Comprendre la crise au Soudan

Le président Omar el-Béchir a été démis de ses fonctions par l’armée, mais la population reste très mobilisée pour demander le départ de tout le « système ».

Il a quitté le pouvoir, contraint, après 30 ans de règne autoritaire. Le président soudanais Omar el-Béchir a été destitué jeudi par l’armée, à la suite de plusieurs semaines de mobilisation de la population.

Depuis son accession au pouvoir par un coup d’Etat en 1989, le dirigeant gouvernait son pays d’une main de fer, n’hésitant pas à réprimer ses opposants. Le ministre de la Défense Awad Ahmed Benawf a pris la tête du Conseil militaire de transition, mais la situation est loin d’être apaisée pour autant. On fait le point.

Comment est née la protestation ?

La colère de la population est née du triplement du prix de la farine, et donc du pain, fin décembre. Mais, en réalité, la situation économique du pays est très dégradée depuis plusieurs années, malgré la levée par les États-Unis des sanctions économiques en octobre 2017.

L’inflation atteint 70 % par an et le pays manque de devises étrangères. « Il y a un effet raz-le bol, le prix du pain n’est que la goutte qui a fait déborder le vase », estime Marc Lavergne, directeur de recherches au CNRS et spécialiste du Soudan, interrogé par le Parisien.

Dès le départ, les slogans des manifestants ne portaient pas seulement sur l’économie. Leurs critiques visent plus globalement Omar el-Béchir, qui présidait d’une main de fer le pays depuis trente ans. « Le peuple veut la chute du régime », « A bas le gouvernement des voleurs », pouvait-on par exemple également entendre dans la rue.

« Cette révolte est aussi le signe de l’arrivée à l’âge adulte d’une jeunesse qui n’a connu que ce régime », indique le chercheur.

Les manifestations vont-elles se poursuivre ?

C’est très probable, car les manifestants demandent le départ de tout le « système », et pas seulement d’Omar el-Béchir. La mise en place pour une durée de deux ans d’un conseil militaire transitoire ne les satisfait pas. Les contestataires assimilent cette instance à une « photocopie du régime », selon les termes d’un jeune Soudanais. Des milliers de manifestants se sont d’ailleurs réunis jeudi soir devant le QG de l’armée à Khartoum, la capitale, bravant le couvre-feu imposé par les militaires.

Dans leur viseur figurent notamment les membres des puissants services de renseignement (NISS), qui sont restés en place malgré le départ d’el-Béchir. « Ils sont haïs par la population qui est furieuse car le système est clairement préservé. La question est de savoir si l’armée aura le feu vert pour tirer dans la foule, ou si les forces politiques et syndicales vont être capables de négocier avec les militaires », précise Marc Lavergne.

L’état d’urgence a été mis en place le 22 février dernier, donnant en théorie davantage de pouvoir aux militaires. Et, depuis fin décembre, 49 personnes sont déjà mortes lors des manifestations. Pour tenter d’apaiser la situation, le NISS a annoncé la libération de tous les prisonniers politiques.

Quant au nouveau pouvoir militaire, il a assuré ce vendredi qu’il allait dialoguer avec toutes les « entités politiques », promettant aussi que le futur gouvernement sera « un gouvernement civil ».

Que va devenir l’ancien président Omar el-Béchir ?

Il a été placé « en détention dans un lieu sûr », à en croire Ahmed Benawf, président du tout nouveau Conseil militaire de transition. Le désormais ancien président soudanais Omar el-Béchir, âgé de 75 ans, a donc été déchu de son poste, mais impossible de savoir précisément ce qu’il devient.

Seule certitude : sa chute pourrait le conduire prochainement à la Cour pénale internationale (CPI), qui a lancé en 2009 un mandat d’arrêt contre lui pour « crimes de guerre contre l’humanité » et « génocide » au Darfour. Et tant qu’il était chef d’Etat, Omar el-Béchir bénéficiait d’une immunité.

Reste que les militaires au pouvoir ont assuré ce vendredi que l’ex président ne sera pas extradé.« Sa fin était programmée et je crois qu’il est sorti de l’histoire, mais au Soudan il n’est pas question de la juger pour quoi que ce soit car ça éclabousserait tout le monde », estime Marc Lavergne.

Quelles sont les réactions de la communauté internationale ?

Les Etats-Unis, la France et l’Union européenne ont appelé les chefs militaires à transférer « rapidement » le pouvoir aux civils, ou du moins à en intégrer certains dans le gouvernement.

« La réaction de l’UE est un peu cosmétique car elle n’a aucune possibilité d’intervenir directement dans cette affaire, elle n’existe plus sur place », estime Marc Lavergne.

À en croire ce spécialiste, les intérêts sont autrement plus importants pour les Etats-Unis. « Ils ont besoin qu’il y ait de la stabilité dans la région donc ils doivent la contrôler, d’autant qu’ils sont en compétition avec les Chinois sur le continent africain », estime-t-il.

Une session d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU sur le Soudan a été demandée par six pays, dont la France et les Etats-Unis, et elle pourrait avoir lieu ce vendredi. Avec Leparisien

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