. Un grand volume avait été produit à cet effet sur la nécessité, pour les bibliothèques du monde, pour les lieux de l’enfance du monde, d’utiliser le conte comme pratiques sociales, mais aussi comme pratiques d’animation. A partir de ce moment, c’était parti et la journée est inscrite dans l’agenda officiel des journées mondiales. Nous avons constaté qu’au Sénégal, que cette journée n’était pas célébrée et personne n’en parlait, ni le ministère de la Culture, ni les acteurs culturels, ni les conteurs eux-mêmes. A partir du moment où on a mis en place la maison de l’oralité et du patrimoine, maintenant que nous avons notre propre structure, nous devons célébrer le conte. Nous entamons la quatrième année pour la célébration ici au Sénégal.

 Comment est née l’idée de créer Kër Leyti ?

 En 2001, j’étais invité à faire une résidence et à adapter l’’’Antigone’’ de Sophocle à Genève. J’ai vécu à la maison Mainou, à Vandoeuvre. J’ai appris que la résidence était offerte par une comédienne, Mainou, qui est décédée et qui a dit : “J’offre mon château à la création artistique.’’ Je me suis dit que si je suis connu, c’est grâce au conte. Il est vrai que j’écris des pièces de théâtre, je suis dramaturge, mais c’est en tant que conteur que j’étais sélectionné pour faire cette résidence. Je me suis dit que les premiers sous que je vais gagner, ce sera pour construire une maison pour l’oralité.

Cette dernière m’a tout donné et si l’oralité arrive au Sénégal, où va-t-elle dormir ?

 On a la maison de la presse, celle des poètes, etc. Je me suis dit qu’il faut une maison de l’oralité et non des contes. J’ai pu trouver un terrain à Keur Massar. J’avais décidé de le construire sur fonds propres pour être autonome dans la structure. Je voulais prendre les matériaux du monde et les mettre en bas et prendre la paille africaine la mettre en haut parce que l’Afrique, à mon avis, a supporté le monde trop tôt et l’a supporté tout le temps. Il fallait que les matériaux africains soient mis en valeur et que le monde supporte l’Afrique pour comprendre la lourdeur de cette charge-là. C’est cela la philosophie de cette construction. C’est un centre de création artistique, de recherche, de documentation et le plus important, un incubateur. Les enfants de Keur Massar y viennent pour prendre des cours de français, des cours de renforcement, des ateliers de chants, de patrimoine, voient des films et y ont une bibliothèque de plus de 2 000 ouvrages. La maison de l’oralité et du patrimoine s’appelle Kër Leyti. Leyti Guissé est évidemment celui qui m’a transmis l’héritage de la parole traditionnelle. Il est le père de ma mère, le formateur de Samba Diabaré Samb. Il était la référence. Khadim Samb m’a dit que son père est allé faire un stage là-bas pour affiner ses connaissances. L’Ifan aussi l’avait sollicité pour valider les versions orales pour enseigner l’histoire du Sénégal.

Chaque année, la Maison de l’oralité Kër Leyti célèbre la Journée internationale du conte. Qu’est-ce qui est prévu cette année ?

 Nous avons prévu de travailler autour d’un thème qui est “Contons tout et contons partout’’. Ce choix est fait pour dire qu’il n’y a pas de limites, ni de sujets tabous dans le conte. C’était une réponse à une critique qu’on m’avait faite en 2007 au Danemark, que les conteurs africains choisissent les sujets, qu’ils ne parlent pas de sexualité, de l’excision, etc. Ce qui est archifaux. Chaque année, on invite un instrument traditionnel. Cette année, on a invité l’”ékonting’’, qui est un instrument de la Casamance joué par un des grands mohicans, Abdoulaye Diallo, que nous avons fait venir de Ziguinchor. Il réside à la maison de l’oralité et à l’issue de la résidence, il sortira un enregistrement qu’il va faire à la Factory d’Ousmane Faye. Nous avons aussi un spectacle de contes prévu. Il sera joué par les jeunes que nous sommes en train de former parce que la transmission compte. Il est prévu aussi de faire jouer Babacar Mbaye Ndaak, Makhtar Diouf et Mohamed Fall, qui est le détenteur de la médaille d’or du meilleur jeune conteur d’Afrique de l’Ouest. Nous avons prévu aussi une plage musicale qui sera une rencontre entre la kora de Baboulaye et le “xalam’’ d’Alioune Ndiaye de l’Orchestre national. Cinekap nous offre la projection de deux films qui ressemblent à des contes. Il s’agit de “Xale bu reer’’ (Ndlr : réalisé par Abdou Khadir Ndiaye) et “Une place dans l’avion’’ (réalisé par Khadidiatou Sow). Les comédiens professionnels de Thiès ont décidé de venir nous présenter la restitution des ateliers de conte qu’ils ont faits dans le cadre de l’échange “Pont’’. Le clou sera l’extrait que va nous proposer l’Arcots de Pikine qui raconte l’histoire du “Xaxar’’ et des chants de mariage. Coumba Touré viendra faire des ateliers de lecture et présenter ses œuvres aux enfants. Voilà, en gros, le programme que nous avons. Donc, le conte dans le livre, le conte dans le cinéma, le conte dans la bouche, le conte avec la musique et aussi dans les langues diola, pulhar, etc. Le moment le plus important pour nous est le déjeuner. A Kër Leyti, il faut manger ensemble avant de vivre des évènements ensemble. Il est obligatoire pour tous nos invités, parce que manger ensemble est quelque chose qu’on ne fait plus. Nous voulons créer des occasions de manger ensemble. Généralement, quand on parle de conte, beaucoup pense que ce genre est spécifique à l’Afrique.

Ont-ils tort de penser ainsi ?

 Le conte est un genre universel. Aujourd’hui, il n’y a aucun peuple au monde que Dieu a créé et qui ne connaisse pas le conte. C’est pour cela que je dis d’habitude que soit les peuples sont suffisamment fous pour faire du conte qui ne sert à rien, soit c’est le conte qui est essentiel à la structure mentale des individus. Et tous les peuples, sans se concerter au début du temps, ont un genre qui s’appelle le conte. Au Sénégal, on confond beaucoup le conte à l’humour, c’est-à-dire ce qu’on appelle les “maye’’. C’est différent. Le “maye’’ est un genre très court qui a plus une vocation de plaisir, faire rire. Le conte a une valeur didactique. C’est un récit plus long à la 3e personne et au passé, alors que la nouvelle est un récit à la première personne dont la fin est surprenante. Le conte a une valeur morale et cette dernière fait du conte un genre qui est constitué de plusieurs composantes. On a des contes animaliers où ce sont des animaux qui sont les héros. On a des contes aux personnages anthropomorphiques où on a des personnages humains. On a des contes mixtes où on a des humains, des végétaux et des animaux qui se rencontrent. On a des contes facétieux, des contes merveilleux qui font rire. On a des contes cosmogoniques qui expliquent l’origine du monde. On a des contes étiologiques qui expliquent l’origine d’un fait. On a des contes qui nous explique comment les Dogons ont constitué le premier grenier. Ce sont des contes de fondation qui sont proches du mythe. C’est pourquoi le conte est un genre extrêmement riche, étudié dans toutes les universités du monde et présent dans toutes les librairies du monde. Il faut qu’on comprenne cette différence qu’il y a entre les blagues, l’humour ; les “maye’’ sont des genres de l’humour. Le conte est un genre moralisateur avec deux fonctions : une ludique, pour faire rire, et une pédagogique soit pour anticiper sur un défaut humain, soit pour corriger une faute humaine, soit pour rappeler un fait passé pour changer l’attitude sociale.

 Personnellement, comment êtesvous arrivé dans le conte ?

En tant que chercheur, j’ai fait une thèse sur le conte. En tant qu’enseignant, j’enseignais le conte en 6e. Mais je n’avais aucun conte oral. Je n’avais que des contes écrits, ceux de Birago. En faisant de la collecte, je me rendais à l’évidence qu’il y avait des contes qui étaient et que personne n’utilisait. C’est pourquoi je prenais mes élèves et j’allais avec eux dans les lieux de conte. Quand j’ai rencontré l’association des conteurs, j’étais déjà dans l’oralité en tant que maître de cérémonie, j’ai vu un genre où les adultes, les hommes, les femmes sont égaux. C’est le seul genre qui est démocratique. Pour faire des épopées, il faut être griot. Pour faire des légendes, il faut avoir un instrument. Alors que pour le conte, un roi peut faire un conte devant son prisonnier et un prisonnier peut faire un conte devant le roi. C’est cette démocratie qui m’a attiré vers ce récit et m’a fait faire une carrière professionnelle de conteur. Votre nom de scène est la “Bouche de l’Afrique’’.

 D’où est venu ce surnom ?

 (Il sourit) Beaucoup de gens pensent que je me suis donné ce nom, c’est faux. En 2006, on était à la célébration du centenaire de la naissance de Senghor. Nous étions trois conteurs sélectionnés sur l’espace francophone pour nous retrouver à Conakry. Il y avait Martin Gauthier qui était venu du Canada et il y avait Binda Ngazolo qui était venu de la France, mais qui est camerounais et moi j’étais pour l’Afrique de l’Ouest. Un jour, on devait tous les trois conter à la résidence de l’ambassadeur de France ; les deux étaient allés sur une île et y ont été bloqués. Je me suis retrouvé à faire tous les trois spectacles en même temps. Le lendemain matin, quand on a joué au centre culturel français guinéen, en plein spectacle, le Canadien Martin Gauthier m’a écouté faire un conte et m’a dit : “Quand tu fais un conte, on ne sent pas la nationalité du récit. Tu es l’un des rares conteurs à avoir une parole africaine.’’ Il me dit : “Quand tu contes, je vois toute l’Afrique traverser tes contes. Je vois les climats d’Afrique, je vois les pays d’Afrique.’’ Et il m’a dit : “Je te demande, à partir d’aujourd’hui, de t’appeler ‘La Bouche de l’Afrique’, parce que tu ne parles pas pour le Sénégal.’’ Et cela coïncidait avec ma vision que l’Afrique est un morcellement, mais que la véritable Afrique culturelle est un pays. C’est comme ça que naît en 2006 La Bouche de l’Afrique. Depuis lors, je conserve cela. L’Afrique doit avoir une bouche, les autres ont trop parlé pour  l’Afrique.

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