CESTI : Un mal si profond

Bien que le mot d’ordre de grève ait été levé par la section Saes,avant-hier, le Centre d’études des sciences et techniques de l’information en porte toujours les stigmates. En attestent une réunion des vacataires dont les formateurs Djib Diédhiou, Yves Jacques Sow et Lamine Touré, tenue hier, ainsi qu’une lettre des formateurs retraités dont Mamadou Koumé. Cette lettre fait suite à la demande des syndicalistes qui requièrent que Koumé et Moustapha Guèye libèrent les bureaux qu’ils occupent.  Du  moins  selon  le  journal  Enquête  dans  un  article  signé  par  notre  confrère  Mor  Amar.

L’article  fait  allusion à une famille divisée en mille morceaux. Telle semble être l’image qu’offre le Cesti au sortir du bras de fer qui a opposé la section Saes de l’établissement et la direction de l’établissement. Avec la levée du mot d’ordre, avant-hier, certains ont vite poussé un ouf de soulagement. Mais c’est mal comprendre l’ampleur du mal qui sévit dans cette école qui a vu passer plusieurs générations de journalistes sénégalais et africains. Il faudra beaucoup de temps, selon nos sources, pour panser les plaies, refaire du Cesti ce qu’il a toujours été : une famille. En attendant, le moral de certains membres du corps enseignant semble être au plus bas. “Déception, indignation, frustration’’…

 Les mots manquent pour illustrer leur état d’esprit largement exprimé, hier, lors d’une réunion à l’école. Parmi ces frustrés, les vacataires, d’éminents journalistes qui ont beaucoup contribué à faire de l’école ce qu’elle est devenue. On peut en citer l’ancien journaliste au “Soleil’’ Djib Diédhiou qui est au Cesti depuis 1984, Yves Jacques Sow (ancien de la Radiodiffusion télévision sénégalaise), Lamine Touré, Mbaye Sidi Mbaye, Mamadou Kassé, Abdoulaye Ndiaye… Tous, malgré la levée du mot d’ordre, ont tenu à se rencontrer, hier, au Cesti, d’après nos sources, pour exprimer leur mécontentement. Ils se disent “blessés, indignés, très peinés’’ par les actes qui ont été posés par la section Saes du Cesti. Tous perçoivent comme “un manque de respect notoire’’ à leur égard ce qui s’est passé.

A l’origine de leur mal, renseignent nos interlocuteurs, l’attitude des syndicalistes qui auraient usé de “voies de fait’’ pour les “déloger’’ des salles de cours. “C’est blessant, c’est écœurant, affligeant, vu tous les liens qui nous unissaient’’, insiste-t-on. Dans un communiqué datant du 12 février, le syndicat prévenait déjà les vacataires : “… Si jamais la situation perdure, nous n’hésiterons pas à venir interrompre vos enseignements.’’ Dans un autre communiqué, la section informait “qu’elle fera sortir des salles de classe tous les collègues, formateurs et vacataires qui feront cours (mardi, mercredi, et jeudi)’’. Des menaces qui auraient été mises à exécution au grand dam des doyens formateurs, font savoir des témoins qui en ont parlé à “EnQuête’’.

Les vacataires Djib Diédhiou, Mbaye Sidi Mbaye, Lamine Touré, Yves Jacques Sow… en réunion, hier, pour exprimer leur désolation Aujourd’hui, le chapitre de la grève est certes clos par les protagonistes, mais c’est un autre, un peu plus ardu, qui les attend, si l’on se fie toujours à nos interlocuteurs. Tellement le fossé semble profond, de leur avis. Qui rapportent que les vacataires n’ont pas été les seuls à souffrir de la grève du Saes. A en croire toujours nos sources, les Per (personnels enseignants de recherche) contractuels retraités en ont également été “victimes’’.

Et ils continueraient même d’en souffrir. La section Saes leur a reproché en fait “un manque de solidarité’’ lors des périodes chaudes. Ces derniers (Per contractuels retraités) sont au nombre de deux, en l’occurrence Moustapha Guèye et Mamadou Koumé. Tous deux ayant eu à consacrer une bonne partie de leur vie au Cesti. Ils expriment toute leur amertume dans une lettre adressée à la section Saes. Par rapport au contenu de cette lettre, nos sources renseignent que Koumé et Guèye y regrettent les mesures prises par le Saes d’intégrer dans sa plateforme revendicative la libération des bureaux qu’ils occupent, au motif qu’ils n’y ont plus droit en tant que contractuels retraités.

 Ce que les concernés perçoivent comme des “mesures de représailles’’. Ils estiment que l’intégration de l’occupation de bureaux par les contractuels retraités dans la plateforme revendicative de la section Saes parmi les dysfonctionnements de l’institution est “exagérée’’. Ce, d’autant plus, disent-ils, que tous les enseignants permanents, qui viennent travailler régulièrement au Cesti, disposent d’un bureau. “Certains bureaux restent même inoccupés pendant toute l’année. Tout cela ne peut que susciter des interrogations sur la pertinence de la demande exigeant la libération des bureaux occupés par les pairs contractuels retraités, qui ne répond à aucune urgence.

Sinon aux représailles suggérées par les menaces contenues dans le communiqué précité’’, pensent-ils. Ainsi, si tout se passe comme le souhaite le Cesti, d’ici la fin du mois de mars, Koumé et Guèye n’auront plus de bureaux au Cesti où ils dispensent toujours des cours. Ironie de l’histoire, tous les deux enseignants ont été des militants actifs du Saes durant toute leur carrière. Dans leur lettre teintée d’émotion, les enseignants bannis expriment toute leur désolation : “Une telle demande exprimée au nom du syndicat nôtre, dans lequel nous avons milité durant les décennies que nous avons consacrées au service de l’Université Cheikh Anta Diop et du Cesti, en particulier, a suscité une déception et une indignation que nous ne pouvons manquer de partager avec vous.’’

Les retraités contractuels sont d’autant plus peinés qu’ils soulignent dans leur correspondance avoir toujours été solidaires des mots d’ordre de leur ancien syndicat, et même mieux, de toutes les batailles de cette structure. Y compris lors de cette dernière grève. Pendant que Moustapha Guèye a mené divers combats au sein du Saes national, Koumé, lui, en tant que directeur général de l’Agence de presse sénégalaise (Aps), après avoir assuré les fonctions de directeur des études du Cesti, a fortement contribué à l’insertion professionnelle des étudiants de plusieurs promotions, rapportent nos sources citant les bannis. “Lorsque, au nom de la défense des prétendus intérêts du Cesti et du Saes, des mesures de rétorsion sont prises à l’encontre de nos modestes personnes, nous nous demandons si vous ne vous êtes pas trompés d’adversaires ou de combat, tout simplement’’, auraient-ils lâché. Pourquoi ont-ils donc finalement boudé les mots d’ordre répétitifs ? Parce que, regrettent-ils toujours dans la lettre, en lieu et place d’une rencontre entre collègues pour les informer de la plateforme revendicative avec un argumentaire pour leur faire partager le combat, “le Saes a choisi les oukases, menaces et les intimidations’’ auxquelles ils ne peuvent se plier “pour des raisons de respect, de dignité et de sincérité’’ envers euxmêmes. “On se rend compte que ces sentiments d’estime et de respect ne tenaient qu’à un fil ténu’’ C’est ainsi plusieurs années de compagnonnage, d’estimes réciproques qui, selon eux, sont mises à rude épreuve. Ils déclarent : “Nous ne pouvons ne pas regretter les sentiments d’estime et de respect que nous manifestions quotidiennement les uns et les autres, lorsque l’on se rend compte subitement que tout cela ne tenait qu’à un fil aussi ténu et qu’il suffit d’un rien pour qu’il se casse.’’

Puis, un mince espoir quant à une possible reconstruction des liens sérieusement ébranlés. Ils disent : “Sur ce point au moins, nous souhaitons nous tromper, car nous comptons parmi vous, pas seulement des collègues, voire des amis, mais aussi d’anciens étudiants à qui nous nous sommes efforcés de donner le meilleur de nous-mêmes, dans un contexte où les conditions sociales d’enseignement et de recherche étaient des plus précaires.’’ Enfin, d’un air teinté de mélancolie et d’ironie, ils pestent : “Heureusement que vous avez eu la magnanimité de nous accorder un délai jusqu’à la fin du mois de mars, car trente ans, presque la moitié d’une vie, ne sauraient être déménagés en un seul jour. Quoi qu’il advienne, vivement que la raison triomphe en toutes circonstances.’’

A ces difficultés, s’ajoute, en tout cas, la relation de je t’aime moi non plus entre la directrice Mme Cousson Traoré Sall et les syndicalistes. Tout est parti d’un fait anodin : l’ambassade des États-Unis qui, comme elle en avait l’habitude, décide d’accompagner la presse sénégalaise, lors de la période électorale, en donnant aux journalistes des gilets. L’État s’en mêle et crée ainsi une crise sans précédent dans ce qui est considéré comme un riche patrimoine national, le Cesti.

 En effet, sous les injonctions du ministre de l’Intérieur Aly Ngouille Ndiaye, la direction de l’école a fini par céder à la pression, en annulant la cérémonie de remise du don. Ce qui, à juste titre, n’était pas du goût de la section Saes. S’ensuivit une grève de plus d’un mois dont les séquelles continuent de secouer l’école, malgré la levée du mot d’ordre. Mais dans leur combat certes légitime, certains estiment que les syndicalistes sont allés beaucoup trop loin. Ils soutiennent qu’il faudra du temps avant de tourner définitivement la page.

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